‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 29 sur 117 · UN CONTRAT IMPOSSIBLE · texte numérisé non relu

UN CONTRAT IMPOSSIBLE

Une journée comme le 14 juillet eût inévitablement produit dans la France telle que nous l'avons connue, un changement de dynastie ou de prince. Mais la France n'avait point encore conscience de ce qu'elle faisait. Le lendemain du 14 juillet 1*789, ridée ne vint à personne que Louis XVI avait été atteint dans le principe même de son autorité, et que désormais il lui était impossible de régner. C'est au peuple surtout qu'il eût fallu dire : Sire, ce n'est pas une révolte, c'est une révolution !

Au contraire, on s'obstina de tous côtés à laisser à Louis XVI la couronne, quand déjà on lui avait ôté la force de la porter. De cette ignorance résulta pour le prince et pour le peuple une situation où la force des choses se retourna perpétuellement contre l'un et l'autre. Dans ce nouveau contrat, impossible -pour tous deux, devaient nécessairement s'engendrer les défiances, les soupçons, puis les meurtres et les supplices.

On aurait pu le voir clairement, le lendemain, quand Louis XVI, sorti de Versailles, après avoir rappelé Necker, vint faire son entrée triomphale à Paris et à l'Hôtel de Ville sous la voûte des sabres et des piques entre-croisés sur sa tète. Première station dans la voie douloureuse ; où pouvait-elle aboutir qu'à la mort?

Chacun jouait un personnage opposé à celui qu'il était réellement. Louis XVI dut se montrer radieux de ce que son autorité avait été bnsée la veille ; il essayait, en effet, de sourire devant la haie des cent cinquante mille hommes armés de faulx, de piques, de fusils qui hérissaient son chemin. On dit que des larmes coulèrent de ses yeux quand il fallut monter sur ce pavois de douleur qu'on lui avait dressé sous les piques à l'Hôtel de Ville. Il essaya de

parler ; le ressentiment, la colère, la honte étaient dans son cœur. Il balbutia ces mots : — « Mon peuple peut toujours compter sur mon amour. »

Cependant les canons gorgés de rieurs étaient à tous les débouchés sur son passage; suivant le mot d'un contemporain, ils semblaient dire : « C'est un grand captif et non un roi qui entre dans sa capitale. »

A proprement parler, il ne fit que sanctionner sa défaite par le rétablissement de Necker, par la nomination de La Fayette et de Bailly, et il rentra à Versailles. Triste retour, plus triste encore que le départ. La couronne qu'on lui laissait dut lui apparaître comme une humiliation sans terme. On lui accordait justement ce qu'il lui fallait de force pour se dépouiller lui-même.

Le peuple était dans l'ivresse de la victoire. Mais le roi ne pouvait sincèrement accepter ce contrat. Il était infailliblement condamné à la ruse, si la violence devenait impossible. Effet nécessaire d'une victoire dont personne n'osait alors envisager les suites.

La nation resta à moitié chemin de sa conquête ; elle se crut humaine et magnanime de ne pas déposséder le roi, et elle fut amenée à s'en faire un jouet. Louis XVI, rentré dans la chambre de Louis XIV, eut peine à se reconnaître ; il ne trouvait plus en lui le roi.

Ses plus intimes partisans virent clairement que ce n'était plus là le souverain qu'ils avaient connu, et que cette ombre ne pouvait vivre. Le comte d'Artois, le prince de Condé sortent de France ; ils emportent avec eux la monarchie légitime ; ce fut le commencement de l'émigration.

Ainsi s'abusaient mutuellement le peuple et le prince ; le premier imposant sa victoire comme une réconciliation, le second feignant de s'en réjouir. La science de l'avenir, cachée à tous les deux, devait à peine profiter à leurs plus proches descendants.

Après le 14 juillet commence un temps vide pour l'ac- > tion. Le peuple était le maître; le roi semblait résigné. Dans cet intervalle, les événements véritables furent les discours, les décrets, les lois de l'Assemblée.

PROJETS DE LA COUR. — LA. FORCE OUVERTE. COMMENT EN 89 ON EUT PU VOIR 93.

Un historien français est toujours obligé de se demander, en présence d'une assemblée libre, s'il n'était aucun moyen de la réduire ou de la disperser à la, française. Cette question se pose surtout avec éclat au commencement des états généraux de 89.

Il faut s'entendre une fois sur l'énergie que l'on reproche tant à Louis XVI de n'avoir pas eue.

Dès les premiers jours, surtout depuis la question des ordres, il vit bien qu'il n'avait plus affaire au tiers état de 1614, et que celui de 89 voulait primer le clergé et la noblesse. Mais c'est à partir du 20 juin que l'alliance dut lui paraître absolument impossible, après que le tiers eut juré de donner une constitution à la France, c'est-à-dire de se soustraire à la tutelle de la royauté. Dès lors, c'était la guerre.

