‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 9 sur 117 · SOLIDARITÉ. LE GRAND TOUT · texte numérisé non relu

SOLIDARITÉ. LE GRAND TOUT

Je prie qu'on n'attende pas de moi qu'à des déclamations je réponde par des déclamations. Il n'est pas toujours nécessaire de répéter des lieux communs avec furie.

Une autre accusation qui vient de la même source est celle de manquer de l'esprit de solidarité. Qu'entend-on par là? Expliquons-nous, la chose en vaut la peine. Oh! la curieuse exigence, en effet, l'incroyable idée de vouloir que je me fasse et déclare solidaire, de qui? De Robespierre et sans doute aussi de Hébert et de Marat, sous peine d'être retranché de l'Église comme hérétique relaps. Qui? moi! prendre sur moi gratuitement, aveuglément les œuvres et la mémoire de ces hommes, m'en revêtir, m'en charger les épaules, m'en teindre les mains à tout jamais, voilà ce que l'on exige de moi! Et l'on dit cela sérieusement? Qui avait jamais entendu jusqu'ici parler d'un semblable servage? Si je n'accepte pas cette solidarité, si je n'applaudis pas au meurtre aveugle même de mes amis, me voilà retranché. Eh bien! oui, coupez au vif, excluez; je n'en serai que plus libre.

Mais non; réfléchissez, voyez. La raison que l'on donne de tout cela est en effet bien étrange. C'est, dit-on, que la Révolution est un Grand Tout qu'il faut accepter ou rejeter indistinctement, sans délibérer. — Quoi! sans critique, sans discernement, faire une seule masse de vertus et de crimes, de lumière et de

ténèbres, y adhérer, sans marchander, les yeux fermés? — Oui, sans marchander. A ce prix seulement vous serez des nôtres. — Mais en quoi, je vous prie, cette intolérance se distingue-t-elle de celle de l'Eglise? Elle aussi disait : Croyez tout, ou renoncez à tout. Le principe est identique.

Pense-t-on réellement que Ton puisse ramener à ce parfait esclavage la conscience humaine? Croit-on qu'il ne se trouvera personne que moi pour repousser ce breuvage? Quel honneur injuste on me ferait! Je crois, au contraire, que si Ton tient à rendre la démocratie impossible, on ne peut s'y prendre mieux qu'en la reléguant en dehors du libre examen, de la science, de la morale et de l'humanité.

J'ai reproché à certains révolutionnaires d'avoir mis à mort les meilleurs des révolutionnaires. C'est à quoi l'on s'est gardé de répondre. Pourtant toute la question est là. Que les Girondins, les Dantonistes soient guillotinés, peu importe. Du haut de nos systèmes, nous ne tenons pas compte de ce mince détail. L'ensemble, l'ensemble, c'est ce qu'il faut considérer, dit-on. Ne protestons pas contre le supplice de Vergniaud, de Danton, de Camille. Ce serait injurier le Grand Tout. Dans ce système aux pieds tors, les victimes doivent acclamer les bourreaux par la voix de l'historien.

Faisons une immense confusion, où il n'y ait plus de place à aucun examen, où le discernement soit proscrit comme suspect, où il soit impossible de distinguer l'opprimé de l'oppresseur ; où tout supplice soit mérité, toute hécatombe propice, toute cruauté nécessaire, toute chute légitime, excepté une pourtant, celle de Robespierre. Que l'historien suive aveuglément, passivement la charrette du dieu Pan, sans faire entendre jamais un blâme contre la justice de Pan, ni un avertissement du dénoûment qui s'approche. La vérité l'oppresse-t-elle ? Qu'il prononce à tout hasard le mot :

Fatalité ! On- le lui accorde. Mais qu'il ne blâme ni ne critique jamais ce bel ordre, même lorsqu'il voit la Révolution et la liberté arrivées à leur chute de Niagara. Voilà les conditions que l'on pose à l'historien au nom de ce qu'on appelle la philosophie delà Révolution. Brouillons tout, Dieu reconnaîtra les siens, pour appliquer à cette théorie du moyen âge le mot du moyen âge.

On a comparé la conduite des Anglais dans l'Inde au régime de 93. Où est l'analogie ? Le monde est plein de violences et de guerres. Qui en doute ? Mais là n'est pas la question. Les généraux anglais dans l'Inde se sont-ils entre-tués les uns les autres? Voilà ce qu'il faudrait pour que la comparaison pût se soutenir. Ne voyez-vous donc pas qu'un des traits particuliers à la Révolution française, c'est que les révolutionnaires ont été mis à mort par les révolutionnaires, les Jacobins par les Jacobins, les Montagnards par les Montagnards ? Pourquoi cela est-il arrivé ?

C'est le point qu'il s'agissait d'expliquer dans le passé pour le rendre impossible dans l'avenir. Vous ne semblez pas même vous en douter.

