‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 14 sur 117 · L'ouvrage de Mounier est de · texte numérisé non relu

L'ouvrage de Mounier est de

constances de ce genre et traitant un sujet pareil, agira autrement, je crois, dis-je, qu'il succombera à la tâche de décrire le travail et les intentions des meilleurs, si souvent couronnés par l'injustice, tant d'élans vers le progrès moral, perdus dans l'indifférence ou la fureur, et l' affranchissement d'un moment, suivi presque toujours d'un assujettissement plus dur.

Ou bien il sera entraîné à altérer la vérité, et, pour chercher une consolation illusoire, à se repaître de sophismes en changeant à son gré la nature des choses et en appelant progrès ce qui jusqu'à ce jour s'était appelé décadence.

Si donc, dans le cours de cet ouvrage, il m'arrive de laisser paraître une indifférence ou une insensibilité que quelques-uns croiraient avoir le droit d'accuser, et si quelquefois je parle de ma patrie comme si elle m'était étrangère, que l'on veuille bien réfléchir que la fortune, qui veille à tout, m'a mis un frein d'airain, sans lequel j'eusse été peut-être hors d'état d'accomplir la tâche que je m'étais réservée.

Nous nous refaisions de notre histoire, une déesse Roma, une Minerve-Athèné, infaillible, toujours juste, toujours humaine. Ces idolâtries sont tombées, et, comme les autres, elles ne se relèveront pas. Nous voilà affranchis de notre paganisme. Sachons au moins, en perdant l'idole, chercher la vérité. Et de bonne foi, que nous a servi jusqu'à ce jour la plus belle des rhétoriques ?

COMMENT LES FRANÇAIS JUGEAIENT LEUR HISTOIRE A l'approche DE LA RÉVOLUTION.

Dans la France de l'ancien régime, écrire l'histoire de France était impossible. Cette histoire, avant la Révo-

lution, n'avait été traitée par aucun grand esprit. Apparemment le récit de cette longue servitude semblait intolérable ou indigne d'intérêt. Non-seulement aucun de nosgrands écrivains n'avait choisi ce sujet pour s'y enfermer, mais tous, au contraire, paraissaient s'être accordés pour en détourner les yeux.

Il en fut autrement lorsque la liberté eut commencé à paraître. Ce premier rayon se refléta dans ce sombre et stérile passé. Depuis 1820, ce fut une émulation entre les meilleurs esprits pour remonter à nos origines et étudier les siècles où l'on voyait alors les précurseurs de l'ère d'indépendance à laquelle on se croyait parvenu sans crainte d'aucun retour. Dans cet intervalle furent préparées ou achevées les œuvres qui devaient ressusciter le passé de îa France.

Si la liberté se perdait pour jamais, je tiens pour certain que l'intérêt attaché à nos origines se perdrait infailliblement. Les vastes travaux entrepris sur notre histoireseraient interrompus et abandonnés. Car qui se sentirait le courage, du fond d'une servitude présente, d'attacher son esprit à l'histoire de la servitude passée? Les écrivains dignes de ce nom chercheraient d'autres sujets qui leur permissent au moins de se distraire des maux connus par l'illusion ou l'espérance.

A aucune époque on ne connut l'histoire mieux que de nos jours, et jamais on n'en fut moins éclairé. Nous savons parfaitement ce qu'auraient dû faire Annibal devant Rome, Brutus à Philippes, Etienne Marcel à Paris, Napoléon à Waterloo î Nous savons d'une manière non moins infaillible ce qu'auraient dû dire Mirabeau, Louis XVI, Danton, Robespierre, et le moment où chacun d'eux a failli. Nul ne nous trouvera en défaut sur ces points.

Mais au sortir de là, s'il se trouve devant nous, non pas demain, mais aujourd'hui, non pas ce soir, mais au moment même où' je parle, la plus petite difficulté sous nos pas, nous hésitons, nous ne savons que résoudre ; ou plutôt nous nous précipitons follement et aveuglément dans le parti le plus mauvais, dans l'idée la plus fausse, la subtilité la. moins ingénieuse, le piège le plus grossier. Et nous j

restons embarrassés et plongés sans même essayer d'en sortir. Seulement, nous -reprenons le fil de notre pensée et nous concluons avec une assurance magnifique : Si Annibal, Brutus, Etienne Marcel, Napoléon eussent fait ce que je disais tout à l'heure, ils n'eussent pas péri misérablement.

