‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 27 sur 117 · LE PREMIER SERMENT · texte numérisé non relu

LE PREMIER SERMENT

On éprouve aujourd'hui une grande pitié quand on voit ce que la cour opposait à ces résolutions. L'art de blesser, d'humilier, d'irriter sans vaincre, où pouvait-il aboutir? La royauté n'avait plus pour bouclier que l'étiquette.

Les paroles libérales de Louis XVI étaient contredites à chaque moment par les vaines provocations des gens de cour. Ils mettaient aux prises les cérémonies avec les passions qui grondaient dans tout un peuple.

Pour gagner quelques «heures, la cour fait enlever les bancs de l'Assemblée, occuper l'enceinte par des ouvriers qui tapissaient les murs ; et le prétexte était qu'il fallait décorer la salle pour recevoir le roi, à la séance du 22. Une nation venait de se lever, elle était sur le seuil; on pensait l'ajourner en fermant la porte de l'hôtel des États.

Mais à ces ruses puériles s'ajouta la menace. Des soldats repoussaient les députés à mesure qu'ils se présentaient. Les armes avaient tout occupé. Déjà une assemblée proscrite, repoussée par des soldats sur un prétexte ridicule

qui cachait mal la haine. Cette Assemblée nationale, si fière la veille encore, fut aperçue errante, dispersée, sans abri, sans refuge, objet de risée et de mépris. Voilà à quoi avaient abouti ses superbes projets. La cour put du moins se repaître de ce spectacle. Qu'elle en réjouisse ses yeux! Ce fut, à proprement parler, sa dernière fête, et celle-ci ne dura qu'un moment.

Cette violence déguisée ne devait servir qu'à montrer l'unanimité des six cents députés du tiers. Les uns, il est vrai, proposèrent de délibérer sur la place publique, d'autres sous les fenêtres du roi. Mais tous s'enthousiasmaient à l'idée qu'ils portaient en eux le droit partout où ils étaient rassemblés ; ils prenaient le peuple à témoin, comme en d'autres temps ils eussent invoqué le ciel.

Au milieu de cette effervescence, le président Bailly gardait mieux que personne la gravité dans Fenthousiasme ; il entraîne ses collègues vers une enceinte servant à un jeu de paume. L'indignité du lieu fit éclater les plus patients. Yoilà donc ce que l'on avait à espérer de tant de promesses du roi! Les états généraux ne dataient que d'hier; drjà ils étaient relégués comme un objet de dérision pour l'amusement des princes. A quels outrages fallait-il s'attendre, et que voulaient les ennemis de la patrie? Car le mot de patrie, si inconnu, ou si oublié jusque-là, se retrouva à ce moment dans la bouche de Chapelier et de Mounier; dès cette heure il reprit sa place dans la langue des Français.

On avait vu chez les gens de cour le plaisir d'humilier. La résolution de se soustraire à l'ancien abaissement entra dans tous les cœurs. De là le serment de ne pas se séparer que la constitution ne fût établie. Le lieu était absolument nu. Ces six cents hommes étaient debout, la main levée. On apporte une table, Bailly y monte, il reçoit l'un après l'autre le serment de chacun d'eux. Une seule voix s'y opposa; celle-là servit à constater la pleine liberté des autres.

Premier serment d'être libre ! Combien de fois il sera répété! mais jamais avec plus de sincérité et de force. La majesté, la sainteté de la parole jurée existait encore tout entière. Bientôt les serments useront les serments.

La simplicité des choses, des formes, des objets ajouta à la grandeur du moment. Les vides murailles s'illuminèrent ; la liberté naquit dans la nudité du Jeu de paume comme l'Enfant-Dieu sur la paille de l'étable.

Ainsi chaque résistance de la cour donnait une immense victoire à ses adversaires. De la veille au lendemain, la langue même changeait. D'un court moment d'humiliation était sortie cette nouveauté étrange, une constitution que Ton jurait d'établir : hardiesse qui faisait pâlir toutes les autres.

Ce n'était pas assez en une semaine d'avoir bravé les ordres privilégiés, assumé sur soi tout le pouvoir législatif; on avait couronné ces témérités par l'engagement de refaire une autre France que celle que l'on connaissait, et c'était là la réponse au maître des cérémonies M. de Brezé I Qu'arriverait-il donc si le combat s'engageait sérieusement? si, au lieu des risibles stratagèmes employés par la cour, elle en appelait aux armes?

