‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la Révolution (volume 2)Chapitre 96 sur 107 · SI NOUS DÉTRUISONS TOUT CE QUE NOUS RÉFUTONS · texte numérisé non relu

SI NOUS DÉTRUISONS TOUT CE QUE NOUS RÉFUTONS

Nous croyons trop aisément qu'une vérité devient mensonge, dès qu'elle a cessé de nous plaire ou de nous servir.

Nous faisons ainsi dépendre les choses éternelles de notre caprice, de notre inattention ou de notre peur. Mais elles se jouent de notre inconstance; et elles continuent de planer, toujours semblables et sereines, quand môme nous ne les voyons plus.

Que de livres, de conceptions sublimes ont cessé d'être compris pendant un certain temps ! On pouvait croire que c'en était fait et quele jugement était prononcé sur eux .Le moyen âge rencontrait les statues grecques, et il n'avait pas de sens pour elles : il les regardait sans les voir. De même, la Renaissance classique a passé devant le moyen âge et a méprisé ses cathédrales. Il y a eu de longues époques où personne en Italie n'avait plus un regard pour Dante. Existait-il moins? Et Homère? qu'était-il devenu au xviii^ siècle ? On le mettait fort au-dessous de ses imitateurs.

L'homme, quand il s'abaisse, ou seulement quand il change déplace dans le temps, perd la faculté de percevoir certaines vérités : elles deviennent trop hautes, ou sont trop inclinées à l'horizon, ou trop lointaines. Elles n'ont plus de rapport sensible avec lui ; et parce qu'il ne les aperçoit plus, il se figure qu'il les a détruites et que son souffle les a effacées pour toujours.

. La peur surtout rend l'homme aveugle d'un aveuglement volontaire.

Que de pensées nous croyons avoir abolies pour jamais, seulement parce qu'à un certain moment nous avons cru

qu'elles contrarieraient nos intérêts et diminueraient notre avoir ! Nous en avons détourné la vue; mais elles se rient de nos reniements. Elles luiront plus belles sur nos tombeaux.

Ce que Fesprit humain a produit avec maturité, avec indépendance, l'esprit humain ne peut réussir à l'anéantir entièrementpar humeur, par faiblesse ou par pusillanimité. Il est incapable de détruire ses créations. Nous ne pouvons abolir un atome de matière; combien moins un atome moral, idée, philosophie, poésie, religion ! Nous croyons mettre tout cela en poussière ; il y a un point qui nous résiste, et c'est ce point qui devient l'avenir.

Ne prenons pas notre humeur pour la règle absolue et le jugement dernier. Ne dites pas : Nous avons détruit, tel jour, Platon, Aristote; tel autre, Descartes, Leibnitz, Kant. Combien de pensées, que l'on croyait éteintes depuis des siècles, ont reparu sous l'incubation d'un autre soleil! Germes de vie qui se cachent où il leur plaît, qu'il est impossible d'anéantir, qui restent suspendus dans l'atmosphère morale, et viennent à éclore sous une autre forme, quand l'heure est arrivée I

Qui peut dire qu'il a fait le vide complet dans son intelligence? Personne. Ceux qui croient y être parvenus se trompent. Ils ont laissé subsister, je ne sais où, un obscur sentiment, moins que cela encore, un désir, le rêve d'un rêve, une habitude, une réminiscence d'enfant. C'est avec cela que se repeuplent les mondes.

COMMENT LA. TRADITION ET LA LANGUE DU DROIT ONT ÉTÉ CONSERVÉES DANS l'eXTL-

Ce n'est pas le. hasard seul qui veut que, lorsqu'un peuple est abattu et que l'interdit est mis sur son intelligence, il se trouve des bannis qui par delà la frontière continuent

de rester au ïojer de l'humanité, et rapportent plus tard dans leur patrie le jugenaent de la conscience universelle. Il est bon qu'il y ait de tels hommes, surtout chez le peuple dont le génie tend à se circonscrire en lui-même. C'est au prix de leur expatriation que l'horizon d'une nation s'agrandit et que les aveugles revoient la lumière.

Une partie des pensées les plus fortes de la France lui sont revenues ainsi par ceux qu'elle avait laissé arracher de son sein : Calvin, d'Aubigné, Théodore de Bèze, Marnix, Duplessis-Mornay, Descartes, Arnaud, Jurieu, Saurin, Saint-Évremond, Bayle, Voltaire, Rousseau, petit-fils d'un proscrit de la révocation. Madame de Staël couronne ces listes de proscription sans les clore.

Peut-être faut-il avoir connu soi-même l'exil, pour dis* cerner à coup sûr ce que lui doit Madame de Staël. Ses meilleures œuvres sont nées dans le temps où il était interdit à un Français de penser. Pendant que le génie littéraire s'atrophiait chez nous en 1803, persécutée, errante, elle s'inspirait des idées nouvelles qui se produisaient au dehors.

Nous ne connaissions plus les peuples étrangers que par les armes et sur les champs de bataille ; elle nous les montra la première à leurs foyers, dans leur poésie, leurs arts et leur génie intime.