Malgré le peu d'utilité que les hommes tirent de l'expérience passée, j'ai eu longtemps la pensée d'écrire une histoire de l'ancienne France pour le peuple. J'y ai renoncé, convaincu que la chose est impossible, à moins de remplir son esprit de# colères et de ressentiments utiles en 89, stériles aujourd'hui. Cette histoire, si elle était vraie, ne pourrait que pervertir les simples.

Comment décrire la vie intérieure des Valois et même celle de Louis XIV sans souiller des âmes que je suppose ingénues? Qu'importe au peuple une histoire où il ne paraît jamais? Haïr, toujours haïr, est-il donc si nécessaire de l'apprendre?

Voici l'idée que les Français, au dix- huitième siècle, se faisaient de leur histoire : le sublime épisode de Jeanne. d'Arc, quelques lueurs çà et là, quelques figures séparées par d'immenses intervalles, Etienne Marcel, Coligny, l'Hôpital, ne suffisaient pas pour remplir treize siècles. Et dans cette durée, un seul personnage, le bon plaisir, toujours debout, occupant, envahissant la scène! Qui pouvait supporter ce monotone tête-à-tête quand il n'était pas relevé par un art infini?

Au onzième, au douzième siècle, les communes se montrent; c'est pour être extirpées. Au treizième siècle, la décadence était déjà complète. Il est certain que ces révolutions communales avaient été l'œuvre de la partie riche des habitants des villes. Les prolétaires suivaient; mais, hélas! à aucun moment, ils ne créent rien qui ait eu vie, même d'un jour.

Etienne Marcel fait d'admirables lois pour la liberté du peuple. Par malheur il n'y a pas de peuple derrière lui. Les paysans se soulèvent et tuent. On les écrase, et en voilà pour cinq siècles d'une nuit de servage.

On a essayé de pavoiser l'histoire de France. Couleur

âA LA RÉVOLt'TION

fausse! Ces tentatives ne pouvaient avoir qu'un succès do surprise. Elles rappellent ces Bastilles gothiques sur lesquelles on arbore, pour un jour, une oriflamme de fête. Cette joie ne va pas à ces ruines; elles ne sauraient sourire.

Le principal génie de l'historien doit consister, chez nous, à nous déguiser le sujet, en substituer un autre, éloigner la pensée du réel, la promener au loin dans les choses de l'imagination. Mais cet art-là ne vaut rien pour le peuple. Il a besoin, au contraire, qu'on se tienne près des faits, et ce sont les faits qu'il faudrait éviter. Le spectacle du pouvoir arbitraire toujours grandissant, le bien qui ne se produit que par le mal, le caprice perpétuel qui se joue de toute parole, le droit qui passe presque toujours par la porte du crime, ou du moins de la violence, c'est la pire des écoles pour des esprits encore neufs.

Est-il donc si utile d'entrer dans la vie en chargeant sa mémoire et sa conscience de tout un passé esclave? A quoi cela sert-il, qu'à asservir d'avance les générations futures? Il valait mieux fermer que d'ouvrir ce livre devant le peuple. Telle était l'opinion de La Fayette et des hommes de son temps. Ils soutenaient qu'il faudrait commencer l'histoire de France en 1787 ; le reste, suivant eux, ne convenait qu'à des philosophes ou à des érudits.

Singulière question! y avait-il une constitution dans l'ancien régime? On l'a cherchée en 89, on la cherche encore aujourd'hui; un demi-siècle d'érudition a passé, et la question est restée au même point. On a eu beau fouiller le sol; les meilleurs esprits se sont en vain consumés dans la recherche de cette pierre philosophale, il a fallu y renoncer. Sous des noms savants, ils n'ont trouvé que le bon plaisir.

Les Anglais ont eu leur grande charte; les Espagnols, leurs cortès; les Italiens, leurs républiques; les Belges, leurs communes; les Hollandais, leurs états; les Allemands, leur réforme; les Suisses, leurs libres cantons. Les Français n'ont eu, pour tradition continue, que l'arbitraire. C'est là ce qu'ils se disaient encore en 88. Est-il étonnant qu'ils aient maudit leur histoire?

Les rois avaient aboli eux-mêmes tout ce qui eût pu

servir de transition aux temps nouveaux. En abolissant les états généraux, ils avaient extirpé l'embryon des institutions libres. Ils avaient rompu l'échelle des temps, par laquelle la nation eût pu s'élever, sans secousse, à un ordre meilleur. Elle dut s'élancer et se précipiter, au risque de faire périr avec elle monarchie, clergé, tout ce qui la liait encore au passé.

