MÉTHODE POUR ATTAQUER LE LIVRE « LA RÉVOLUTION
C'est le moment de montrer la méthode la plus sûre pour détruire le livre La Révolution. Il faut chercher le point d'attaque dans ce qui est l'âme de l'ouvrage. Or, cette âme consiste en ceci : Plus que dans aucune autre histoire, les événements de la Révolution s'enchaînent ici les uns aux autres par un lien intime. Si l'on se rend compte des anciens systèmes, on verra que le plus souvent les événements de la Révolution se présentaient comme des surprises ; les journées éclataient sans avoir été annoncées d'avance; l'écrivain et le lecteur étaient perpétuellement déconcertés par l'imprévu. Cela est si vrai, qu'il y a encore aujourd'hui des historiens qui sont dans la stupeur d'une journée telle que le 9 thermidor ; ils n'en reviendront jamais.
L'auteur de l'ouvrage La Révolution s'est évidemment appliqué, au contraire, à échapper à ces surprises et à y substituer la raison et le lien des choses. Dans chacune des journées, il voit se préparer en germe la journée qui la suit. Dans le 20 juin, il voit le 31 mai; dans le 31 mai, la Terreur; dans la Terreur qui brise les âmes, il voit l'avènement du pouvoir absolu, c'està-dire le 18 brumaire. Tout se lie ainsi et s'engendre naturellement dans ce tableau où la Révolution paraît comme une œuvre qui a ses progrès et ses chutes, mais qui ne doit plus ni étonner, ni confondre par ses miracles l'esprit humain.
Tel est l'esprit de mon livre. Voilà son armure, sa force et, si je puis dire, sa nouveauté. C'est donc cet esprit qu'il faut à tout prix extirper, si l'on tient à extirper l'ouvrage.
Les attaques sur un point isolé ne désorganiseront pas cette conception de l'histoire. Vous feriez de Robespierre le plus grand des hommes que cela n'atteindrait en rien, n'infirmerait en rien l'ensemble de cette conception. C'est, je le répète, contre l'ensemble qu'il faudrait réunir toutes ses forces.
Détruisez la logique qui en lie les parties; sondez les causes de chaque événement; examinez si l'auteur a trouvé les véritables ; ingéniez-vous à établir le contraire ; découvrez-en de plus évidentes, de plus profondes, ou du moins cherchez à vous le figurer. Alors la conception à laquelle il a mis tant d'années de sa vie et qu'il a bâtie de sa propre conscience, vous aurez le plaisir indicible de croire que vous l'avez renversée de fond en comble et qu'il est temps déjà de la remplacer par une autre. Cette joie souveraine de détruire une œuvre qui vient de naître, qui a trouvé accès dans les esprits et menace de s'y établir, vous la goûterez dans toute sa fleur.
Mais, pour cela, il est nécessaire, il est urgent de sortir de l'ancienne critique surannée; il faut ruiner cette œuvre nouvelle par des armes nouvelles, puisque les anciennes ont prouvé suffisamment qu'elles ne portent pas. Et ici j'avertis de bonne foi mes adversaires. Comme l'auteur a prévu que c'est par ces côtés qu'il convient le mieux de l'attaquer et de le ruiner, c'est aussi le point qu'il s'est le plus étudié à fortifier.
Le lien des choses dans l'édifice de la Révolution a été pour lui l'affaire capitale. Aucun effort ne lui a coûté pour établir avec solidité cet enchaînement scientifique des causes et des effets qui lui a toujours paru être l'àme de l'histoire.
Dirigez donc vos coups et vos traits de ce côté. Entrez dans cet esprit pour le confondre. Lors même que vous ne réussirez pas à l'extirper, vous ne pouvez guère manquer de rencontrer dans ces voies nouvelles quelque observation utile. Au lieu que, par le système mis en pratique contre cet ouvrage, je puis affirmer que l'on ne recueillera que des lieux communs stériles, cent fois redits avec colère, plus souvent réfutés et qu'aucune passion ne parvient plus à réchauffer. Après la joie de conscience qu'un écrivain trouve dans la poursuite de la vérité, il doit désirer que son œuvre suscite un esprit nouveau, dût cet esprit le combattre lui-même. Pour moi, j'avoue qu'après avoir écrit La Révolution, je serais heureux de fournir la méthode la meilleure pour la critiquer avec fruit.
Ne s'enchaîner à aucune faction, ne s'inféoder à aucun homme du passé, n'être ni feuillant, ni girondin, ni jacobin, ni dantoniste, ni robespierriste, mais être homme et humaniser l'histoire, rendre justice à chacun selon ses œuvres ; tout subordonner à la vérité, à la liberté, voilà la voie nouvelle. On peut s'y engager avec la certitude d'y faire des découvertes. L'intolérance, l'aveuglement, l'idolâtrie, on vient de le voir, sont choses épuisées. Dans ce chemin vous ne trouverez que le vide.