T. II. SS
chant le silence, l'obscurité et quelques-uns la fortune privée-. Le Consulat, l'Empire, vinrent; les meilleurs se tinrent à l'écart, au fond des provinces, dans de petites villes où l'ignorance, puis l'indifférence, les enveloppèrent et les cachèrent à tous les yeux. D'ailleurs le bruit des armes, Tattente des batailles et de nouvelles renommées achevèrent de les faire oublier. Les plus fortement trempés passèrent ces années à obéir et à haïr, mais en secret. A les voir, vous eussiez cru qu'il ne restait rien en eux de leur passé.
Quel fut l'événement qui les réveilla, les rendit à euxmêmes et montra encore l'étincelle sous la cendre? Ce fut le grand exil de 1815, le lendemain de la Restauration. Beaucoup d'entre eux, qui s'étaient accoutumés à l'isolement, voulurent encore rester seuls, après qu'ils furent bannis. Tant l'expérience des hommes leur avait laissé de ressentiments et de mépris. Ceux-là, comme de « vieux sangliers, « gagnèrent des endroits éloignés, où ils étaient sûrs de ne rencontrer aucun de leurs anciens compagnons. On en vit arriver jusque dans les îles du lac Érié. L'Angleterre, qui leur était ouverte, n'en reçut pas un seul. Partout ils portèrent la même confiance, quelquefois naïve,
Simplon, sans autre rapport avec ses collègues que par sa bien&isance envers ceux qui étaient privés de fortune.
« J'ai rencontré Finot d'AzeroUes, au pied d'un mélèze, liabitant un chalet dans les montagnes du Jorat. Moi-même j'ai vécu longtemps à Avenche, dans un hospice d'aliénés, et je n'ai pas à m'en plaindre, Espinassy, persécuté dans le canton de Vaud, se retira à Appenzel, bien assuré de n'y pas rencontrer de collègues. Borie a toujours été seul à Aarau, Bordas à Bâle, Gamon à Vevey, Pochole à Amsterdam. Champigny Aubin avait habité cette ville avant lui, mais il y mourut bientôt. Charles Duval demeurait seul à Huy, Hourier Éloi, dans une maison de campagne à Amay, sur la Meuse. Lecointe-Puyraveau avait fait bâtir une maison à Ixelles, près du bois de la Cambre. Florent Guyot s'est retiré à Anderlecht.
« Beaucoup d'autres habitaient des extrémités de faubourgs, ou des endroits écartés hors des villes, ce qui annonçait assez le goût et le besoin de la solitude. Dupuy est à Versoix; Carnot à Magdebourg; Beaujard à Gaud ; Sergent à Milan, à Nice; Lakaual à Alobiie, dans les États-Unis d'Amérique; Hentz, dans une îl du lac Erié; Jacomin, à Landau; Garnier de Saintes vivait seul sur les rives du Meschacebé; il est mort depuis dans ses ondes. » Mémoires iuédits de Baudot.
dans leur bonne cause. Genevois, se sentant près de mourir à Vevey, fit approcher son domestique : « Quand je serai mort, lui dit-il, et que les Bourbons auront été détrônés, tu viendras sur ma tombe! tu frapperas deux coups de canne , et tu diras : ^ Monsieur , nous les avons chassés! »
Mais le voisinage, la facilité, et sans doute aussi le désir de se rapprocher les uns des autres, conduisirent le plus grand nombre en Belgique; ils y furent reçus avec curiosité, avec étonnement, puis bientôt là aussi l'indifférence et l'oubli les entourèrent.
Alors une chose étonna les proscrits eux-mêmes. Quand ils se revirent après cette grande Convention, échappés les uns aux autres, l'ancienne passion commença à revivre. Ces vieillards se retrouvèrent debout et rajeunis; la présence réveillait les souvenirs; chacun d'eux reprit ses haines, sa faction et même ses espérances.
Les étrangers leur conseillaient en vain de laisser là les ressentiments et de s'en tr' aider à vivre. Ils répondaient que les Constituants le pouvaient, parce que leurs dissensions n'avaient été qu'à la surface, mais que pour eux, Conventionnels, il y avait entre eux trop de meurtres, trop d'échafauds, pour qu'il fût possible de pardonner, même aux confins de la vieillesse. C'était assez de vivre sous le même toit, proscripteurs et proscrits. Qu'on n'eu demandât pas davantage !
Ainsi obligés de se tolérer, ils étaient revenus dès les premiers jours aux partis de la Convention. Ils en avaient gardé les haines, il est vrai, mais aussi les indomptables croyances. Ce feu que l'on croyait éteint se ralluma; et dans un temps où toute l'Europe se pliait sous la Sainte- Alliance, il y eut là une assemblée de vieillards qui se redressaient et, au bord du tombeau, saluaient entre eux la République. Parmi les plus fidèles étaient Cambon, David, Baudot, Charles Duval, Ingrand; non qu'ils se fissent illusion sur l'avenir prochain. Ils se refusaient à toute capitulation avec les partis régnants; et, comme ils le disaient, « ils s'enveloppaient de leur manteau et attendaient " l
Mais voyez où le caractère se montre. A une époque où le libéralisme revenait de tous côtés^au bonapartisme, les votants exilés, au lieu de se rattacher à Napoléon, le regardaient comme leur principal ennemi. Eux seuls peutêtre, à cette époque, ne transigèrent pas avec le héros du 18 brumaire*. La tombe de Sainte-Hélène ne désarma pas leur haine un seul moment, et j'en ai sous les yeux des témoignages irréfragables. Ce que je puis affirmer, pour avoir suivi de près leurs traces et vécu dans les mêmes lieux, ils furent immuables dans leur foi et implacables dans leurs ressentiments. Je voudrais écrire sur leurs tombeaux comme sur celui des héros grecs : « Ils furent fidèles dans la guerre et dans l'amitié. »
La grande scission qui s'établit et domina les autres, fut entre la masse des régicides et les régicides anoblis par l'Empire. Les premiers firent aux seconds, qu'ils appelaient les magnats, une guerre sans relâche. Jamais ils ne reconnurent cette féodalité nouvelle; désobéissance ou dédain qui insulte aujourd'hui à notre obséquiosité. Ils forcèrent ainsi les anciens juges de Louis XVI à revenir à l'égalité de la Convention. C'étaient de continuelles épigrammes sanglantes; quand on se rencontrait, on allait jusqu'à l'offense.
Cambon se montrait intraitable sur ce point. Un jour il était chez Cambacérès. Arrive Ramel; consulté par l'archichancelier jacobin sur ses affaires, il présente des comptes : « Son Altesse jugera par ces chiffres! C'est à Son Altesse que ce mémoire est adressé! Je crois que Son Altesse... » Cambon, hors de lui, saisit les papiers, les jette à travers la chambre : « Que dis-tu là, mon pauvre Ramel ^ ? il n'y a pas d'Altesse à la Convention ! »
Cambacérès fit semblant de sourire d'une moquerie qui n'atteignait que lui 3. Il craignait les incartades de Cambon.
1 . « Napoléon n'a pas dû croire que son ombre resterait paisible sou» le saule du tropique, comme les cendres d'un pâtre sicilien, au bord de l'Aréthuse. Vivant, il n'a pas voulu entendre nos plaintes; mort, c'est bien le moins qu'il les supporte. » Mémoires inédits de Baudot,