PRCCÈS ET MORT DES GIRONDINS
Louis XVI n'est plus ; les Girondins sont emprisonnés ou en fuite, et pourtant le lonlieur dw petcple est plus loin que jamais. Il a faim, le pain lui manque. Quelle est donc cette conspiration qui part de toute chose? Le vertige commence à s'emparer des révolutionnaires. Royer, Hébert, Chaumette, sont saisis les premiers de ce vertige ; bientôt on prendra leurs fureurs pour une preuve de trahison. Les aristocrates ne sont plus maintenant les Montmorency et les Noailles; ce sont lescommis-marchands, les clercs de procureur et de notaire. Contre ce patriciat nouveau il faut une révolution nouvelle.
Pendant la nuit, les habitants se pressent debout à la porte des boulangers; dans ces interminables veillées, quelles pensées remplissaient les esprits? L'imagination de la famine, le spectre des spectres. Au sortir de là, imaginez ce qu'un homme tel que Robespierre faisait entrer de soupçons, de haines, dans ces clubs ambulants d'affamés.
Ils n'ont plus d'ennemis devant eux; leur imagina- 'tion n'en est que plus déchaînée. Car cet ennemi qu'ils
ne Toient pas, ils se figurent la rencontrer partout. Unemultitude est saisie de la manie de soupçons de Robespierre.
Le 5 septembre 1793 fut le Dies irœ du peuple, journée où l'initiative partit le plus immédiatement de la foule. On n'en connaît pas les auteurs. Ce fut l'inspiration de la famine. La veille, le rassemblement se porto à la Commune, car c'est elle qui règne : « Du pain! du pain ! » Chaumette court à la Convention ; il en rapporte le décret du maximum. Il revient triomphant à l'Hôtel de Ville. « Du pain ! du pain! et tout de suite! »» rugit la foule. Hébert requiert « que le peuple se porte en masse dès demain à l'Assemblée, qu'il l'entoure comme il a fait le 10 août, le 2 septembre, le 31 mai. » Le peuple suit, le 5, Hébert et Chaumette devant la Convention. Leurs demandes, amplifiéespar quelques orateurs qui retrouvent à ce moment la parole, sont changées en décret; l'immense défilé achève la séance- Ce que ce jour produisit, fut l'armée révolutionnaire, que suivent le tribunal et la guillotine.
Jusqu'ici, la Terreur avait été le secret d'État d'un petit nombre : ce jour, elle est intronisée sur le pavois par l'acclamation du désespoir. Elle reçoit de lui son sacre, elle est populaire, elle règne.
L'impatience ne permit pas de différer plus longtemps la mort de Marie-Antoinette. Son procès , commencé le 14 octobre, fut terminé le lendemain. Marie-Antoinette ne réussit pas à cacher ses dédains pour ses juges. Elle savait, en marchant au supplice, qu'elle entraînait après elle les Girondins, marqués pour une tin semblable. Cela dut lui paraître un commencement de justice. Elle eût pu voir, en se retournant, tous les principaux de la Révolution monter après elle ces mêmes degrés sanglants de ce même échafaud.
I Sa mort en fut plus sereine, n'ayant pas à se défendre du désir de vengeance ; car déjà ses ennemis avaient pris soin de la venger de ses ennemis.
Une seule chose étonna la reine, quand il lui fallut monter sur la charrette. Elle s'attendait à être conduite dans une voiture fermée comme Louis XVI, ne sachant pas-
encore combien la mort était devenue niveleuse depuis le 21 janvier.
Pourquoi la Révolution a-t-elle été si implacable contre les femmes? On ne les avait pas revues en si grand nombre, mêlées aux échafauds depuis les temps du Cirque. Rien assurément ne fut moins politique, sans parler de la justice. Mais la Révolution amenait l'égalité ; le malheur ou l'ignorance fît que la Révolution se montra d'abord par l'égalité des supplices.
Selon l'usage déjà établi , les députations jacobines viennent presser le supplice des Girondins. On répète ce qui a été dit contre Louis XVI. Les accusés seuls retardent encore le bonheur promis. Qu'ils cessent de vivre, et l'âge d'or commence ; c'est la conclusion de tous les discours.