Nuit de l'intelligence et de l'âme où ne perce plus aucune lueur. Qui cherche à dissiper cette nuit injurie, dit-on, les hommes de la Révolution.

Voyons comment.

J'en citerai un exemple. Le Jacobin Levasseur avait jeté à la mémoire de Saint- Just la plus grande des injures. Il l'avait accusé de manquer de courage ; et l'accusation n'avait pas été réfutée par un témoignage authentique. Si j'avais eu la moindre partialité, qu'avaisje à faire ? En croire Levasseur sur parole, ne pas m'inquiéter de m'éclairer davantage. Au lieu de cela, j'ai vengé la mémoire de Saint-Just en déterrant les paroles inconnues de l'un de ses intimes compagnons, dont le témoignage est d'autant plus irréfutable que

c'est celui d'un ennemi. Est-ce là injurier les hommes de la Révolution ?

Dans tout ceci, reconnaissons qu'il ne s'agit jamais que de Robespierre. Comment donc ai-je failli envers lui ? J'ai montré sa jprobité, sa sincérité, son patriotisme, son amour du peuple. — Qu'est-ce que cela ? Vous avez montré aussi le revers de cette médaille, ses faux ombrages, ses soupçons, sa dureté, son fanatisme. Vous ne l'avez pas adoré ! — Il est vrai. — Célébrez cet homme ; tous vos péchés vous sont remis ; osez le critiquer, vous êtes raca, eussiez-vous donné votre vie entière à la liberté. — Quoi ! le même homme qui, vivant, a perdu tant de bons citoyens aura encore aujourd'hui la puissance de -perdre, après sa mort, tous ceux qui ne se courberaient pas aveuglément devant sa mémoire ? Et nous lui laisserions ce privilège ? Non, un système semblable ne peut plus se soutenir ni dans l'histoire, ni dans la politique. Je l'ai renversé et je m'en glorifie. Au fond c'était le vieux système de l'histoire de France, dans l'ancien régime, la vie d'une nation absorbée par un homme. Ce point de vue absolutiste est tombé. Est-ce là ce que vous regrettez ? Tant pis ; il ne se relèvera pas. On ne verra plus d'histoire fondée sur la superstition pour un seul. Nous voulons aujourd'hui porter un esprit souverain et marcher la tête haute dans tout notre passé. Premier terme de notre affranchissement.

Tant que mon ouvrage sera attaqué au seul point de vue Robespierriste, j'ose assurer que l'on ne réussira pas à l'entamer. Ce point de Touvrage est trop bien protégé par la conscience .générale, qui ne veut plus qu'on réduise la Révolution à n'être que la chose d'une secte ou d'un homme. Plus j'ai été. combattu de cette manière, plus mes idées ont gagné de terrain dans les esprits.

Voici un de iics stratagèmes pour sauver nos super-

stitions. Quelquefois nous rapetissons nos idoles à plaisir comme pour les dérober à l'examen. C'est ainsi qu'on imagine un Robespierre qui n'aurait eu aucune influence, aucun crédit dans les affaires ; Brahme recueilli en lui-même auprès de l'ombre de Rousseau dans la forêt de Montmorency. Peines inutiles pour nous créer des chimères et pour fermer nos oreilles au cri des contemporains. Il est trop illogique de dire que la Terreur a été le salut et que le Sauveur n'a été pour rien dans la Terreur. C'est trop de contradictions à la fois.

N'y ajoutez pas cette dernière illusion, que Robespierre allait donner la paix, la liberté, le bonheur quand il est tombé. Des assertions de ce genre dénuées de toute preuve, démenties par les Montagnards eux-mêmes, c'est le roman substitué à l'histoire.

Voulez-vous sentir la réalité ? voulez-vous savoir ce que pensaient de ce rêve les hommes qui entouraient Robespierre sur la crête de la Montagne? Entendez donc cette voix qui sort de la tombe pour vous convaincre : « Sur cette terre, où il vaudrait mieux ne pas naitre, on peut trouver pourtant quelque bonheur, pourvu qu'on ne naisse pas à l'époque d'un Néron, d'un Robespierre, ou... \ »

Je n'examine pas si ce jugement est faux ou vrai. Je le tiens pour faux et dicté par la haine ; et c'est précisément en quoi il est si instructif. Car ce jugement qui l'a porté? C'est un homme de la Montagne, le dernier républicain qui parle au nom de ses amis suppliciés ou près de l'être. Un mot de ce genre explique à l'historien, mieux que tous les raisonnements, combien était inévitable la chute de Robespierre. Vouliez-vous qu'il s'appuyât sur les hommes qui voyaient en lui un Néron? Et sans eux que pouvait-il? Ce qu'il a fait, s'abandonner

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