Ce que je vois surtout clairement, c'est qu'aucun écrivain n'a mieux conservé dans sa fleur l'âme de 1789, et je l'attribue, sans crainte de me tromper, à sa longue proscription. C'est à l'exil, et non à autre chose, qu'elle doit d'avoir pu rapporter de 1814 à 1817 l'écho vivant, vibrant, des premiers jours de la Constituante, sans mélange d'aucun sophisme^ au milieu d'un monde désorienté, qui ne savait plus à quoi se prendre. C'est à l'exil, et non à autre chose, qu'elle doit d'avoir échappé aux paradoxes de la servitude récente. Sa pensée n'avait été déformée par aucune des concessions que les autres avaient dû faire au plus fort.

Voilà le vrai caractère de ses Considérations sur la dévolution française . Pendant que le monde et les libéraux français s'étaient assouplis au joug et avaient perdu leur

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route, elle était restée dans la solitude de Coppet, les yeux et le cœur attachés au seuil de la Révolution, prenant les Alpes à témoin, à défaut des hommes.

L'exilé a toujours une date ou sacrée ou odieuse à laquelle il a suspendu sa vie. Les autres ont beau s'en éloigner et oublier; sa vertu est le souvenir. Cette date solennelle, ineffaçable, qui vit, respire, éclate, s'illumine dans chacune des paroles de Madame de Staël, est le 4 mai 1789. C'est à ce souvenir que reviennent perpétuellement ses conversations et son téte-à-tête avec son père, dans leur relégation à Coppet, parmi les reliques du Contrôle général, au murmure du lac de Genève. Quand son père mourut, elle lui fit élever une statue, qui remplit encore aujourd'hui le château désert; et le moment qu'elle voulut éterniser, fut encore le 4 mai, où Necker ouvre les états généraux. Fidélité à ce que la France s'était jurée à elle-même, à pareil moment ; espérance contre toute espérance ; serments d'un peuple conservés et sauvés en dépit de lui; heure que rien ne peut effacer, et. qui se prolonge au loin dans l'âme de l'exilée, quand la nation a oublié jusqu'à la langue des temps de liberté, tout cela se retrouvait dans le livre des Considérations.

Il produisit un long étonnement. Comment, par quel art avaient été conservées, dans le naufrage, les espérances intactes des générations de 1789? Comment reparaissaient-elles toutes vives en 1818? D'où sortait cet accent ému des premiers jours de la Constituante? La tradition des âmes libres se renouait par miracle. J'étais bien jeune alors; je peux cependant me souvenir de la surprise des hommes de la Révolution en retrouvant dans la bouche d'une femme réputée étrangère, la langue politique qu'ils avaient si bien perdue ; ils se remirent aussitôt à la balbutier.

Vous savez ce que l'Empire avait demandé à Madame de Staël pour lui rendre patrie, honneur, renommée, et même les deux millions qui lui étaient dus. Deux lignes d'éloge; elle s'y était refusée. Un tel sacrifice avait longtemps semblé risible; presque tous s'en moquaient en 1804. Personne ne savait alors qu'une âme seule, en b(3 refusant

au présent et se retranchant dans un grand souvenir, peut l'opposer comme une armure invincible à tous les démentis de la force. Maintenant que l'on assistait à la restauration de la langue du droit et de la justice, il fallait bien avouer que tout n'avait pas été duperie à Coppet, dans la fidélité à une cause vaincue. Pourtant quelques-uns s'irritaient de ce témoignage de persévérance chez une femme, comme s'il eût accusé leur inconstance et leur faiblesse. Mais l'exil fit encore d'autres miracles moins connus, dont il me reste à parler.

CE QUE l'exil a FAIT DES HOMMES DE LA REVOLUTION. LES CONVENTIONNELS EN EXIL*.

Vingt ans se passèrent jusqu'en 1815, pendant lesquels on put croire que les Conventionnels avaient oullié. Ils finirent le siècle, exténués, désabusés de tout espoir, cher-

1. «c La terre est le patrimoine de l'homme. Peu importe qu'il y ait une distance de cent lieues, de mille lieues entre sa tombe et son berceau. La voûte du ciel le recouvre toujours ; il est né et il meurt dans son héritage, hic et ubique terrarum. Les anciens philosophes parcouraient le monde pour s'instruire. Peu importe que la mission soit volontaire ou forcée, même dans un âge avancé. Le but et les services restent les mêmes.

« Parmi les conventionnels exilés, le nombre des républicains était assez petit ; car on ne peut mettre au nombre des partisans de la république ceux qui ont accepté des cordons et des titres.

« Ceux qui ont le mieux supporté l'exil, ce sont les pauvres. Les riches voulaient leurs châteaux, des honneurs, des emplois. Les pauvres sont partout à la même place et avec les mêmes droits.

«• Beaucoup de conventionnels en exil ont vécu isolés de leurs compagnons d'infortune, comme les vieux sangliers qui abandonnent les compagnons de leur jeunesse pour vivre solitaires. C'est ainsi que Forestier est mort à Genève après y avoir vécu seul. Reverchon habitait une campagne isolée près de Nyon. Pélissier, après Pothier, vivait seul à Lauzanne comme un prisonnier de guerre. Roux Fazellac est mort dans ui» village à quelques lieues des environs; Julien Souhait, au pied du

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