Les comités avaient décidé qu'aucun des détenus ne serait mis en jugement ^ Robespierre et Chabot ne voulaient d'abord que la mort de Brissot et de Gensonné. Ils croyaient s'arrêter après ces deux supplices, et que leur soif serait assouvie, tant ils avaient peu mesuré eux-mêmes le chemin dans lequel ils entraient. Mais, ayant une fois envisagé de sang-froid ces deux échafauds, il leur sembla tout simple de continuer dans cette voie. Cette première goutte de sang versé ouvrit la grande veine. La pensée de sacrifier les trente-deux ne. les arrêta plus un moment.
Quelle différence d'avec Danton, malade de consternation, de douleur depuis le 31 mai, et répétant à Garât avec désespoir : « Je ne pourrai les sauver 1 » Quelles larmes que celles de ce Titan sur ses ennemis! Au milieu des systèmes contemporains, il était tout nature.
Le procès des Girondins montra le néant de la conspiration dont ils étaient accusés. Dans Timpatience de leur trouver des crimes, les républicains leur reprochèrent d'avoir les premiers appelé la République. Ce qui les perdait, c'était la Vendée, Lyon; Toulon, révoltés; c'était surtout l'acharnement de la Commune et sa fureur de se venger de leurs dédains. Les dépositions de Chaumette, de
1. « Je tiens ce fait de Cambon. » MCuioires inédits de Uaudot.
Hébert, de Chabot, furent d'interminables philippiques. On a reproché aux Girondins d'avoir essayé de se défendre. Et pourquoi? Il n'était pas encore convenu que l'appareil des tribunaux n'était qu'un jeu, et que tout grand accusé devait accepter le supplice en silence. Cette expérience méritait d'être faite. Vergniaud, Gensonné recueillaient leurs forces pour le dernier combat. Que ne leur restait-il pas à dire? Mais leur plus grand crime était leur éloquence. Les débats furent clos brusquement après trois jours d'interrogatoires.
Oter la parole à la Gironde , autant eût valu couper la langue à Cicéron avant de l'égorger. Tant que les Girondins n'avaient pas été condamnés à se taire, ils gardaient une secrète espérance ; ils croyaient à quelque retour subit de la confiance publique par un miracle de Vergniaud, tant ils avaient foi dans les prodiges de la parole I On a vu plus haut que madame Roland, le 1'' juin, croyait encore pouvoir ébranler la Convention par un cri de douleur. Lorsque le tribunal ferma la bouche aux Girondins, ce fut bien pis que leur ôter la vie. On leur enleva leur génie et le recours à la postérité. Ils ne comptèrent plus même trouver d'écho dans l'avenir, et ils sentirent le vrai désespoir. Tribuns sans peuple, orateurs sans parole, l'ironie fut tout ce qui leur resta ; ils furent les plus désarmés des hommes. Mais aussi un précédent fut établi; leur sort décida de celui de leurs ennemis. Des supplices muets, sans testaments, sans défense, sans écho, devinrent la fatalité et le lot des révolutionnaires.
Au moment où Antonelle, « le plus poli des hommes, » rapporta le verdict de condamnation, Valazé se poignarda sur son banc. Les autres condamnés ne purent retenir plus longtemps leur mépris. Quelques-uns jetèrent de l'argent au peuple, à la manière des princes, et n'excitèrent ainsi que sa colère. Le jugement prononcé, ils l'annoncèrent par des chants qui ne devaient finir qu'avec eux. Dans ces chants moqueurs, on ne sentait aucune espérance. La Marseillaise même était détournée de son sens. Ils parurent se hâter vers la mort; ils la contrefaisaient d'avance pour s'y accoutumer, ou par dédain, ou parce que la parodie est
le dernier degré de la désillusion, impatients de sortir de la vie, comme d'une embûche. De toutes les morts de la Eévolution , ce furent les plus moqueuses et les plus désolées.
Soit vanité, comme on l'a dit, soit élévation de cœur, les Girondins ont eu le pressentiment le plus clair de la servitude future. Ils ont vu d'un œil perçant une postérité asservie, un maître héritier de tout, et ils triomphent d'échapper par un supplice prématuré du corps à ce supplice de l'âme. C'est là ce qui se révèle dans l'attitude de tous, dans la moquerie de Ducos, dans les sentences de Vergniaud, comme dans le silence pensif de Brissot.
