‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 12 sur 117 · UNE TRADITION DE JUSTICE · texte numérisé non relu

UNE TRADITION DE JUSTICE

Attachons-nous donc aux idées immortelles de la Révolution et ne nous enchaînons pas à l'idolâtrie des individus, puisque les individus ont si souvent agi contrairement à leurs idées.

Le terrorisme de 93 attestait le danger, la fureur, le désespoir. Pour les hommes de nos jours-, réduit à une vaine parade, le terrorisme n'est plus qu'une rhétorique. Il est si commode de s'en draper dans la postérité pour se cacher à soi-même son inertie!

L'antiquité grecque aussi était belle et fîère de ses Titans. Il a fallu pourtant sortir de la fausse imitation de la Grèce pour s'élever de nos jours à une critique plus hardie des Titans et des hommes. Imaginons la Terreur aussi belle que nous voudrons ; faisons de 93 à notre tour une Gorgone ou une Méduse, la bouche ouverte, peinte sur un bouclier d'airain. Ornons-la encore à notre gré de cheveux hérissés et de serpents enroulés. Pourtant la copie n'en vaut rien, même en paroles, et il n'est pire chose au monde qu'une vieille Terreur qui ne. fait plus peur à personne. Plagiaires de 93, ne faisons pas de l'héroïsme un sanglant rococo.

J'ai établi une tradition de justice où la démocratie est inexpugnable. Vautril mieux pour elle se hasarder sur un échafaudage étroit, fictif, glissant, d'où elle a été, d'où elle sera cent fois précipitée? Mon choix est fait ; il l'a toujours été. Je me défie de tout système qui stérilise l'intelligence et l'avenir.

Cette simple proposition que les résultats politiques obtenus ne sont pas proportionnés aux sacrifices, aux vœux, aux aspirations de la Révolution, a excité le scandale parmi ceux de mes adversaires qui se croient révolutionnaires. Elle les a jetés, disent-ils, dans la stupeur. D'où il suit clairement que les résultats obtenus satisfont pleinement leurs ambitions de justice et de liberté. Aveu qui vaut la peine d'être recueilli. Je me garderai d'y ajouter un seul mot ; mais j'admirerai, un si parfait contentement de soi, des hommes et des choses.

Un livre respire en chaque mot l'esprit de liberté, et les mêmes hommes poursuivent ce livre d'une haine

implacable dont ils ne poursuivront jamais le pouvoir absolu. Et ils ne craignent pas de laisser voir par là combien la liberté occupe peu de place dans leur pensée, les imprudents !

Qui donc a porté plus haut que moi la Convention, son esprit civilisateur, son ubiquité,, son universalité ? Qui a revendiqué plus haut pour elle la création du Code civil ? Qui a fait une plus grande place à ses représentants aux armées? Qui a rendu plus de justice à son génie dans la guerre, dans la législation?

— Mais vous n'avez pas tout loué.

— Non, sans doute. Je n'ai pas mis tous les objets sur le même plan, ni donné à chacun d'eux la même valeur. L'ombre du tableau doit-elle resplendir autant que la lumière ? C'est le renversement de la vérité, autant que de l'art historique.

Dites-moi, encore une fois, s'il fallait louer les révolutionnaires d'avoir tué les révolutionnaires? Est-ce là cette sagesse que je suis accusé de n'avoir pas portée aux nues ? Assurément, c'est la première fois dans le monde que l'on appellera injurier les victimes ne pas approuver les bourreaux.

Pour moi, je dis au contraire que le service que l'historien doit rendre à l'avenir est d'ôter atout jamais aux hommes de liberté la tentation de s'entre-tuer ; il ne le peut qu'en démontrant par la suite entière et par l'esprit de son œnvre que « ces tueries furent un grand mal » non-seulement pour les victimes, mais plus encore pour les bourreaux eux-mêmes. Voilà ce que j'ai fait, voilà ce qu'il était nécessaire de faire ; opération difficile, douloureuse à tenter, qui me coûtait autant qu'à personne. Il fallait l'accomplir ou rester enseveli dans une complicité posthume que la postérité ne comprend plus. Je peux bien donner ma vie à la démocratie. N'attendez pas que je lui sacrifie la justice et la raison.

On m'a reproché de n'avoir pas assez rendu hommage

aux intérêts matériels. Certes, si je les avais méconnus, je ne serais pas de mon siècle. Mais vous me pardonnerez s'il m'a semblé que le goût du bien-être est assez déclaré et que je n'avais pas besoin de porter de l'eau à la mer. Puis je m'ennuyais d'entendre répéter que faire fortune est le principe et la fin cle's devoirs de l'homme et du citoyen.

Peut-être serais-je en droit de me plaindre que trop de haine se soit mêlé aux critiques qui m'ont été faites, car il y a eu trop d'invectives ; tout le monde en convient. On les excusera si l'on réfléchit que des hommes auxquels on enlève un système suranné qui leur tenait lieu de toute observation de la nature humaine ne pouvaient être satisfaits ; que là où manquent les arguments, il faut bien les remplacer par quelque chose ; et qu'enfin des adjectifs tels que déplorable, aveugle, insensé, seront toujours plus faciles à trouver que la plus petite raison.

A ces intempérances de langage, je ne vois qu'un inconvénient: plusieurs pourraient en conclure que l'ancienne intolérance vit encore, qu'il suffit d'une dissidence même sur un point historique pour provoquer la colère, l'anathème contre ceux mêmes dont toute la vie porte témoignage. J'aime mieux penser que dans un temps où les discussions sont rares ou périlleuses, les esprits s'enracinent, se pétrifient facilement en toute sincérité dans un préjugé ; qu'une fois accepté, il leur est insupportable d'y renoncer, et que le premier effet est de les irriter contre la main qui veut les guérir. Cela est certainement vrai de beaucoup d'hommes.

