‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 67 sur 107 · Mémoires inédits de Baudot · texte numérisé non relu

Mémoires inédits de Baudot

2Ô8 LA EÉVOLUTION

intervalle qui laissait place à la réflexion, la cruauté des Thermidoriens ne fit que croître, plus implacables que les auteurs de la loi de prairial. Car les accusés furent livrés non à des juges, à des jurés, mais à un tribunal de soldats, innovation qui devait prendre une si horrible place dans la suite de notre histoire. Ils ne purent lire les défenses qu'ils avaient préparées, ni demander pourquoi ils étaient coupables, quand d'autres^ qui avaient délibéré avec eux, étaient maintenant les accusateurs. Était-ce donc pour les perdre que le girondin Vernier les avait invités tant de fois à faire leurs motions? Comment ce qui était innocent chez les autres, était-il criminel chez eux? Mais ces discours parurent trop longs à des hommes accoutumés à commander et à obéir dans les camps; d'ailleurs, ils avaient reçu leur instruction. Pendant que les Thermidoriens laissaient à Carrier, à Fouquier-Tinville, des mois entiers pour prolonger leurs procès, où la Révolution était déshonorée, il ne fut pas permis aux derniers amis de la République, Soubrany, Romme, de défendre leur vie et leur mémoire pendant plus de vingt-quatre heures.

En effet, chaque mot qui sortait de leur bouche tombait de haut. C'étaient les dernières âmes héroïques qui faisaient à leur cause le sacrifice de la vie. Leurs morts, acceptées sans colère, furent peut-être les plus belles dans un temps si fertile en ce genre de beautés. Des vœux, des prières pour la patrie ; point de haines; des entrailles vraiment humaines, et l'immortalité qui plane sur eux tous. Ils se souvinrent, devant leurs juges, de leurs parents, de leurs mères, de leurs femmes, mêlant ces adieux à leurs vœux pour la République, comme si c'était là encore leur famille. Au milieu de ces adieux si calmes, rien n'annonçait leur dessein ; leur contenance était si sereine, que personne ne pressentit qu'à ce moment même ils se proparaientà devancer l'échafaud. Aussi les laissa-t-on se retirer sans défiance.

Comme ils descendaient l'escalier, Duquesnoy se frappe le premier d'un couteau, et il le tend à Romme, qui s'en frappe à son tour et le tend à Goujon. Ce même couteau sanglant servit encore à Soubrany et Duroy. Leurs volon-

tés furent si fortes, que tout se passa sans que les gardiens qui les accompagnaient s'en aperçussent. Quand les gardiens se retournèrent, Duquesnoy, Romme. Goujon, étaient morts; Soubrany etDuroy n'étaient que mourants ; et on n'avait pas entendu un soupir. Pour profiter de ce qui leur restait de vie, on se hâta de les traîner à l'échafaud; on banda leur plaie, quoique Soubrany répétât : « Laissez-moi mourir ! »

Bourbotte seul arriva tout vivant. Il parla au peuple au nom de tous jusque sous le couteau. Pour la première fois les spectateurs étaient rares, soit indifférence, soit satiété, soit horreur. Il ne restait pas de plus noble sang à verser *.

Ces victimes de prairial furent, dans la Révolution, « îes derniers des Momains ». Après eux, ne cherchez plus d'âmes de cette trempe. Soubrany portait dans la démocratie la fierté du gentilhomme ; Romme, l'esprit encyclopédique des sciences; Duquesnoy, Bourbotte, Diiroy, l'aprêté des stoïciens; Goujon, la foi dans l'immortalité. Ses dernières paroles sont les plus hautes qui aient été pronon-

1. « Je suis bien près de la mort; je veux me survivre si je puis, non pas tel que les autres m'ont fait dans leur pensée, mais tel que j'ai toujours été dans la mienne. J'ai été proscrit trois ou quatre fois. Si je gardais le silence en présence de mes prescripteurs, je paraîtrais accepter la proscription, faire des concessions à la fortune, au succès; je n'en veux faire sur rien; je me réfugie dans le sein de la vérité, et je laisse juger.