Si l'on veut tirer une conclusion de ce qui précède, la voici : ce que nous appelons l'ordre, c'est-à-dire l'obéissance sous un maître, et la paix dans l'arbitraire, est enraciné, chez nous, dans le roc, et renaît presque infailliblement de soi-même et de la tradition immémoriale. L'ordre ainsi compris est protégé par les siècles; son antiquité travaille pour lui et fait sa sûreté.

Mais la liberté est un roseau né d'hier ; et cette chose si nouvelle, toujours fragile, n'est jamais en plus grand péril qu'au moment où nous croyons la posséder le mieux. Tout le passé s'arme et travaille incessamment contre elle; pour la sauver, il faudrait une nation qui ne dormît jamais.

L ANCIEN KEGIR1E.

Le cardinal de Richelieu, dans son testament politique, décrit tous les abus du jaunie. Il les dénonce à la postérité ; en même temps il déclare qu'il vaut mieux les laisser sïnvétérer, que d'essayer de les corriger, en ébranlant la machine tout entière. Qui eût pu extirper ces abus, si un tel homme ne l'osa pas? Voilà donc une nation condamnée à tout voir s'empirer chez elle, sans aucune espérance. Les choses, en effet, se corrompirent de plus en plus. Il arriva que le nœud gordien fut à la fin si inextricable, qu'il ne pouvait plus être dénoué que par le glaive. Quand on voit les hommes de la Révolution ramasser ce glaive, il ne faut

pas oublier que la première responsabilité remonte à ceux qui leur léguèrent sciemment des maux inguérissables et des questions insolubles dans la paix.

Des écrivains se font un devoir de ne tenir aucun compte des obstacles que la vieille France a opposés à la nouvelle. A ce point de vue, tout devient pour eux folie, crime, monstruosité. Ils font de la Révolution un point isolé dans le temps, sans rapport avec le passé. Ils prennent à partie l'esprit humain et le rendent responsable de ce spectacle déréglé, une histoire suspendue dans le vide, qui ne tient en rien aux époques antérieures. Mais cette monstruosité, c'est leur esprit qui la crée. La Révolution française, comme tout autre événement, a ses rapportsavec ce qui l'a précédée; elle est sous le fardeau du passé de la France. Souvent elle le reproduit, même en le combattant. Ne pas voir ce lien, c'est nier l'âme même de l'histoire.

Il est certain que si vous retranchez, comme vous le proposez, tout un côté des choses, la résistance, l'hostilité, les embûches que l'ancien régime opposait aux choses nouvelles, vous faites de l'histoire de la Révolution la folie même de l'esprit humain. Autant vaudrait, dans le récit d'une bataille, supprimer l'armée ennemie. Il resterait en rase campagne une armée qui s'élancerait avec fureur contre des nuages de poussière, et combien de meurtres se commettraient dans cette mêlée! Ce serait la démence d'Ajax.

Après avoir établi le succès comme la seule règle morale dans l'histoire de l'ancienne France, il était impossible que ce principe n'entrât pas dans l'histoire delà nouvelle. Mais là, comme il s'agissait de nous, on se montra étonné.

Vous êtes surpris que les échafauds de 93 aient trouvé des apologistes. Pourquoi non? Pourquoi ceux qui ont glorifié ou exalté dans le passé tous les carnages prétendraient-ils n'avoir pas d'imitateurs? Si le succès est la seule règle morale dans l'ancienne histoire, faut-il changer de maxime à ce point précis de 89? Cette date est-elle comme les Pyrénées : mensonge en deçà, vérité au delà?

On a semé pendant quinze siècles d'histoire la fatalité, et l'on s'indigne de recueillir la fatalité.

La conscience humaine ne peut être exigée de l'historien à partir seulement de telle année, de telle page. Vous avez posé des fondements ruineux pour toute morale. Vos successeurs n'ont fait que ce que vous leur avez appris à faire. Si le sang versé dans l'ancien régime est un bien, comment le sang versé dans la Révolution serait-il un mal ! Appliquez la pitié, l'humanité à tous les temps, ou ne les exigez pas seulement quand il s'agit de vous.

Si la France doit retrouver son génie, je tiens pour certain que le premier signe doit être de réviser la tradition nationale avant et après la Révolution.

Boisguillebert jette le cri d'alarme en 1697. « La France a aujourd'hui la gangrène. » Vauban répète les mêmes choses, avec plus d'autorité encore et le même désespoir. Ainsi l'ancien régime était averti, il resta sourd. La foudre aurait déjà pu tomber en 1700; elle resta suspendue sur tout le siècle par l'extrême patience du peuple, et aussi pour tomber vers la fin avec plus de fracas.

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