‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 28 sur 117 · PRISE DE LA BASTILLE. — 14 JUILLET · texte numérisé non relu

PRISE DE LA BASTILLE. — 14 JUILLET

Cependant, du 23 juin au 11 juillet, ce fut une trêve. Le parti de la cour sembla avoir accepté sa défaite. Aux coups précipités du tiers, il cesse d'opposer aucune résistance visible. Mais un événement montra qu'il ne désespérait pas encore de reprendre par surprise tout ce qu'il avait perdu. La volonté défaillante de Louis XVI se raffermit pendant ces jours de silence ; il trouva, dans ce repos, une force apparente pour recommencer la lutte.

Le 11 au soir, il ose renvoyer du ministère Necker, devenu odieux par sa popularité et surtout parce qu'il sem-

blait à lui seul avoir déchaîné le mal. D'ailleurs, c'était un témoin qu'il fallait écarter, dans les projets dont on se berçait encore. En même temps on faisait avec timidité cette chose hardie, ce qui en détruisait l'effet : Necker était renvoyé du royaume, et le roi le suppliait d'en garder le secret.

Ainsi, tandis que l'audace éclatait jusque dans les actes de déférence de l'Assemblée, la timidité surnageait même dans les violences du monarque.

Une chose manquait encore à la Révolution, c'était de se personnifier dans un homme et dans un nom. La cour donna à la Révolution cet aliment nouveau. Personne ne savait alors quelle est la puissance d'un individu en qui le peuple résume, pour un moment, ses aspirations, sesrescentiments ou ses colères. Il n'est rien de tel pour allumer l'incendie; les Français l'apprirent ce jour-là.

Necker banni, ce fut comme le bannissement de la patrie elle-même. Le 12 juillet, là nouvelle s'en répand vaguement, bientôt avec éclat; et depuis ce moment, ce même Paris qui avait tremblé si longtemps sous un lieutenant de police et huit cents hommes de garde, s'éveille pour ne plus se rendormir. La Révolution, plus ou moins éparse jusque-là, se fait sa capitale. Versailles, qui avait tout absorbé, est éclipsé. Ce fut d'abord l'ouvrage d'un inconnu, Camille Desmoulins, qui, au milieu de la foule, jette le premier cri dans le Palais-Royal. « Necker est renvoyé! » Dès lors tout se précipite ; l'historien a peine à suivre les événements que cette nouvelle engendre.

C'était la première fois, ai -je dit, que les Français avaient pu concentrer leurs espérances dans un simple citoyen. Ils le firent avec une violence de passion qui nous étonne aujourd'hui. Mais, alors, aucun individu n'avait encore trompé l'attente publique. Pendant ce peu de jours les Français se donnèrent la joie d'aimer, de regretter, d'idolâtrer Necker, non pas tant à cause de sa valeur propre que parce qu'il étcit sorti le premier de l'ombre et de la foule des sujets. D'ailleurs, il était l'image de ce bien inconnu, la liberté. Plus tard, on verra, dans Tordre civil, des popularités mieux établies, plus durables. Il ne s'en

trouvera aucune qui soit plus universelle. La nouveauté y ajoutait la fascination.

Chaque heure devient féconde. Le 12, Paris prend la cocarde de Camille Desmoulins. Le prince de Lambesc, en retirant ses troupes, essaye une démonstration dans le jardin des Tuileries; il indigne et il fuit. Le premier sang a coulé; la bataille contre la royauté a commencé, d'instants en instants la crise augmente. Le 13, la garde nationale se forme. Enfin, le grand jour se lève, le 14 juillet. Tout Paris cherche des armes. La foule se rue aux Invalides, elle descend sous le dôme et en rapporte vingt-huit mille fusils.

Qui assigna un but à cette furie? Qui nomma le premier la Bastille? On croit que le comité des électeurs désigna d'abord cette forteresse. D'après cette version, c'est de l'Hôtel de Ville que serait sorti le premier acte de guerre. D'autres pensent que ce fut un mouvement spontané du peuple. Il est certain que de tous côtés arrivèrent, presque en même temps, des foules d'assaillants au pied des neuf immenses tours qui formaient la Bastille. L'idée d'emporter une semblable forteresse avec des sabres, des piques, des fusils, était plus extraordinaire que la réussite elle-même.

' La place, il est vrai, n'était défendue que par deux compagnies d'invalides et un détachement de cinquante Suisses . Mais il y avait de vastes fossés, deux ponts-levis et une enceinte qui semblait ne pouvoir être réduite que par l'artillerie ou la famine. On tente de parlementer. Le gouverneur Delaunay ordonne d'abaisser le premier pont et reçoit une députation ; puis, craignant que ce ne fût un piège, et voyant la foule qui s'approchait, il fit tirer sur elle et relever le pont.

