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Mémoires inédits de Baudot

"262 LÀ RÊVOLLTION

ne fut poursuivi et que la prison se remplit de nouveau, le second massacre se fit le 20 juin : un troisième fut tenté le 10 août, sans doute en commémoration de la journée qui porte ce nom. On se lavait les mains dans le Rhône et tout était oublié. Toulon, Aix, Marseille, le reste du Midi, exécutent à leur tour leurs septembrisades: Toulon, les 28, 29, 30 floréal ; Aix, le 23 floréal ; Marseille, le 18 prairial. Partout ce sont à peu près les mêmes spectacles : des compagnies de tueurs, régulièrement organisées, de Jéhu et du Soleil, qui, au grand jour, égorgent les prisonniers; les populations sourdes aux cris des victimes ; les égorgeurs faisant leur œuvre de mort, non à la hâte, mais en pleine sécurité, lentement et parmi des repas prolongés par des chansons; les administrateurs ne paraissant que lorsque tout est fini, et ordonnant de s'arrêter quand il n'j a plus personne à sauver.

Quelquefois, comme à Marseille, on affaiblit les prisonniers plusieurs jours d'avance par la famine; épuisés, ils seront incapables de résister ou même d'échapper. On prépare le soufre pour ensoufrer les cachots de ceux qui refusent d'ouvrir.

Ce fut, a-t-on dit, un long deux septembre ; mais on s'épargna le simulacre de la justice populaire. Personne n'imagina qu'il pût y avoir un plaiiir à sauver une victime au milieu du plaisir de ces longues tueries; car on y cherchait la joie, on la savourait lentement. C'est par là que les boucheries de la Réaction se distinguent le mieux des boucheries des révolutionnaires et de celles du deux septembre, qui, du moins, n'étaient pas mêlées de rires et de chansons.

Les villes rassasiées de meurtres, ce fut le tour des campagnes : chaque village imite la ville. Là, on ne put égorger en masse ; mais on tue isolément, selon que l'occasion s'offre, dans les champs, dans l'intérieur des maisons, sui' le seuil, de loin à coups de fusil, ou avant que la v^ctimu ait pu gagner la prison, ou si elle se montre à la fenêtre. On tue pendant l'interrogatoire; on tue avant et après le jugement; carie trait particulier des réacteurs de ce temps, c'est quon n'eût pas été satisfait par l'échafaud ; il eût

trop manqué à la vengeance, si l'on ne se fût défait soimême de son ennemi.

Voilà pourquoi nul ne se fie à la guillotine du soin de punir les vaincus; chacun veut y mettre la main. On « assassine sans autre forme que l'assassinat », et les meurtriers ne se contentent pas de tuer; ils s'acharnent sur les cadavres; le plus souvent on ne les abandonne qii'après les avoir rendus méconnaissables.

Que des hommes se soient vengés eux-mêmes et que la Terreur rouge ait amené la Terreur blanche, cela ne peut étonner. Ce qui surprendra toujours, c'est l'indifférence de la Convention thermidorienne au cri des victimes ; c'est son refus de poursuivre ou d'arrêter les assassins. A vrai dire, ses membres en mission, Isnard, Cadroy, Chaïubon, Durand-Maillane, parurent plutôt présider aux ma^sacres que les empêcher. Le système d'extermination avait changé de mains, il était resté le même.

Quand on songe que cette assemblée, qui savait si bien frapper, ne fit sérieusement le procès à aucun des égorgeurs, qu'elle attendit patiemment qu'ils fussent ux-mémes fatigués de meurtres, il. faut reconnaître que les Modérés supassèrent de beaucoup les Terroristes dans l'art d'extirper froidement leurs adversaires. Ils se contentèrent de demander des rapports, des correspondances, des pièces officielles, et par là ils prenaient un masque de justice. En attendant, ils laissaient couler le sang à fiots. ne se jugeant jamais assez éclairés pour arrêter ïe carnage.

Il arriva ainsi que, sans tenir la hache, et même avec une apparence de piété illusoire, ils laissèrent exterminer par d'autres leurs ennemis; ce qui est le chef-d'œuvre ians l'art de se venger.

Quand enfin les massacres s'arrêtèrent deux-mêmes par lassitude, par dégoût, ou faute de victimes, que vit -on alors V Personne n'était responsable des meurtres. Aucun nom n'était prononcé ; l'horreur ne s'attachait à aucun individu. La Réaction, œuvre anonyme, était toute-puissante; ses barbaries, ne remontant à personne, ne se retournèrent jamais contre elle. Bientôt on nia, plus tard on oublia.