Enfin elles sortirent de la cour de la prison les cinq charrettes qui traînaient les vingt et un à l'échafaud : Brissot, Vergniaud, Gensonné, Duperret, Carra, Gardien, Duprat, Sillery, Fauchet, Ducos, Fonfrède, Lasource, Beauvais, Duchatel, Mainvieille, Lacaze, Lehardj, Boileau, Antiboul, Vigée. Le cadavre roidi de Valazé tenait sa place parmi eux. Il fut confronté avec la guillotine, et sans être décapité, reçut du bourreau le permis d'inhumer. Après cette immolation, les yeux s'accoutumèrent en un jour aux hécatombes. Quoi qu'il pût arriver, rien ne devait plus ni étonner ni indigner. La Terreur ouvrit ses portes triomphales; la mort y passa désormais, toute grande, les ailes déployées.
^ Puis vint la mort cavalière , enjouée , de Philippe- Egalité. L'accusation lui avait d'abord semblé une plaisanterie. Il dédaigna le supplice comme une épigramme de mauvais goût, et sortit en riant, tout botté et éperonné, d'une pièce de théâtre, où il n'avait pu jouer son rôle. Les Dantonistes qui survécurent à la Révolution crurent, jusqu'à leur dernier moment, à la bonne foi de Philippe- Egalité. Ils soutenaient que le prince avait embrassé la République sans nulle arrière-pensée, qu'il la voulait libérale, « à la manière de Périclès »». En témoignage, ils alléguaient leurs souvenirs personnels. De tous leurs collègues, il n'en est point qu'ils aient défendu plus ouvertement, avec une conviction plus réfléchie, contre les accusations de Fouquier-Tinville. C'était, selon eux, le cynisme
de l'iniquité que d'avoir confondu le prince avec la Gironde qui l'exécrait. Ils ajoutaient que Robespierre, en le frappant, avait voulu « se mettre sur une ligne qui pût défier tous les soupçons *. »
A son tour, madame Roland se précipite après le& Girondins au-devant de la mort. Qui ne la voit courir, avec sa robe blanche, sa ceinture bleue, ses regards épanouis, au-devant des prisonniers de la Conciergerie, leur annoncer par un geste moqueur la fin de la tragi-comédie? Elle eut, comme les Girondins, le rire du désespoir. Le "bonheur d'en finir avec de vaines illusions, de ne plus voir chaque jour le triomphe de ce que l'on hait ou méprise, voilà ce qui éclate dans son rire. Quoi qu'on en dise, ce n'est pas seulement l'allégresse d'une âme amoureuse, qui va retrouver Buzot dans un monde meilleur.
On n'a point eu de cesse que l'on n'ait fouillé jusqu'au fond dans le cœur de madame Roland, pour v découvrir la blessure. Les conventionnels lui supposaient pour amant le même Barbaroux qu'ils avaient déjà donné à Charlotte Corday ; cela prouvait peu d'invention romanesque chez les terroristes. Mais le thème une fois imaginé, ils ne se lassèrent d'y revenir, tant qu'ils vécurent.
Il fallait trouver dans cette âme le défaut de la cuirasse. On croit enfin j avoir réussi. Madame Roland aimait le mélancolique et intrépide Buzot. Rien de plus certain ; elle l'aimait dans les nues, à la manière des héroïnes de Corneille. Qu'il eût été beau de renfermer ce secret et de mourir sans le laisser voir à personne ! Une sainte l'eût fait 1 Madame Roland a cru qu'il sufiîsait d'être sûre de ses actions, que ses pensées lui appartenaient et qu'elle pouvait les laisser errer où elle voulait; en quoi elle s'est trompée. C'était une âme héroïque, et non pas une sainte. Son secret lui a échappé à travers les barreaux de l'Abbaye et de Sainte-Pélagie. Ses lettres à Buzot, épargnées parla dent des loups de Saint-Emilion, viennent d'être retrouvées et mises sous les yeux d'une postérité qui a pour mission de découvrir tous les petits côtés des âmes et d'abaisser,