Dès lors le peuple entre en fureur. Une planche est jetée sur le fossé. Un homme intrépide y passe, c'est lé «1ère d'huissier Maillard ; il abat le pont et la foule le suit dans la première enceinte. Au milieu des cris et de la fumée, la garnison demande à capituler. Quelques-uns des insurgés entendent ces prières et y répondent. L'immense multitude ne les entend pas ou les repousse.

Delaunay, au désespoir, courait çà et là; il menaçait de mettre le feu aux poudres. Ses soldats l'en empêchent. Le peuple, partout vainqueur, l'entoure et s'empare de lui. Il répétait en vain qu'il était couvert par la capitulation. Rien ne s'était passé conformément aux usages de la guerre. D'ailleurs, la foule, déchaînée pour la première fois, était hors d'état de se soumettre à une règle. Delaunay avait été entraîné jusque sur les degrés de l'Hôtel de Ville. Un homme du peuple le renverse, lui coupe la tête et la promène au haut d'une pique.

En fouillant son corps, on trouva une lettre du prévôt des marchands, Flesselles. La tête de Flesselles et celle du chef d'état-major de Lorme allèrent rejoindre au Palais-Royal celle de Delaunay. Ces féroces trophées disparurent bientôt dans l'allégresse que causa cette journée. Mais, chose singulière, celui qui en témoigna le plus d'horreur, ce fut un terroriste. Camille Desmoulins en plaisantait avec barbarie, quand déjà Saint-Just écrivait ces lignes :

« La faiblesse enfanta la cruauté ; je ne sache pas qu'on ait vu jamais, sinon chez des esclaves, le peuple porter la tête des plus odieux personnages au bout des lances, boire leur sang, leur arracher le cœur et le manger... Je l'ai vu dans Paris. J'ai entendu les cris de joie du peuple effréné qui se jouait avec des lambeaux de chair en criant : Vive la liberté ! »

Ainsi la victoire avait tout couvert aux yeux mêmes des plus modérés, quand, au loin, Saint-Just, encore ignoré, se souvenait de ces barbaries et les reprochait aux vainqueurs. Combien alors il était loin de penser au lendemain ! Le changement violent qui se faisait dans les choses se faisait aussi dans les hommes. Tous s'ignoraient au même degré. Aucun n'avait le pressentiment de l'homme qu'il portait en lui. Tel s'endormait clément et modéré, qui devait se réveiller inexorable et terroriste. Il y avait une température subite, extraordinaire, qui mûrissait les hommes et les choses.

Que signifie cette date, 14 juillet 1*789? Ce jour-là, la Révolution attaqua le pouvoir absolu à la tête.

Les hommes du peuple n'étaient jamais emprisonnés à la Bastille ; c'était la prison réservée aux écrivains, la geôle de l'intelligence. Le premier mouvement de Paris \ avait été de renverser cette geôle, c'est-à-dire d'affranchir I ^ la pensée. Avènement de l'esprit, sécurité, dignité hu- ] * maine, voilà ce que signifia cette première journée ; per- | sonne ne s'y trompa dans le monde.

Il admira ce peuple qui, poussé par un esprit supérieur, vengea comme une insulte personnelle toutes les injures faites à la raison. Depuis ce moment, la raison se sentit libre. Pas un penseur qui ne comprît qu'on avait combattu pour lui. C'est ce qui gagna à la Révolution le cœur de l'Europe. La prise de la Bastille fut pour tous la délivrance de l'esprit humain.

Une régénération qui commençait de si haut, fut aperçue de toute la terre et parut être la Révolution universelle. Le genre humain fêta le 14 juillet. La Fayette envoie les clefs de la Bastille à Washington ; et le nouveau monde, pris à témoin, se fait le gardien des libertés conquises par l'ancien monde.

C'était trop peu d'avoir vengé en un moment les humiliations de l'Assemblée, châtié les menaces des généraux, les insolences des gens de cour, le renvoi d'un ministre aimé. La journée du 14 donna son vrai sens et son âme à la Révolution ; cette âme se trouva être la liberté. Personne ne comprenait alors que, sans elle, il pût y avoir un seul bien assuré ; c'était là le fond de tous les Français. Parmi ces vingt-cinq millions d'hommes, vous n'en eussiez pas trouvé un seul qui pensât que les droits civils, pour être sérieux, n'avaient pas besoin d'être garantis par les droits politiques, et que l'on pouvait faire deux parts de la vie, l'une libre et l'autre esclave.

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