Le peuple n"a pas gardé la mémoire vivante dcb bar-

"baries des Modérés, parce qu'ils ont eu la sagesse de ne pas se dénoncer eux-mêmes; d'ailleurs le succès, selon l'ordinaire, a tout couvert. C'est le contraire de la Terreur jacobine, qui avait pris soin de constater et d'afficher ses cruautés.

Les Modérés savaient ce qu'avaient ignoré les Terroristes, que, pour la plupart des hommes, le châtiment seul fait le crime, et qu'une scélératesse impunie cesse bientôt d'être une scélératesse. Aussi, en tuant, ils évitent le bruit, recommandent le silence, enfouissent sous terre le cri des victimes. Aujourd'hui l'histoire arrive trop tard pour elles ; leur mémoire a péri. On fait d'inutiles efforts pour la retrouver, heureuses encore quand on ne les charge pas du crime de leurs assassins.

Ces tueries exécutées par les Jacobins blancs achèvent de prouver ce qui a été établi plus haut, que quiconque veut faire de la Terreur doit être sûr d'en pouvoir faire toujours. Car les Terroristes, ayant été désarmés, ne pouvaient manquer d'être massacrés. Il s'ensuivit un silence prodigieux pendant lequel l'histoire de ces temps fut si bien engloutie, que tous leç efforts faits aujourd'hui pour rétablir la vérité et la justice profitent à l'érudition de quelques-uns et restent nuls auprès du plus grand nombre. Quant aux masses du peuple, les Terroristes ont obtenu ce triste résultat, d'être reniés deux fois : premièrement^ pour avoir été cruels en affichant leurs meurtres; secondement, pour avoir été vaincus, même en barbaries. Longtemps le peuple ne garda qu'un nom de la Révolution, Robespierre ; et ce fut pour maudire celui qui, en effet, lui avait sacrifié sa mémoire.

Une chose fit aussi que la Terreur blanche a été si vite oubliée. Beaucoup de gens y virent la justice du talion. Les Modérés montrèrent souvent une âme aussi atroce que les Terroristes; mais ils paraissaient se venger. Leurs barbaries semblèrent légitimes, et l'oubli complaisant finit par tout confondre, la victime et le bourreau.

Autre caractère de la Terreur blanche : la frivolité, la moquerie jointe à la férocité. On découvrit des supplices ingénieux, comme d'ensoufrer les cachots. Le peuple avait

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été sérieux dans ses massacres ; les honnêtes gens ajoutèrent aux leursles chansons et le ricanement. Ils bafouaient ceux qu'ils massacraient; ils allaient joyeusement à l'assassinat ; ils tuaient avec égard, ou avec élégance, ou avec luxe, comme à une partie de chasse.

Quel fut le nombre des victimes de la Réaction thermidorienne? Vous ne le saurez jamais. Les réacteurs n'eurent pas la folie d'afficher les listes de ceux qu'ils tuaient , ils ont su se soustraire à l'histoire ; point de tribunaux ni même de simulacres, point de procédure, de documents écrits. Aucun moyen à la postérité de constater et de retrouver le vrai. Des meurtres, des boucheries, puis le silence et l'oubli ; un retentissement vague, bientôt étouffé; les ossements même, épars, semés à de grandes distances dans toute une contrée.

D'ailleurs qu'importe le nombre ! Ce n'est pas sur le nombre que se mesurent les reproches de la conscience humaine. Les proscriptions d'Octave et d'Antoine n'ont pas été au-delà de deux mille trois cents hommes. (Qu'estce que cela auprès de ce que nous avons vu ? ) La terre en retentit depuis dix-huit siècles.

La merveille chez les réacteurs de l'an III, c'est que» rassasiés de meurtres, ils s'attribuèrent encore la modération et la clémence. Il y avait parmi eux un homme qui avait déchaîné les fureurs plus que personne, et que l'on disait chargé dé la lèpre du crime, Fréron. C'est lui qu'ils envoyèrent en mission pour porter la paix aux morts. Ils s'assura qu'il n'y avait plus personne à tuer. Sur sa parole d'exterminateur, on le crut; elle passa pour clémence.