a On nous dit que les membres de la Convention nationale doivent rester unis entre eux, qu'ils ont tous subi le même sort, qu'ils ont assez d'ennemis de leur cause et de leur personne, sans donner le spectacle de leurs divisions particulières. Cela est fort bon pour ceux qui ont pu arriver jusqu'à la fin de cette terrible assemblée, sans persécution, sans proscription. Mais nous,' dévoués à la République, proscrits pour notre zèle, nos amis envoyés à la mort, notre silence serait un assentiment; les mânes de Romme, de Goujon, de Soubrany, se soulèveraient contre notre fai^ blesse, et invoqueraient notre appui auprès de la postérité. Ce n'est pas nous qui nous sommes séparés de la Convention; c'est la Convention qui s'est séparée de nous, qui, jusqu'au dernier moment, nous a proscrits, dans sa fureur insensée. Notre devoir est au moins de nous défendre, de remettre le procès en présence de l'avenir. Ce n'est plus le temps où les réacteurs disaieut : « Silence aux victimes! » Le temps prononcera entre les persécuteurs et les opprimés. Je parlerai donc, et, si on m'en ôtait la faculté, je ferais parler les roseaux. » — JMémoires inédits de Baudot.

cées par aucun parti : « Adieu ! écrivait-il aux siens. Nous nous retrouverons, nous nous reverrons tous. La vie ne peut finir ainsi, et la justice éternelle a encore quelque chose à accomplir, alors qu'elle me laisse sous le coup de l'ignominie. Le triomphe insolent des méchants ne peut être la honteuse fin d'un si bel ouvrage. La nature, si belle, si bien ordonnée, ne peut manquer en ce seul point." Goujon invoqua le sentiment de justice auprès des Girondins. Il leur rappela leurs malheurs, et essaya de les attendrir sur les siens et sur ceux de ses compagnons. Les ex-Girondins restèrent sourds, implacables; ils n'avaient rien gardé de l'humanité de Vergniaud. Ce n'étaient jjIus les mêmes hommes, ils étaient devenus d'airain.

En général, les Montagnards ne montrèrent pas en tombant les mêmes éclats de désespoir que les Girondins. Ils semblent léguer à leur postérité une énigme. Ils ne maudissaient pas l'espérance. Ils cédaient à la force, sans s'avouer vaincus ; soit qu'il y eût chez eux jjlus de stoïcisme, une force d'âme plus indomptable, ou plus d'orgueil, ou peut-être, en effet, un reste d'espérance, soit qu'ayant déjà vu tant de partis accablés, tant de victimes, tant de morts accumulées, ils se fussent accoutumés de loin à leur supplice par les supplices des autres. Beaucoup de choses étant déjà ruinées, ils tombèrent de moins haut, et ils étaient mieux préparés à la chute par l'exemple de tant déchûtes. L'étonnement leur fut épargné. Madame Roland. Barbaroux, jettent un cri de désespoir qui traversera et désolera l'avenir. Saint-Just se tait. Soubrany, Romme, Duquesnoy, se turent aussi. Ils parurent se réserver l'avenir, plutôt que le déshériter. Après tant de meurtres, ceux-ci furent les plus odieux, car le fanatisme ne les couvrait pas. Deux choses excitèrent un sentiment perdu, la pitié. On tuait ces hommes pour quelques paroles prononcées dans la mêlée. On les tuait au nom de la modération. On les tuait, après avoir répété cent fois que l'on ne voulait plus de carnage.

La Convention n'était-elle donc pas rassasiée de meurtres ! Et c'étaient les modérés qui rouvraient la veine, tant le même tempérament se retrouve dans les factions

LA EÉACTION 261

les plus opposées. Ce dernier sang combla la mesure ; il fit déborder le vase. Pour la première fois, l'humanité osa se montrer.

Quel tableau que cette mort ! et comment n'a-t-elle tenté jusqu'ici aucun peintre ? David y eût trouvé ce qui lui a le plus manqué : la nature.

David fut incarcéré aux Quatre- Nations. Il racontait plus tard * que, pendant la nuit, la guillotine avait été dressée sous sa fenêtre, dans la cour. Etait-ce une vision, du peintre de Léonidas, ou un raffinement de cruauté ? C'est ce que l'on n'a jamais su avec certitude.

Page 1