‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 26 sur 117 · Mémoires inédits de Baudot · texte numérisé non relu

Mémoires inédits de Baudot

LES ETATS GENERAUX iO

éclat; déjà le mot de Révolution eût pu être surpris dans la bouche de ceux qui en ignoraient le plus le sens. Pour avoir cette révélation du lendemain, il avait suffi aux uns et aux autres de s'être mesurés des yeux.

Depuis cette première heure, la crainte d'aller se perdre dans le gouffre du tiers état ne fit qu'augmenter dans la noblesse. Les hommes du tiers avaient pour eux le nombre; ils avaient acquis l'audace avec l'orgueil. Que deviendrait la classe privilégiée si elle consentait à siéger, délibérer, voter pêle-mêle avec les communes? Outre la mésalliance, on courait au-devant d'une défaite certaine sur tous les points. C'était là un abîme d'où l'on ne sortirait plus.

Il fut donc résolu que la noblesse et le clergé se tiendraient à l'écart, chacun dans sa chambre particulière, jusqu'à ce que, par cette sorte de sécession, on eût lassé la patience des plébéiens. Car, sans doute, ceux-ci ne résisteraient pas à une telle épreuve. Avides surtout de bruit, de fumée, ils capituleraient bientôt, suivant leur inconsistance ordinaire. Une fois humiliés, il serait facile de les ramener à l'ancienne dépendance.

Si les événements ne dataient pas d'hier, on aurait peine à croire que ce système de temporisation ait pu être soutenu pendant près de deux mois, à l'entrée de la révolution la plus impétueuse qui fut jamais. Du 5 mai au 14 juin, on vit chaque ordre, renfermé dans son enceinte, s'obstiner à vaincre par la seule inertie. Tant que les communes se contentèrent d'inviter les deux autres ordres à se réunir à elles, leurs messages furent inutiles. Dans cette lutte d'inertie, elles eussent été infailliblement vaincues par des rivaux qui, depuis tant de siècles, avaient appris l'art de vivre sans rien faire.

Mais le 14 juin, après deux mois d'attente, quand déjà l'indignation, la colère éclataient autour de l'Assemblée, la patience du tiers état se lassa la première. Il fit un pas; il sortit à jamais du cercle antique des formalités où les classes privilégiées croyaient l'avoir enfermé. Un homme prit sur lui cette témérité ; c'est Sieyès, dont l'esprit avait alors touies les audaces, d'autant plus qu'il sentait que l'intelligence était invulnérable dans les premiers moments. Il

y fut bien aidé par le comte de Mirabeau, qui, dès qu'il se leva, parut immortel.

Tous deux jetèrent dans le monde cette parole : qu'il n'était pas besoin d'attendre davantage la noblesse et le clergé, que le tiers état était à lui seul la nation, que l'Assemblée pour se constituer n'avait qu'à le vouloir. Cette pensée était déjà dans tous les hommes qui les écoutaient. À ce moment la France nouvelle sortit véritablement de son néant. Un immense écho retentit; il sembla que toute une nation répondait : Me voici! '

Mais, dans ce premier débrouillement, on n'osait encore prononcer le nom du peux>le, tant il semblait frappé d'indignité. Les plus hardis avaient peine à y habituer leurs oreilles. Il fallut que Mirabeau lui ôtât sa rouille et sa souillure immémoriale. En attendant, on cherchait un nom à cette assemblée, qui n'était encore qu'un fantôme. Sieyès proposa de l'appeler l'Assemblée nationale. Ce nom, qui évoquait la nation, était déjà la victoire.

Ce n'étaient pas là seulement des discussions; c'étaient des actes, et les plus grands que l'on puisse imaginer. En quelques jours, le monde se trouva changé : le clergé et la noblesse, qui s'attendaient à des requêtes, des plaidoyers, virent tout à coup un peuple devant eux; ils se sentirent vaincus. L'un après l'autre, secrètement attirés par la curiosité, ils se glissèrent sur le seuil du tiers état. Dabord, ils semblèrent seulement traverser la salle par groupes, étudier ou braver des adversaires; puis ils affectèrent de s'asseoir à l'écart. Enfin, la force des choses ne permettant plus déjouer avec elle, ils cédèrent à l'évidence. Tous les ordres se trouvèrent réunis, non par l'effet d'une délibération formelle, mais par la nécessité qui voulait les mettre aux prises. Pour ceux des nobles et du clergé qui ne se réunirent pas, il n'y avait plus de place en France. Ils le sentirent, et ceux-là émigrèrent.

A voir ces premiers commencements des hommes du tiers, tant de fierté, tant de clairvoyance, de hardiesse et même de patience, il est impossible' de ne pas croire qu'ils jetaient les fondements d'un État libre, fait pour durer des siècles. S'il y avait un vice intérieur dans leur renaissance,

l'œil le plus perçant n'eût pu le discerner; il était encore caché à toute la terre.

Seulement, il est certain que la question des ordres contenait celle de savoir s'il y avait une aristocratie en France. La noblesse, en exigeant le vote séparé, entrait dans le plan de la constitution anglaise. L'Assemblée Constituante, en repoussant cette distinction, anéantit le principe d'une pairie ; elle ôta toute analogie entre les formes du gouvernement français et celles du gouvernement britannique. Plus tard, Mirabeau, Mounier, les principaux Constitutionnels voudront rentrer dans l'imitation de l'Angleterre; il sera trop tard; eux-mêmes ont fermé cette issue.

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