Une telle science de se défaire de ses ennemis semblait annoncer, dans les partis modérés, une furie de domination, et que, maîtres absolus, ils sauraient former une classe gouvernante. Mais non ; ils ne conquéraient la domination que pour la céder à un maître.

Plus tard, cet aveu leur échappa : s'ils furent à ce point impitoyables, c'est qu'ils avaient peur encore. Comme toujours, ils ne craignirent que ceux qui étaient sous leurs yeux, c'est-à-dire les Républicains ardents. Quant aux autres dangers, tels que les terroristes royaux, ils s'obsti-

naient à les dédaigner, ou même à s'en faire un appui.

Ainsi nulle hauteur de vue, nul pressentiment, nul coup <i'oeil jeté sur l'avenir prochain ; la haine de ce qui était le plus près d'eux occupant leur âme entière et n'y laissant place pour aucune autre pensée. Tout au présent, ils ramenaient la monarchie et ne la voyaient pas.

La barbarie n'est pas seulement le saccagement des villes, des propriétés et le meurtre des hommes. Il y a un autre dommage pour l'espèce humaine quand les honnêtes gens, les « boni viri, » approuvent les rapines, les exils, les assassinats, parce qu'ils croient y trouver la sécurité dans le bien-être ou un plaisir de vengeance. Là est la véritable barbarie, puisque c'est l'extirpation totale de la conscience du genre humain. Il en restait, au moins, un vestige sous les cendres et la sanie des villes incendiées et prises d'assaut.

Avouons que la position devenait terrible pour les amis de la République. Ils la voyaient périr sous leurs yeux et tomber pièce à pièce. Laissaient-ils faire, c'étaient des hommes sages, respectables. Ouvraient-ils les yeux à l'évidence, c'étaient des maniaques et des furieux. En modifiant les mots, cette situation a presque toujours été celle des amis de la liberté. Etre sincère dans un système faux passera toujours pour un commencement de rébellion.

L'éducation que le peuple recevait du spectacle de l'Assemblée achevait aussi de le troubler. On avait voté une con^ïtitution. Demander qu'on s'y soumît et qu'elle fût prise au sérieux était devenu une forfaiture. D'après les journaux du temps^ la constitution n'est qu'une œuvre de scélérats. La majorité qui l'a délibérée, votée, est de cet avis. Quelle école étrange du respect des lois I

Une chose merveilleuse fut de conserver tous les noms révolutionnaires : Comité de sûreté générale, Comité de salut public. En y faisant entrer la contre- révolution, on était à peu près sûr d'avoir tout le monde pour soi.

D'ailleurs quelle patience I quel savoir-faire I et pas un jour perdu 1 On ne devance pas l'occasion; mais elle ne se présente pas qu'on ne la saisisse aussitôt Tour à tour passive et furieuse, la Réaction sait ajourner ses prétentions

-comme {?i elle était sûre de réussir. Elle n'affiche pas de loin son but; mais chaque jour elle fait un pas. Pour revenir en arrière^ mille chemins s'ouvrent; les hommes qui s'y engagent y trouvent une voie facile qu'ils ne connaissaient plus; eux seuls semblent avoir profité de l'expérience- Prudents, avisés, vieillis d'un siècle en peu d'années, ils ne se perdront pas par l'excès de la victoire.

Dans la révolution anglaise, Hobbes est le théoricien de la réaction qui n'a plus besoin de dissimuler. Du premier pas, il marque l'extrême de l'esclavage où la pensée humaine soit arrivée. C'est qu'en eifet il est de Tessence de la réaction d'être le produit de la peur ; et la peur pousse l'homme à fuir par-delà toutes les bornes connues de la servitude ; il n'achève de se rassurer que dans la mort politique et civile. M. de Maistre, qui commence à se révéler dans les années de l'794 à 1800, est le Hobbes catholique <le la Révolution française.

YI.

PEOCES DES TERRORISTES,

La Terreur avait été une première calamité ; une seconde qui perdit la République fut le procès fait à la Terreur.

Celui de Fouquier-Tinville acheva le triomphe de la Réaction. La Révolution devait nécessairement sortir de là coupable, hideuse, horrible, et c'est ce qui arriva. Bientôt l'horreur retomba sur tous les membres de la Convention ; ceux-là seuls devaient y échapper qui, à force •de servilité, iraient se cacher sous leurs blasons dans la domesticité nouvelle du pouvoir absolu.

