OU EST LA QUESTION? UNE ERREUR EN POLITIQUE ET EN MORALE
L'histoire d'une époque ne devient une lumière pour un peuple qu'après que la relation des causes et des
effets a été clairement marquée par les historiens, et qu'ils ont réussi à lier les événements entre eux comme une véritable articulation vivante dans la conscience publique.
Jusque-là l'échafaudage des plus dramatiques récits ne peut constituer une science , encore moins une morale et une politique. Si vous ne voulez reconnaître aucune faute, aucune erreur d'esprit dans les hommes de la Révolution française, renoncez à expliquer aucune de leurs chutes. Il ne reste pour s'en rendre compte qu'une lamentation stérile, dont la postérité ne peut tirer aucun fruit.
A toutes choses, nous répondons par ce mot de l'enfer sans espérance : Fatalité ! Fatalité dans l'ancien régime, fatalité dans la Révolution, fatalité dans le passé, fatalité dans le présent, sans préjudice de l'avenir. Quand donc vous lasserez-vous de cette voix monotone? Quand sortirez-vous de ce cercle de fer?
Dispensés de rendre à chacun ce qui lui est du dans ses œuvres pour le bien et pour le mal, nous léguons aux, esprits à venir les anneaux de la chaîne de la nécessité. Légitimant toute faute, nous ôtons tout nerf à la conscience comme à l'intelligence. L'âme périt la première dans cette œuvre. Démentis perpétuels à nos propres principes, surprises, miracles du plus fort, œuvre artificielle où vous ne sentez plus la vie humaine. Que serait-ce que cela,, sinon une histoire automatique pour enfanter dans la postérité des générations d'automates ?
Rassurez-vous, me dit-on. Il n'est au pouvoir de personne de faire avorter d'avance au fond de l'avenir les siècles futurs. Je le sais. Mais je sais aussi que des générations entières qui sont sous le soleil, peuvent toujours, s'il leur plaît, s'enterrer toutes vives et se dire : Cela est bien . Cela fera germer l'avenir. Belle philosophie que celle du cadavre sous la terre qui verdoie !
Croyez-vous sincèrement que vous grandissez plus que moi les hommes de la Révolution en faisant d'eux autant d'automates de la fatalité? Ne voyez-vous pas, au contraire, que vous leur ôtez toute vraie grandeur, puisque le grand homme est celui qui brise les fatalités apparentes et devient lui-même une fatalité nouvelle ? Les médiocres seuls la subissent. Ne donnons pas à la liberté pour fondement l'homme-machine.
• Non, ce n'est pas la nécessité des choses qui a fait le système de la Terreur. Ce sont des idées fausses. Il faut donc corriger ces idées si l'on ne veut éterniser la pire des fatalités, qui est celle que se forge à elle-même l'intelligence aveugle.
La confusion des époques entraîne avec elle la confusion des idées. Rétablissons soigneusement les dates. Par exemple, ce qui fît tomber la défense de Lyon, ce fut l'attaque par les hauteurs de la rive droite de la Saône.
La ville est prise le 9 octobre 1793; le décret de destruction est du 12 octobre; la commission militaire est du 27 novembre. Fouché et Collot d'HerboiS ne paraissent qu'après la victoire avec les mitraillades des Broteaux. Ce ne sont donc pas les mitraillades qui ont pris la ville déjà prise.
De même en Vendée. On entend dire encore qu'après tout Carrier a sauvé Nantes. Comment cela se pouiv rait-il? C'est le 27 et le 29 juin 1793 que le général Canclaux et les troupes républicaines ont repoussé la seule attaque que les Vendéens aient tentée contre Nantes. Carrier ne paraît que longtemps après. Les grandes noyades de la Loire sont de décembre 93. Comment donc les noyades auraient-elles sauvé Nantes déjà sauvé en juin, c'est-à-dire depuis cinq mois? Carrier continue ses exterminations après la déroute des Vendéens au Mans. Est-ce Carrier ou Marceau qui a décidé cette déroute ?
C'est ainsi que la grande Terreur s'est montrée presque partout après les victoires. Prétendrons-nous qu'elle les a produites? Dirons-nous que dans nos systèmes l'effet précède la cause? Il le faudrait si nous voulons continuer à soutenir que la Terreur était nécessaire pour produire les victoires républicaines qui ont précédé la Terreur.
Quand les catholiques de l'école de M. de Maistre nous vantent la nécessité de l'Inquisition, nous ne pouvons croire qu'ils soient aujourd'hui les amis de la liberté. Pour que nous croyions à leur conversion sincère, il faut qu'ils renoncent à préconiser dans le passé ce qu'ils prétendent repousser dans le présent. A ce prix seulement, nous admettons qu'ils sont rapprochés de nous
Il ne peut en être autrement de nous-mêmes. Quand nous préconisons les nécessités de la Terreur de 93, nous avons beau ajouter que nous ne voulons pas la recommencer. Cette assertion est puérile. Nous ne pouvons ainsi convaincre le monde, et le monde a raison; car il sait qu'on n'est guéri d'un ancien penchant que si on le condamne dans les actes antérieurs. S'imaginer le contraire est une erreur aussi grave en morale qu'en politique.