Cette marche foudroyante du tiers état déconcerte tous les projets. L'Assemblée sort invulnérable du Jeu de paume; elle avait dépassé de loin les craintes même de ses. ennemis.

Pourtant Louis XVI voulut tenter encore une fois ce que pourrait l'ancienne majesté soutenue de la présence des armes ; il vint en grande pompe à la séance du 23 juin. Au milieu d'un silence glacial il annule les résolutions prises le 17, comme si de telles choses s'abolissaient autrement que dans le sang! On remarqua qu'il répétait souvent ces mots : Je veux, je veux, et cela ne servit qu'à montrer combien déjà il était impuissant. L'appareil des armes déplut même à ses familiers; ils sentaient trop que l'on n'oserait s'en servir.

Quant au tiers état, la pompe, les armes, les injonctions, les caresses, tout passa sur lui comme une cérémonie vaine ; il était tout entier à son serment. A la fin, le roi ordonne aux députés de se retirer dans leurs salles particulières. Le clergé, la noblesse obéirent, le tiers demeura seul; et cette révolte passive s'illustra de la facile docilité des autres.

80 LA KÉVOLUTION

On essaya encore de la voix du grand maître des cérémonies; dernier pouvoir qui protégeait le passé. Mirabeau fit la réponse que l'on sait *. Alors la révolte fut consommée; la honte retomba sur le roi. Le palais de Ver^ sailles s'humilia pour toujours devant le Jeu de paume.

Pourtant, c'est ici que commencent les dissentiments entre les hommes nouveaux. Personne n'ayant vu en France la liberté, elle fit peur à ses plus fervents amis, dès qu'elle apparut. Le premier qui s'eifraya de ses œuvres fut Mounier, celui-là même qui avait proposé l'idée du serment. Peu de jours passèrent, il était déjà changé.

Mounier avait vu une ébauche de discussion dans le Dauphiné, il y avait applaudi. A peine cette ébauche se réalise dans la Constituante, il s'indigne. Dès que le germe qu'il a semé devient arbre, il le renverse. Sitôt que la liberté n'est plus seulement une abstraction et qu'elle vit, Mounier s'épouvante. Il ne se rassurera que dans la servitude.

Dès le lendemain du serment du Jeu de paume, il s'en repent :

« Ce fatal serment, dit-il, était un attentat contre les droits du monarque. »

L'époque de 89 est déjà, pour lui, le retour à la férocité des sauvages du Nord de l'Amérique. Il épuise tout son vocabulaire d'injures contre la Constituante; il date la terreur de l'ouverture même des états généraux. Quand les autres assemblées paraîtront, quand les échafauds se dresseront, Mounier restera muet. La langue lui manquera pour la Législative et la Convention. Il ne pourra suivre aucune gradation dans ses fureurs; dès le premier pas il a outre-passé l'enfer.

C'est que la liberté était pour Mounier ce qu'elle a été presque toujours pour les hommes de sa condition ou de son naturel : un goût de l'esprit, un luxe, une notion laborieusement acquise. Elle n'était pas un instinct reçu des

1. « Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple, et que nous n'en sortirons que par la puissance de3 baïonnettes. » Il y a plusieurs autres versions de cette réponse.

ancêtres, une nécessité, le principe même de la "vie, causa vivendi.

Dès le lendemain ces hommes se plaignent d'avoir eu des illusions. Ils cèdent au premier mécompte. Quiconque fait de la liberté la condition de son existence passe bientôt auprès d'eux pour un obstiné, un esprit chimérique ou dangereux. C'est ce que l'on verra à tous les moments de cette histoire.

Mounier ouvrit le chemin et servit de modèle à la foule de ces hommes. Ils se font un système de liberté plus ou moins fictif; et si elle ne s'y enferme tout d'abord, si elle n'obéit pas à leur fantaisie, ils la condamnent, ils la maudissent et vont se reposer de ce travail dans le premier despotisme qu'ils rencontrent. L'auteur du serment du Jeu de paume devient l'un des premiers préfets de l'Empire.

Vous ne voulez pas copier purement et simplement l'Angleterre; rentrons donc dans l'esclavage: voilà le système.

On trace une utopie; tout ce qui est en dehors de ce cercle s'appelle aujourd'hui anarchie, et demain crime.

Page 1