**■ Toutest coupable ici, jusqu'àla sonnette du président,»

avait dit Carrier à ses juges. « La postérité nous jugera, »

ajouta Fouquier-Tinville. La postérité dira que les pre-

• Diiers coupables étaient ceux qui avaient voté des lois do

sang. Que pouvaient-ils reprocher à Fouquier-Tinville qu'ils n'eussent fait eux-njémes ?

Croyez-vous que l'aristocratie de Venise eût pu vivre, si elle eût raconté elle-même ses noyades sous le pont des Soupirs ?

Que serait devenue la monarchie d'Espagne si, dans une immense procédure, étalée aux regards des deux mondes, elle eût affiché et condamné tous ceux qui avaient massacré par ses ordres les Indiens d'Amérique, les habitants des Pays-Bas? La monarchie d'Espagne eût été déshonorée par ses propres mains.

En France, Louis XI a-t-ii fait lui-même le procès à Tristan-l'Hermite ? Les Valois ont-ils compté eux-mêmes les coups de poignard et les arquebusades de la Saint-Barthélémy ? Que fût-il arrivé de Richelieu si, sous sa soutane rouge, il eût dû montrer goutte à goutte à la postérité le sang de la noblesse de France?

Louis XIV a-t-il fait amplifier par ses historiographes les proscriptions et les meurtres de la Révocation ? Ces exils, ces morts, ont été enveloppés dans le même silence; ils n'ont point importuné la postérité.

La royauté s'était couverte pendant des siècles de la raison d'État, et on l'avait admis ; quand les républicains proposèrent de s'en couvrir à leur tour, ce furent des monstres.

Les royalistes se sont bien gardés d'intenter le procès à Charrette pour les deux cent cinquante hommes qu'il fit massacrer sur le préau pendant qu'il entendait la messe. Ils l'ont pris pour leur héros; ses carnages sont oubliés; en l'absolvant du châtiment, ils ont ennobli le crime.

Au contraire la Convention parut tout entière sur la sellette avec Carrier, Fouquier et ses autres agents : deux fois condamnée et par les œuvres commises en son nom et par la condamnation qu'elle en porta.

Nouvelle preuve que la terreur ne peut profiter à la liberté ; dès que celle-ci se réveille, elle accuse la terreur ; elle la replace sous les yeux de tous et prend le monde pour juge. Après avoir eu peur on rougit d'avoir eu peur ; et la liberté semble complice des actes qu'elle châtie. Quand

elle eut fait crier le sang versé, elle fut irrémédiablement perdue. Elle ne parut plus valoir le prix dont on l'avait pavée.

Dès que les Terroristes sont devant les juges, ils semblent sortir d'un songe. Leur fanatisme les abandonne incontinent. Aussi, ils plaident, ils se défendent comme des inculpés ordinaires. Ils ont été trompés, ils rejettent leurs œuvres les uns sur les autres. Surtout, ils accusent leur idole d'hier; c'est elle qui les a abusés; ils ne savaient pas que ce fût un traître. Robespierre, en tombant, a perdu à leurs yeux toutes ses vertus.

Je n'en vois aucun qui assume sur lui les échafauds dressés et qui dise : *« Moi, moi seul j'ai tout fait! » C'est là le langage altier des aristocraties barbares. Le Jacobinisme français ne pouvait en faire le sien. Les Terroristes cherchent désormais à éloigner d'eux la responsabilité de la Terreur; nul ne l'a faite, nul ne l'a voulue ; ils n'en acceptent pas le fardeau devant la postérité.

Disciples, en cela, ou plutôt ombres de Robespierre, qui élève la machine, tend le ressort par la loi de prairial et ç'éloigne. Il peut dire qu'il est étranger à tout ce qui se passe; le sang coule, mais il s'en lave les mains. Il lui a manqué dans l'extermination l'audace de l'homme antique, qui assume sur soi toutes les cruautés d'une époque ou d'une classe, en réclame l'honneur, et se fait de la barbarie une gloire inviolable que personne n'ose discuter ou nier ; il n'est pas de la race de ceux que l'on hait et que l'on admire en même temps. Voilà pourquoi les efforts soLt vains pour le maintenir sur le piédestal.

Sjlla, Marius, jettent encore aujourd'hui le défi à l'historien. Je me sens maîtrisé par la hauteur de ces âmes. Elles menacent, elles accusent, elles épouvantent la postérité; loin de nier le sang versé, elles en tirent gloire. Elles semblent régner au-dessus de leurs crimes mêmes, tant elles les portent avec orgueil. La Terreur de Sjlla, de Marius vit encore ; la Terreur de Robespierre est morte avec lui.

