‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 8 sur 107 · Mémoires inédits de Baudot · texte numérisé non relu

Mémoires inédits de Baudot

s'il se peut, les meilleures renommées. Madame Roland s'est proposé comme un athlète de combattre sa passion tout en la nourrissant. Elle n'a point songé à l'extirper. II lui a semblé qa'il suffisait de se vaincre sans avoir besoin de s'anéantir. Là paraît toute la différence d'une àme stoïque et d'une âme chrétienne. La première n'aura jamais les mêmes scrupules que la seconde, il faut bien l'avouer.

Madame Roland en appelle à l'avenir ; elle fait assister la postérité au combat d'un cœur tout saignant comme à une lutte dans un cirque. Où sera le juge? Quel usage ferat-on de ces confessions du cachot à la guillotine, et de ces espérances funestes qui s'exhalent avec la vie.

Une juste critique voudrait au moins que l'on considérât l'isolement, l'exaltation de la prison, l'échafaud dressé, le désespoir, la mort partout présente, et peut-être aussi la contagion de l'éloquence de la Nouvelle Héloïse, imitation à laquelle les âmes les plus vraies n'échappent pas toujours. Est-il sûr que madame Roland se connaît elle-même lorsqu'elle se croit faite pour la volupté et les passions romanesques? N'est-elle pas la première à s'abuser sur son compte? Pouvait-elle leur donner cet empire absolu, aveugle, sans partage, qui seul les rassasie? C'était là le contraire de son naturel sensé et tout viril.

Enfin, à travers un langage trop littéraire pour être l'expression ingénue de la passion, qui saura rétablir l'exacte vérité des sentiments? Qui reconnaîtra ce qui appartient à madame Roland et ce qui appartient à M™^ de Wolmar? La pénétration la plus profonde serait ici un devoir rigoureux. Il faudrait marquer des nuances dans cette âme jusque-là si maîtresse d'elle-même, qui ne s'est confiée à vous que volontairement, sciemment, à l'heure de la mort. Craignez qu'il ne soit plus aisé de parler en général d'une passion brûlante, voluptueuse, qui absorbe tout, et de mêler ainsi le roman à l'histoire. Il est bi doux d'abaisser jusqu'à nous ces figures dont la hauteur nous importune, et de mettre un peu de lie dans leur coupe!

Est-ce aussi pour Buzot que madame Roland se revêt de sa robe blanche? Est-ce pour lui qu'elle sourit sur la char-

rette? Je le veux bien. En revanche, qu'on m'accorde au moins que, dans ce sourire, il y avait de plus la joie d'échapper à la bassesse et à l'oppression par l'échafaud.

On a supposé (et je le répète) qu'arrivée au pied de la guillotine, elle demanda une plume et de l'encre pour écrire. Avait-elle entrevu une lueur subite? La mort où elle était à moitié entrée lui avait-elle révélé l'avenir? Voulait-elle laisser une parole de consolation à la postérité? Qui le saura jamais, et qui oserait suppléer à cet éternel silence? Elle venait de saluer la statue de plâtre de la Liberté par ces mots : « 0 Liberté ! comme on t'a jouée ! » Peut-être voulait-elle pardonner. Mais non; elle devait mourir indignée, comme elle avait vécu.

Eoland, en apprenant cette mort, se perce d'une épée; ij était plus malheureux encore qu'il ne pensait.

La mort la plus lamentable et la plus résignée fut celle de Baillj. Il avait reçu le serment du Jeu de paume ; il en restait le témoin devant d'autres générations. Ce souvenir eût dû le couvrir contre toutes les haines. On ne se souvint que du massacre du Champ de Mars; et l'échafaud s'éleva deux fois pour lui, d'abord à l'extrémité du champ de la Fédération, puis (sur les clameurs du peuple que le sang de Bailly souillerait cette enceinte), on démonta la guillotine, et on la transporta dans les fossés près de la Seine. Pendant ce temps, Baillj, les mains liées derrière le dos, sous les cris de la foule, assistait aux lents préparatifs de son supplice. Il ne fut pas traîné à pied, comme on l'a dit, autour du Champ de Mars. Il put attendre, sans bouger, que les apprêts fussent terminés. La sérénité n'abandonna pas un instant ce sage. « Tu trembles, Bailly 1 — Oui, mon ami, de froid. » Enfin, le bourreau arrive; après une si longue agonie, le supplice parut de la clémence.

