Ramel ne faisait que suivre l'usage reçu
On racontait aussi que Cambacérès avait pour chambellans deux anciens Montagnards porte-bâtons. Arrivé en exil, il leur dit : « Nous voilà dans l'adversité ; il faut nous y conformer et nous faire des mœurs plus simples. Quand nous serons en public, vous m'appellerez Prince; mais quand nous serons seuls, il suffira de dire : Monseigneur. »
Sieyès avait plus de peine encore à sauver son titre de comte. Quant aux autres, ils n'attendirent pas qu'on leur ôtâtleur blason; ils y renoncèrent d'eux-mêmes.
Je ne finirais pas si je devais raconter tout ce que cette guerre contre les magnats amenait chaque jour d'incidents et d'invectives; on se combattait par le rire, comme autrefois par l'échafaud. La même aversion subsistait. Les républicains restés fidèles y ajoutaient le mépris.
Avec la faculté de s'indigner, les Français ont perdu l'art de mépriser; ils ne savent plus tuer par le ridicule. Ils le savaient encore à l'époque de l'exil des « votants », Ce fut la dernière arme de ceux qui avaient épuisé toutes les autres.
Il faudrait désespérer de l'âme humaine, si l'on ne parvenait à exciter quelque estime pour ce groupe d'hommes, qui, dans une situation désastreuse, à l'extrême vieillesse, relégués, proscrits, reniés par leurs proches, écrasés parle monde, surent encore faire tête de tous côtés; et^ déjà la mort dans les dents, acculés au tombeau, défiant le présent, acclamèrent l'avenir et embrassèrent la postf'irité comme si elle leur appartenait d'avance. Difî'érez tant que vous voudrez d'avec ces hommes; ils vous enseignent la chose la plus difficile de notre temps, celle qui vous manque le plus, et qui doit profiter à tous, l'espérance.
Baudot fut un des héros de cette dernière heure. Ses Mémoires seront connus un jour^; il sera bon de voir comment ces vieillards pouvaient encore bander le vieil arc de fer d'Ulysse, et de quelles flèches aiguës, envenimées, moqueuses, étincelantes, ils surent percer, en mourant, leurs ennemis assis au grand banquet de la contre-
l. Voir VHistoire de mes idées, p. 136.
révolution. Pas un seul n'échappe à cette pluie de traitsardents, dardés par un esprit qui a ramassé toute sa force pour ce dernier effort.
Il lâche bientôt les Bourbons, « étant lui-même partie dans le procès ». Mais ceux contre lesquels il s'acharne d'une verve impitoyable sont les renégats de la liberté, quelque nom qu'ils aient pris pour se couvrir. Dans un moment où le monde libéral désorienté se ralliait au bonapartisme de Sainte-Hélène, ce fut une âme fière et indomptée, celle qui refusa cette alliance, et choisit pour but principal de ses attaques les repentis blasonnés de la Convention, qu'il appelait « les barons sans-culottes et les empereurs au petit pied. » Voilà ceux contre lesquelss'épuise son carquois; il les prend et les montre tels qu'il les a vus sous la carmagnole de la Convention; il les suit à leur première métamorphose après le 18 brumaire; il les retrouve dans l'exil sous le même toit que lui; il les montre dépouillés de leurs oripeaux, cordons, titres, baronies, blasons écartelés, subissant le supplice de l'égalité. Et quel rire mordant, à pleines dents, aristophanesque, à la vuede ses anciens compagnons de la Montagne, de ces porte bâtons de Robespierre devenus, à Bruxelles, chambellans de Monseigneur! Deux fois la fortune les a dépouillés de leurs deux masques, sans-culottes et féodaux. Ils.sont nus; exilés, ils défilent sous ses verges d'exilé. L'esprit s'élèveici à la plus haute justice.
Pourtant, dans ces rudes poitrines tant de fois foudroyées^ le désir de la patrie vivait encore. J'ai cherché si je ne trouverais pas quelque part une réponse au fameux « Jamais! »» par lequel le ministre de la Restauration^ M. de Serres ôtait aux proscrits toute espérance. A ce mot de l'enfer : « Laissez toute espérance! »» voici quel cri d'aigle a servi de réponse. On y retrouve mieux qu'en aucune autre parole l'accent indompté et le testament de ces générations de fer. L'écho héroïque, l'imprécation de 1793, retentit encore une fois par une bouche d'airain en 1836 :
« Un insensé, qui se croyait un Dieu, osa prononcer contre nous le mot « Jamais », sur la rentrée des conven-
SOCIÉTÉ NÉE DE LA. liÉVOLUTION 403
tionnels alors en exil. 0 vanité humaine! l'anathème est retombé sur lui. Il est mort au pied du Pausilippe; sa cendre est restée confondue avec la poussière des volcans. Il n'a point revu le sol natal; la terre étrangère a reçu ses ossements furibonds! Et nous, rendus à notre patrie, nous contemplons de nouveau les rives de la Seine, de la Loire, les Alpes, les Pyrénées; et nous mourrons sur le sol de la patrie, à l'ombre des vieux arbres qui nous ont vu naître*. Prédicant inexorable ! dis à tes mânes de se lever et d'abaisser ton front devant le Destin. Hommes d'un jour, vous osiez stipuler pour Téternité; apprenez à connaître les dieux! Au reste, le siècle marche, et ce n'est pas vers la royauté 2.
« Multa renascentur quœ jam cecidêre. 1»
lî:s peuples débiteues,
Je ne sais si Ton a envisagé d'assez près les conséquences du système des emprunts par l'État; c'est une des choses qui doivent influer le plus sur le caractère et le genre d'esprit de la société moderne. Poussé à ses extrêmes limites, ce système ferait des peuples débiteurs, liés en masse et incarcérés pour dettes, dans la prison ou l'ergastule du créancier. La civilisation ramènerait ainsi, sur des proportions immenses et pour des États entiers, la condition du débiteur romain dans la loi des Douze Tables. La guerre servirait à arracher le morceau de chair sur le corps du débiteur insolvable.
Je suppose que ce système eût été connu dans le passé, et qu'au moyen d'emprunts par l'État, contractés envers