Louis XVI eût pu, sans doute, l'accepter ouvertement et tenter d'extirper le mal dans son principe. Ses conseillers durent lui proposer, et ils lui proposèrent en effet d'investir de troupes l'Assemblée, de la dissoudre, de se saisir des principaux membres, de les faire disparaître par l'exil ou par la mort. Qui sait ce qu'eût produit un coup d'éclat de ce genre, combien il eût raffermi ses partisans, effrayé la nation? Ceux qui croient avoir acquis des lumières nouvelles sur le tempérament de la France n'hésiteront guère à croire que cette entreprise n'était pas impossible.

Par une rencontre heureuse, l'Assemblée était à Versailles, loin de l'appui du peuple, à la merci de la première force militaire qui mettrait la main sur elle. Le succès immédiat pouvait être considéré comme assuré.

Dans une nation amoureuse avant tout du succès, ce commencement de victoire ne Manquerait pas d'enchaîner les incertains. C'était presque tout de débuter avec audace; et l'on n'eût pas manqué de répandre, selon la formule ordinaire de notre histoire, qu'une conspiration, avait été découverte contre l'État, qu'il s'agissait de la prévenir et de sauver la société française menacée dans ses droits par une poignée d'ambitieux. On pouvait encore compter sur les troupes; après une action de ce genre elles eussent été liées à jamais par la victoire.

L'expérience a appris qu'il n'y a dans un peuple qu'un certain nombre d'hommes décidés à tout braver plutôt qu'à subir le joug ; si vous mettez la main de fer sur eux, et si vous les déshonorez ou les extirpez, il reste une masse docile, complaisante, qui sourit à la force et à la violence.

Ces idées et d'autres de ce genre se sont certainement présentées à Louis XVI et à ses conseillers. Ce n'est pas sans intention que se formait le réseau de troupes autour de l'Assemblée et de Versailles ; les résolutions étaient prises. Mais pour qu'elles eussent eu une chance de réussite, il aurait fallu ne laisser aucun intervalle entre la menace et l'exécution ; c'est là que se trouve le mieux fondée l'accusation de faiblesse.

Il est juste pourtant de reconnaître que deux obstacles principaux nuisirent à ces projets : premièrement, la sagacité de l'Assemblée. En vain Louis XVI lui faisait insinuer qu'elle serait plus en sûreté à Noyon ou à Soissons. Ce piège ne pouvait réussir, quand, d'autre part, le désir d'intimider par la réunion des troupes était si évident. La force ouverte nuisait à la ruse; il eût fallu choisir entre l'une ou l'autre, car il est des cas où elles s'embarrassent mutuellement. D'ailleurs, cette Assemblée, née d'hier, privée de toute expérience, vit de loin chacune des embûches qui lui étaient tendues. Sa clairvoyance, sa pénétration furent étonnantes.

Ces hommes si nouveaux, ces provinciaux débarqués la veille à Versailles, à peine entrés dans la vie publique, ont discerné tous les pièges que la cour a voulu leur tendre,

et l'on peut dire que la facilité d'y tomber a augmenté chez nous avec l'expérience.

En voici, je pense, la raison. Dans l'Assemblée nationale, les facultés les plus hautes de l'homme étaient en éveil; elles faisaient sentinelle et découvraient de loin l'horizon. Plus tard, les sentiments inférieurs, la cupidité, la peur, ont prévalu; plus ils se sont développés, plus l'esprit s'est abaissé. Il n'a plus vu le danger réel qu'en le touchant. Puis lès hommes ont appris que dans chaque situation ils conservent une valeur vénale; ils se sont faits d'avance à tous les changements, sachant qu'il y a toujours moyen de servir avec avantage. Dès lors la duperie volontaire ou déguisée est devenue une des formes de l'habileté.

En second lieu, l'occasion d'agir ne se présenta pour Louis XVI qu'entre le 4 mai et le 14 juillet. C'était là un intervalle trop court. Le temps manqua pour essayer de ruiner l'Assemblée dans l'esprit du peuple; ce motif est celui qui excuse le mieux Louis XVI d'avoir laissé échapper la seule ombre de fortune qui lui restait encore.

Voilà un des côtés de la question. Mais que dire des chances contraires qui se présentaient en foule? La nouvelle de la dispersion de l'Assemblée de 1789 eût probablement soulevé la France jusqu'au dernier*hameau. La terreur établie dans Versailles n'eût pu être répandue sur tout le territoire. Les troupes n'étaient ni assez sûres, ni assez nombreuses.

D'ailleurs, on est presque certain de se tromper, si l'on juge la France de 89 par la France que nous avons connue- Ce sont comme deux peuples absolument différents. Au sortir d'une servitude immémoriale, la France s'est trouvée subitement armée d'une fierté d'âme, d'une magnanimité que rien ne laissait présager. Chose étrange ! c'est le seul peuple qui ait perdu, dans la liberté, la dignité qu'il avait rapportée de l'esclavage.

Par tout cela, vous pouvez induire que l'énergie de Louis XVI n'eût servi qu'à le détruire plus tôt. 89 eût montré 93.

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