Ainsi cette grandeur manque à la Convention, d'oser répondre pour tout un peuple, et de couvrir de son nom

les fureurs passées. Elle n'avait qu'un moyen de sauver la mémoire de tous : c'était de dire à la postérité, à la manière de Sylla, pendant qu'on entendait les cris de ceux qu'on égorgeait dans le cirque : « Ce n'est rien, ce sont des esclaves qu'on châtie. Je vous ai sauvés, et j'abdique.-' La Convention n'osa prendre sur elle les choses qu'elle avait commandées ; elle les rejette sur les comités, sur les individus, qui à leur tour plaident pour eux, et condamnent les morts. Que pouvait répondre l'Assemblée quand Carrier, Lebon, répétaient : « C'est vous qui avez tout ordonné, sanctionné, approuvé; vous nous tuez parce que nous vous avons obéi ? » L'Assemblée n'avait qu'à baisser la tête.

Voilà pourquoi la Convention n'entre pas dans l'histoire à la manière des tjrans de vieille race; elle n'a pas su imposer silence à la postérité. La Convention de 1795 n'a pas eu l'orgueil de la Convention ; il lui a manqué la fierté patricienne d'un sénat qui met au-dessus de tout la conservation de sa propre mémoire. On avait imité le monde antique, mais on ne lui avait pas pris son orgueil inflexible. Les âmes restaient modernes et bourgeoises en dépit de tout ; elles pliaient sous le faix, et les individus le rejetaient loin d'eux, sans se soucier de l'infamie qui allait retomber sur le corps dont ils faisaient partie.

Il était impossible que le sentiment général résistât au spectacle de tant de cadavres que l'on rapportait de toutes parts sur la place publique. Pour enchaîner les Romains, il n'avait fallu que montrer les plaies d'un seul homme; maintenant c'étaient les plaies d'une foule qu'on montrait à la foule. Ce fut, en quelque sorte, la fin de la Révolution ; elle périssait comme elle avait commencé, par la justice.

Ceci achève de m.ettre dans tout son jour ce que j'ai établi plus haut : la terreur ne réussit pas à la démocratie, parée que la démocratie a besoin de justice, et que l'aristocratie et la monarchie peuvent s'en passer. Non-seulement les sénats de Rome et de Venise n'ont jamais renié leurs œuvres; mais ils se sont toujours montrés prêts à refaire ce qu'ils avaient fait un jour.

Après s'être abandonnée à la fureur, la déir.ocratio

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s'a'bandonne au repentir ; elle relève alors ce qu'elle a détruit. Erreur où ne tombe jamais un patriciat, elle pardonne.

Ce n'est pas une démocratie qui eût su extirper les Ilotes, Cartilage, les Albigeois, les Maures d'Espagne; pour ces sortes d'extermination, il faut un génie non-seulement plus persévérant, mais plus haineux que le sien. Elle ne vaut rien dans toutes les œuvres où le principal est de mépriser et de haïr.

C'est la raison pour laquelle la réaction contre les œuvres de l'aristocratie n'est jamais si prompte ni si complète. Celle-ci, quand elle a vaincu, sait ôter à l'ennemi jusqu'à l'espârance.

La démocratie d'Athènes pardonne à ceux de Mytilène; l'aristocratie de Sparte n'a jamais pardonné à personne.

Le plus grand nombre des conventionnels avaient voté les barbaries par faiblesse ; ils les punirent par une autre faiblesse. Peut-être aussi eussent-ils mieux aimé qu'on oubliât ; mais ils n'osèrent l'ordonner et ils n'auraient plus eu la force de se faire obéir. Ceci échappe entièrement au pouvoir d'une démocratie. Quand elle a commis des barbaries, elle les dénonce elle-même ; une fois dénoncées, il faut qu'elle les expie. Ce qui fait le saiut des autres gouvernements fait sa ruine.

QUEL FUT LE PREMIER EFFET DE LA Sr^ARATTON DE l'É(Slise et de l'ÉTAT EN 1*795.