Quelques-uns réprouvent la Terreur, tant que l'on reste dans ce terme générique. Touche-t-on aux faits particuliers? Aussitôt ils essayent de reprendre en détail ce qu'ils ont accordé en bloc.

D'autres, après la première surprise, ont accepté la lumière, en avouant qu'elle leur était douloureuse. Le

nombre est grand de ceux-là qui ont rejeté une erreur douce quand elle leur a été démontrée funeste ; je ne vois rien de plus noble et à la fois de plus courageux, ni rien qui soit mieux fait pour relever l'espérance et la foi dans la grandeur innée de la nature humaine.

Quant à ceux qui passent si aisément à la haine et à l'aversion dès qu'ils sont contredits, que leur dirai-je?

J'ai vu déjà dans ma vie plusieurs fois des hommes qui avaient commencé par repousser et combattre mes idées, les accepter plus tard et devenir pour moi des alliés, ainsi que j'ai eu l'occasion de l'éprouver dans ce débat, Peut-être, s'il m'est donné de vivre, verrai-je encore de tels changements.

Les principes contenus dans mon ouvrage entreront (je n'en puis plus douter après cette discussion) dans la conscience publique.

J'ajourne mes adversaires à quelques années. Qu'ils se relisent alors et qu'ils se demandent -si ce qu'ils m'oAt opposé, ils le maintiennent. Justice, pitié, liberté, humanité, voilà ce qui nous survivra, et, toujours grandissant, nous mettra tous d'accord.

Dans les dévolutions d'Italie, j'ai osé dire aux Italiens des vérités souvent sanglantes qu'ils ont eu le courage d'écouter. Ils ont vu sous cette sévérité le cœur d'un homme dévoué à leur cause. Nul d'entre eux, que je sache, ne s'est mépris à cet égard. Il n'était pas possible que, dans les paroles sévères adressées à notre France, les Français ne reconnussent pas l'affection d'un concitoyen. Qu'on lui reproche son deuil trop obstiné des libertés perdues, je le conçois ; mais repousser la vérité parce qu'elle est nue, cela ne partirait pas d'un grand cœur. Mirabeau, madame Roland, Condorcet, Danton même auraient compris ces justices.

Est-ce, comme on Ta répété, la contre-révolution

qui s'est réjouie de mon ouvrage ? Non, ce sont les amis de la liberté ; car nous ne l'établirons qu'en formant des générations nouvelles qui , rompant absolument avec l'idolâtrie de la force, apportent avec elles l'esprit d'humanité que le monde appelle sans doute, mais qu'il est si loin de posséder encore.

La démocratie, en effet, n'a pas aujourd'hui la force pour elle. Que lui reste-t-il ? L'idée du Droit. C'est donc au Droit qu'il faut quelle s'attache avec inflexibilité pour en ôter la rouille sanglante que les temps y ont déposée. C'est le Droit qu'il lui appartient de découvrir, d'exhumer, de séparer de tout alliage, de faire resplendir dans l'histoire, dans la morale, dans le passé, dans le présent. Il faut * qu'elle offre au monde l'image du Droit la plus pure, la plus humaine, l'idéal le plus accompli qui ait brillé jusqu'ici aux yeux des hommes. Là est son espoir, là est sa raison d'être. Sinon, elle légitime toutes ses défaites. Qui ne voit pas cela est bien aveugle.

Après tout, il s'agissait de savoir si je frappais sur des âmes mortes. Elles ont répondu, elles ont crié : Je vis encore ! Au lieu de m'en plaindre, j'aime mieux les en féliciter.

1. Voyez l'Idéal de la démocratie, dans Le Christianisme et la Bëvolut'on française, p. 264, 265,267.

Cette histoire critique de la Révolution française a pour introduction la Philosophie de l'histoire de France et pour conclusion la Campagne de 1815, que j'ai publiées dans ces dernières années.

Ce que j'ai fait pour l'Antiquité (Génie des Religions), l'Italie moderne, la Hollande, les Roumains, j'ai voulu le faire pour la Révolution française.

Il est difficile aujourd'hui de trouver des mémoires étendus et des documents vraiment authentiques; j'ai eu cette bonne fortune. Mon ouvrage, fruit de longues années, était achevé, lorsque des mémoires précieux, que j'ai pu croire perdus, me sont parvenus d'une manière inespérée. Ils m'ont fourni, ce qu'il y a de plus rare, des faits et des témoignages nouveaux. Surtout, ils m'ont donné un point vivant, pour me reconnaître au milieu des systèmes abstraits, inventés après les événements.

Nous sommes arrivés au temps où un grand nombre d'hommes et peut-être des générations entières demandent

la vérité seule en dehors des idolâtries comme des vindictes de partis.

La vérité est faite pour l'âge mûr des peuples. Il n'y a qu'elle dont ils puissent se nourrir et se fortifier. Les promesses amusent l'enfance et la jeunesse; nous commençons, il me semble, à en sortir. Ne jouons plus avec nousmêmes.

Notre temps veut espérer à tout prix, et il a bien raison. Mais notre espérance ne doit pas être un mot; elle ne peut se bâtir sur le hasard. Travaillons à découvrir des idées justes et nouvelles; car elles entrent dans l'esprit des hommes, et y produisent la justice, d'où naît l'avenir. C'est ainsi que la vie se développe et que l'espérance est raisonnable 1,

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