Cependant ceux des Girondins qui sont sortis de Paris, ont lu sur les portes de l'hôtel qu'ils habitent à Caen les ordres donnés pour les arrêter ; il faut fuir. Où? comment? Toute la France est hostile. Un seul point, peut-être, leur reste fidèle, la Gironde. Comment franchir ces cent cinquante lieues, où tous les yeux seront ouverts sur eux, à chaque pas? Par un bonheur inespéré, un bataillon de vo-

lontaires bretons retourne en Bretagne. Onze Girondins, déguisés en volontaires, marchent dans les rangs de ce bataillon. Mais il suffit d'un mot de leur escorte pour les perdre. Les onze restent seuls. Errant à travers les campagnes, partout menacés, ils entendent derrière eux des voix qui crient : Les voilà! Ils arrivent par miracle à Quimper ; ils restent cachés dans les bois des environs. Un bâtiment marchand les reçoit. A travers mille périls, ils débarquent enfin dans cette Gironde aimée, où leurs amis vont les acclamer et leur fortune changer.

Désespoir! leur terre natale les repousse. Ils sont plus reniés que nulle part dans ce pays où ils croyaient régner. Chassés d'abri en abri, le plus souvent sans toit, ensevelis vivants dans les cavernes, mourant de faim, et les femmes plus inhumaines que les hommes; rien de pis ne s'était vu depuis les empereurs. L'espèce humaine^ à ce moment, semble enlaidie depuis Tacite. Pourtant, il y eut aussi de magnanimes courages, par exemple M"'^ Bouquey, qui ouvrit sa maison aux proscrits, et le père de Guadet, qui osa recevoir son fils.

Tallien et les commissaires montagnards les poursuivent comme des bétes fauves. Des canons sont braqués contre les gîtes où on les croit réfugiés. Ils atteignent les grottes de Saint-Émilion; la faim les en chasse. Ils se séparent; mais tous les chemins différents mènent à la mort. Guadet, Salles, Valady sont pris et guillotinés. Barbaroux se tire un coup de pistolet, il est porté mourant sur l'échafaud. Buzot s'obstina longtemps à vivre. Son amour pour madame Roland, surtout l'espoir de la vengeance, le soutinrent. Sa mort n'en fut que plus affreuse. Son corps et celui de Pétion furent trouvés à moitié dévorés par les ioups et les chiens dans un champ de blé. Les lettres de madame Roland, cachées sur lui, leur échappèrent.

Seul, Louvet, soutenu par l'amour, fit un prodige. Il traverse la France, tantôt à pied, tantôt en charrette, en diligence, caché sous les pieds des voyageurs, rentre dans Paris en pleine Terreur, y passe un mois dans l'épaisseur d'un mur, chez sa Lodoïska, se risque de nouveau à travers ■ les départements, gagne le Jura, y vit en paix avec elle,

en vue des rochers de Meillerie; miracle de passion, que l'imagination d'un romancier, fùt-il Jean-Jacuues, n'eût jamais cru possible.

Condorcet, caché dans Paris, écrivit son livre du Progrès de V esprit humain, sous le couteau de la Terreur, comme Cicéron ses Offices, sous le couteau d'Antoine. Le premier, il révéla l'âme même de la Révolution dans la loi du progrès. Et qui eût pensé que cette noble doctrine, en se répandant, rendrait d'abord les hommes plus inertes et plus dociles à tous les jougs? Depuis qu'ils savent que le bien est une nécessité des choses, que les pierres mêmes subissent cette loi, ils se croient dispensés de s'en mêler.

Quand Condorcet eut écrit la dernière page de son livre, il crut, sans nul doute, que sa vie était remplie, et qu'il ne valait plus la peine de la défendre : il sortit de sa retraite de la rue Servandoni, s'aventuradans la campagne. Arrêté et emprisonné, on ne trouva le lendemain que son cadavre. Il avait mis sa pensée en sûreté ; que lui importait le reste? Personne ne devait rien savoir de cette dernière nuit du sage. Il mourut, à la manière antique, seul et sans témoin, avec l'indifférence d'un homme qui ne dispute pas sa vie, qui ne la livre pas, mais qui s'est réservé le droit de devancer le centurion.

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