Nous touchons au moment où tout ce qui a été obscur dans les événements va s'éclairer. Le 20 septembre 1794, la Convention avait aboli le salaire des cultes. Quoi de mieux? C'était le grand principe du monde moderne, la séparation de l'Église et de l'État. Le 3 ventôse an III, nouveau procics dans la loi. La Convention proclame

solennellement la liberté de conscience. Au point de vue juridique, qui n'applaudira? Ces lois serviront de modèles à l'avenir, quand il établira la liberté réelle, en aifranchissant l'une de l'autre la religion et la politique.

La formule est trouvée ; elle est claire, décisive, complète. C'est tout un code lumineux en peu de mots. Il n'y a qu'à le reprendre des mains de la Convention à sa dernière heure comme son testament religieux. Rien de plus vrai. Et pourtant, voyez le résultat. Que s'en est-il suivi? Qu'à travers ces lois sî libérales, l'ancien esprit a reparu aussitôt, qu'à la nouvelle de l'affranchissement des consciences, quarante mille communes, c'est-à-dire la France entière est revenue à l'esprit du moyen âge, que la formule de tolérance a ramené incontinent la religion de l'intolérance; que par la porte triomphale de la liberté est rentré le génie de l'ancienne servitude. Voilà les faits dans leur réalité. D'un côté une loi magnanime, de l'autre, la Réaction qui triomphe et la Révolution qui se livre.

Cette expérience est si grave, si étrange, qu'il vaut la peine de l'examiner de plus près. Elle veut dire que des idées libérales, aux prises avec des croyances et des mœurs absolutistes, se dénaturent bientôt et ne gardent que la superficie, jusqu'à ce que le pouvoir absolu les accorde toutes ensemble. Par les lois conciliantes de l'an III, la nation presque entière étant ramenée à la religion de l'ancien régime, la matière de la servitude se trouva toute préparée. A travers cette législation si éclairée, la nation française avait trouvé moyen d'éviter l'esprit moderne et de se river à l'Eglise du moyen âge. Une religion étant rétablie chez un peuple, il est à peu près immanquable qu'elle reprenne au bout de peu de temps son caractère et son génie propre. Quand viendra Napoléon, il aura besoin de peu d'efforts pour rendre au catholicisme son ancien tempérament. Ce sera la ruine de la Révolution. Mais cette ruine a été préparée dès 1795 par le retour spontané, volontaire, libre, des masses du peuple à la religion, qui contredit et condamne tout ce qui s'est fait depuis 1789. La nation revient librement à la glèbe et au servage spirituels ; c'est la grande signification de l'année 1795.

Il est yrai que ce servage fut d'abord admirablement dissimulé; c'est à quoi servit l'Eglise constitutionnelle. Comment n'a-t-on pas encore décrit le rôle étrange qu'elle joua de 1*195 à 1802? C'est par elle que la France de la Révolution, croyant embrasser une réforme, retomba dans le servage spirituel de l'ancien régime religieux. Tout est à dire sur ce point.

Les innocents de l'Eglise constitutionnelle depuis 1795, tels que Grégoire, ne travaillent jour et nuit que pour leurs ennemis acharnés, implacables, les non-assermentés; et ils ne s'en aperçoivent pas, ce qui diminue beaucoup le mérite qu'ils ont de se livrer eux-mêmes. Au nom de la liberté, de la constitution civile et des serments de 1789, ils supplient la France de se rengager dans TÉglise catholique. La France, attirée par ces voix de sirènes, les suit, passe le seuil, rentre dans le sanctuaire, s'y assied pleine d'espérance. En même temps les évêques, les prêtres de cette même Église constitutionnelle ne parlent que de leur soumission au pape ; ils gardent tous leurs liens avec le saint-siége, et croient l'attirer à eux, ce qui montre plus de simplicité d'âme que de perspicacité et d'esprit. Les vrais saints n'ont jamais été dupes.

Depuis 1795 jusqu'à 1802, tel est le rôle aveugle de l'Eglise constitutionnelle. Ses prêtres se prennent au sérieux, sans se douter un moment du personnage qu'ils jouent. Ils rédigent des encycliques, ils adjurent le clergé réfractaire, ils en appellent au pape qui les tient au bout de sa chaîne. Après cela, que voyez-vous? Tout ce libéralisme dure aussi longtemps que la Révolution reste puissante et redoutée. Dès qu'elle est désarmée , la scène change. Les assermentés en ont appelé au pape ! Le pape les a entendus; il se redresse, fait un signe. A ce signe tombent et s'évanouissent pour jamais ces fantasmagories d'Églises constitutionnelles, libérales, républicaines, révolutionnaires, faux évêques, faux synodes, faux conciles, fausses encycliques. Tout cela n'était qu'une ombre, un appât. Reste l'ancien absolutisme spirituel qui, avec Pie VII, d'accord avec Napoléon, rejette dans l'ombre ces songes décevants. Le peux^le.ne les connaît plus. La France

est reconquise. Voilà l'histoire ecclésiastique de 1795 à la. fin du siècle.

