VŒUX DU TIERS ETAT
Le premier caractère des cahiers du tiers état, en 89, c'est qu'aucun de ses vœux ne s'appuie sur un précédent de l'ancienne France. Tous reconnaissent que le passé n'a rien à enseigner ni à léguer au présent. Une nation obligée de renier son histoire, voilà le point de départ.
Second principe : Que la loi soit enfin une loi, et non plus un jouet pour l'autorité. La pensée qui ressort de chaque ligne, le fond même de ces vœux, le cri' unanime de cette nation est d'échapper enfin au pouvoir absolu, à l'arbitraire, sous quelque nom qu'il se cache. Tel est le but que s'assignent ces voix parties de chaque point du royaume. C'est le cri de toute la terre de France.
On voit une nation altérée, depuis des siècles, de droit,
de garanties, de franchises; et comment a-t-on pu dire que la France ne se souciait pas alors de liberté, lorsque ce mot se retrouve à chaque page des cahiers de 89? Qui eût pensé qu'on lui eût contesté jusqu'à ce désir même d'un bien inconnu? C'est en se reportant à ces vœux que la postérité peut voir si elle les a réalisés ou fraudés.
Tout cela descend et se précipite d'une haute source. Un idéal nouveau de la nature humaine, un fond d'enthousiasme réglé et déjà codifié, un peuple qui se sent dépouillé de tout, digne de tout! Que l'avenir est beau dans cette première vue de la France! C'est le tableau dans l'esprit du peintre, la création dans la pensée du Créateur.
Quand le dégoût l'emporte et que la plume me tombe des mains, je relis ces cahiers de 89; je vois tout ce que la nature avait mis originairement de beau et de vraiment noble dans l'âme des Français. Je voudrais qu'on fit un nouveau recueil de ces vœux. Les Français compareraient ce qu'ils sont devenus avec ce qu'ils avaient promis d'être. Combien ils seraient souvent étonnés! Si jamais il pouvait être question d'une régénération véritable, c'est encore par ces monuments qu'il faudrait commencer. Ce devrait être le manuel de chaque ami de la liberté *.
Ces législateurs inconnus, ces petits notables de province ont trouvé les plus belles paroles de la langue française. Lisez ces mots des cahiers de Toul; quel langage nouveau et si vite perdu pour toujours!
« Il est une monnaie idéale, mais puissante, bien précieuse et bien chère dans un royaume comme la France : c'est le trésor de l'honneur, trésor inépuisable, si l'on y sait puiser avec sagesse. Les états généraux rendront au peuple et à la postérité un service signalé s'ils trouvent moyen de refrapper cette monnaie nationale. »
Dans ces souhaits, la nation française ne pressent ni obstacle ni refus de la part de la royauté, de la noblesse ou du clergé ; il semble qu'il suffise de vouloir. De là, nulle précaution contre les difficultés. La nation se retrouve ;
1. Pendant que j'exprimais ce désir, il se réalisait déjà dans l'ouvrage si justement estimé de M. Cbassin, Le Génie de la Révolution.
son désir équivaut pour elle à la toute-puissance. C'est le « Dieu le veut! » de la nouvelle croisade. Qui oserait s'y opposer? Et il faut ajouter que sous cet enthousiasme il y a un très-grand fond de raison; point d'utopies ni d'imaginations, un sens très-pratique, le plus souvent même très-modeste. Mais, dans ces termes-là, on n'admet pas, on ne suppose pas qu'une puissance quelconque empêche ces souhaits de devenir sur-le-champ des réalités.
Chose plus remarquable ! Le long esclavage n'a laissé aux Français aucune vile empreinte. Un moment de fierté naïve, un noble aveu ont tout effacé. Dans l'expression réfléchie de ce qu'ils veulent être, ils commencent par se dépouiller de la vanité, ils se montrent à nu ce qu'ils sont. Ds ont de la fierté, ce qui a manqué à presque toutes les autres époques. Ils avouent que la France a toujours été esclave, mais ils sont résolus à ne plus l'être. C'est absolument le contraire de ce que l'on a vu plus tard, quand les Français, par un faux point d'honneur et une érudition plus fausse encore, ont voulu tirer vanité de leur servitude passée. Alors ils ont démontré qu'ils ont été toujours plus ou moins libres, du moins que leur esclavage valait mieux que l'indépendance des autres. Ils ont découvert mille raisons de se glorifier même des époques où ils avaient été le plus abaissés ; à mesure qu'ils se vantaient ainsi du passé, ils acceptaient avec plus de complaisance la servitude dans le présent.
Bientôt les orateurs des assemblées commenteront ces paroles ingénues et ces premiers vœux de la France; mais l'éloquence de Mirabeau lui-même ne surpassera pas la force native de ces grands textes, fournis par la conscience de toute une nation. Il faut remonter aux législateurs antiques pour trouver un pareil accent de la force des choses, car ces vœux sont bien plutôt des commandements ; ils éclatent comme la trompette qui fait crouler les vieilles murailles. •
D'un bout de la France à l'autre partent des échos qui se répondent :
Rennes : « Que la féodalité soit abolie! »
Le Nivernais : « Les plaintes du peuple se sont long-
temps perdues dans l'espace immense qui les sépare du trône. Voilà ce qui a perpétué jusqu'à nous la servitude dans laquelle ont gémi nos pères. »
Montfort-l'Amaury : « Que la Bastille soit démolie ! »
Saint-Sever : « Que la presse soit libre ! »
Quelquefois, un mot seul révèle le gouffre. Voici le paysan qui surgit de sa glèbe :
« Qu'il soit permis aux Français d'arracher les herbes dans leurs champs en tous temps! »
Les vers de terre eux-mêmes relèvent la tête. Les serfs du mont Jura prennent une voix d'homme; on les entend crier à leur tour :
« Si nous sommes des hommes, les lois doivent nous protéger comme eux. »
C'est là qu'on voit l'esprit français dans ses qualités éminentes : justesse, précision, sagacité, rapidité; le remède partout appliqué au mal, sans sophisme et sans emphase. C'est un grand vaisseau échoué, où chacun travaille de sang- froid à réparer le dommage et sans crainte de la tempête. Que de lumière! que de raison! que de ressources infinies! et ne dites pas que tout cela est l'œuvre de quelque grand homme inspiré ou d'une minorité d'intelligenceschoisies. Non, c'est la nation entière qui travaille à régénérer et sauver la nation.
Quand on s'en tient au tiers état, il y a une telle cohésion dans ses requêtes impérieuses, une si grande unité, que l'on ne voit pas comment il serait possible de résister à ces trompettes de Jéricho. Dans ces réclamations collectives, où trouver le germe des discussions futures? La bourgeoisie parle pour la glèbe; à ce point de vue la Révolution semble aisée, tous les efforts allant au même but.
Mais il existe deux autres ordres, la noblesse et le clergé; comment leurs projets s'accorderont-ils avec celui du tiers? Qui fera les concessions? Le problème ainsi posé, peut-il se résoudre par la science politique, sans le concours de la violence et du hasard? C'est ce qu'il s'agit de voir.