Dès que le catholicisme se montra, il retrouva sa place ancienne; il régna seul, sans partage, sans examen, comme par le passé. Les révolutionnaires veulent poursuivre les prêtres qui« formaient des convocations au son des cloches ». Tentative vaine ! Le tintement rustique de cette petite cloche suffisait pour éveiller de tous les bouts de l'horizon l'ancien écho. Au nom de la tolérance, la nation entière rentre volontairement dans la religion de l'intolérance, La porte de l'Église se ferme ; la Révolution est prisonnière.

Remarquez ici le tempérament du libéralisme, tel qu'il s'est montré bien souvent parmi nous. C'est Boissy d'Anglas qui, le 3 ventôse an III, a proposé de décréter la liberté des cultes; il affecte de répéter que sa proposition est faite en mépris du catholicisme, que la liberté achèvera de Textirper, que sa motion est destinée à ramener la religion de Socrate, de Cicéron, de Marc-Aurèle. Voilà ce que Boissy d'Anglas ne se lasse de redire. Sa motion eut aussitôt l'effet tout contraire; et quand, au lieu du culte philosophique qu'il annonçait, il vit renaître et refleurir l'ancien catholicisme, il n'en montra ni surprise ni mécontentement.

Ce stratagème a été trop souvent celui des amis de la liberté en France. Ils jouent trop aisément avec les grandes choses; le dénoûment eist presque toujours le même, duperie; seulement il faut croire qu'ils ne sont dupes qu'à moitié. Après avoir évoqué solennellement la religion de Socrate et de Marc-Aurèle, ils se réconcilient sur-le-champ avec celle de l'abbé Maury, si c'est elle qui apparaît.

Au fond, les hommes qui proclamèrent ces nobles lois* de tolérance appartenaient en majorité au parti qui n'aspirait plus qu'au repos; et les dons de la Réaction enfantèrent la Réaction. On eut la forme de la liberté dans la loi, et le fond de l'absolutisme renaissant dans les

1. 20 septembre 1794, 3 ventôse an III (21 février 1795). 22 fructidor »u ni (8 septembre 1795).

LA KEACTION . ^ «>

croyances. C'est le moment où vous pouvez, si vous le voulez, toucher du doigt les plaies de la Révolution française et le cercle vicieux dans lequel elle se meut en désespérée. Elle n'avait rien fondé dans les âmes qui, à la première occasion, se livrent au premier occupant. L'arc se détend et revient à son premier état. En retournant au droit, on retourne au passé. Impuissance des législations les meilleures, quand le fond de l'homme n'est pas changé !

Il est donc vrai qu'on a beau faire les lois les plus sages du monde; tout cela est néant, si l'esprit lui-même n'est de moitié dans l'œuvre. Vous arrivez ainsi aux plus surprenants mécomptes. La liberté ouvre^ la porte à l'esclavage, la philosophie à la théocratie, l'Eglise constitutionnelle à l'Église ultramontaine, l'abbé Grégoire à M. de Maistre. Vous ne touchez que des surfaces, des écorces, sans atteindre à la vie. Mais l'âme de la nation vous échappe et se dérobe ; elle se garrotte avec vos formules d'émancipation. Vous croyez l'avoir sauvée par des mots magnifiques; ces mots deviennent des chaînes d'airain. Le Concordat le montrera bientôt.

Quand un peuple a tenté une réforme religieuse et qu'il l'abandonne, son découragement est pour ainsi dire infini. C'est la chute des Titans précipités sur la terre; ils désespèrent d'escalader les cieux, et ils se creusent de grands tombeaux jusqu'au fond des enfers.

LES MUETS RETROUVENT LA PAROLE. — LE 13 VENDÉMIAIRE. LE SOLDAT SE SUBSTITUE AU PEUPLE.

Le 8 décembre 1794, la Convention avait rappelé dans son sein les soixante-treize députés qu'elle avait fait incarcérer en 1793. On rappela ceux-là mêmes qui avaient perdu le droit de siéger. Rien de plus juste, en apparence^

pourtant que devait-il s'ensuivre? Au lieu de la justice, on fit entrer la vengeance.

Une assemblée qui, après avoir proscrit une partie de ses membres, les rétablit pour leur donner non-seulement la majorité, mais la toute-puissance, ne corrige-t-elle pas un attentat par une faiblesse ? On parle toujours de la Convention comme si elle avait l'unité de caractère d'un individu, sans considérer que, par des révolutions intérieures, ce caractère varie absolument, suivant les différentes époques.

La Convention ainsi changeante donne plutôt l'idée de plusieurs assemblées essentiellement diverses, qui se détruisent l'une l'autre : successivement girondine, dantoniste, robespierriste, anti-jacobine, thermidorienne, puis, comme un volcan qui s'affaisse et s'éteint , descendue brusquement de la Montagne à la Plaine, et maintenant, avec Sieyès, rendant la parole aux muets, mais à des muets las de tout, principalement d'eux-mêmes, croyant à peine encore à la liberté, déjà tout à fait incrédules à la République. Était-ce un fondement solide à l'avenir que le. spectacle et l'héritage de tant de chocs opposés et d'éléments inconciliables entre eux? Ce grand corps s'était continuellement ravagé , détruit , refait lui-même. En avait-il acquis plus de maturité et de vigueur? Ses métamorphoses avaient toutes été des mutilations; et depuis qu'il s'était rattaché quatre-vingts membres ex-girondins, il semblait n'avoir acquis, dans sa vieillesse, que de* nouveaux ressentiments, une nouvelle ardeur à se combattre, et de nouveaux bras pour se déchirer.

Les muets de la Convention remplissent la tribune; leurs langues se sont déliées depuis qu'ils ont cessé de craindre. Mais quel service politique rendront-ils désormais? Il est presque impossible que des hommes qui ont cédé à la peur puissent encore servir la liberté. Après cette épreuve, ils ne comptent plus sur eux-mêmes; ils savent leur propre mesure, ce sentiment les anéantit. D'eux, il ne reste que l'ombre.

Les Sieyès, les Cambacérès ont beau retrouver la parole; qu'en feront-ils? elle a perdu chez eux sa puissance

et sa fécondité. D'un mot, ils auraient pu, en 1793, écraser le pouvoir terroriste qui leur laissait la tête pour avoir leur vote; ils l'avaient maudit en secret et servi publiquement jusqu'au bout dans toutes ses barbaries. Jugez parla du peu d'estime que ces hommes gardaient d'eux-mêmes; la plupart étaient pis que morts; ils étaient décapités de leur honneur.

Déjà ils redoutaient, comme l'agonie, tout péril, tout orage, même toute agitation. L'expérience leur avait appris qu'ils y laissaient leur cœur. On n'a pas assez vu combien ce fut une excellente préparation au pouvoir absolu que ces âmes auxquelles la peur avait ôté la fierté. « Sieyès n'aimait ni les peuples, ni les rois, ni les hommes, ni les femmes; il n'aimait que lui et l'argent; d'autres disent : l'argent et lui*. » Ces mots, qui eussent été une médisance en nSO, commencent à être vrais en 1*795.

Il était difficile que la Convention ainsi vieillie enfantât une constitution durable. Celle de 1*795 fut le testament des conventionnels; elle plut d'abord parce qu'elle annonçait la fin de ce pouvoir gigantesque, qui semblait se survivre et dont ses membres mêmes étaient impatients de voir le terme. La prévoyance humaine crut avoir atteint le comble de la sagesse, surtout par deux précautions : le pouvoir était divisé en parts égales entre cinq personnes, ce qui devait couper court à tout projet d'usurpation et de dictature. La Convention, effrayée d'elle-même, voulut empêcher que rien de semblable à ce qu'elle avait été ne se renouvelât jamais, et elle partagea le pouvoir législatif entre deux assemblées (Conseil des Cinq-Cents, Conseil des Anciens). Ceci devait maintenir un savant équilibre dans l'État. Vanité des prévisions humaines de ce genre, quand les mœurs ne les sanctionnent pas! Personne ne pressentait alors que tout ce que l'on tirerait de ces deux assemblées, c'est que l'une vendrait l'autre, et que sur les cinq Directeurs trois livreraient le Directoire. On devait périr par les précautions que Ton prenait pour se sauver 2.

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