LES PARTIS DANS LA CONSTITUANTE
Malgré le mouvement de générosité qui emportait la minorité de la noblesse, ce furent des hommes nouveaux, sans passé, qui se rirent les défenseurs les plus acharnés des privilèges.
Cazalès avait l'éloquence de la robe, bien plutôt que celle d'une noblesse de race ou d'épée. Ce n'était pas la fierté froide d'une aristocratie antique qui s'appuie sur ellemême, mais le ressentiment d'une noblesse croulante qui s'appuie sur un trône croulant.
Jamais le désir ne perça, chez les privilégiés, de ressaisir la vieille indépendance politique ; ils n'aspirèrent pas à gouverner; ils ne disputèrent pas le pouvoir au tiers état, pour s'en emparer; ils semblaient plaider pour un client absent, la royauté. De là, la fierté était plus dans le ton que dans la pensée. Si les nobles eussent revendiqué pour eux l'ancien droit de commander, ils auraient pu s'élever à une hauteur qui leur manqua toujours. Avocats de la monarchie, ils laissèrent aux communes l'occasion de parler seuls en maîtres. Il eût été beau de voir ce qu'eût produit la hauteur de langage d'un duc de Saint-Simon, au milieu de la poussière des petits députés de baillage. Mais ce ton-là ne se trouve pas une seule fois dans les discours des nobles. Ils furent souvent habiles, embarrassants, brillants, tout, excepté patriciens. Les grands manquèrent essentiellement à la Constituante, comme s'ils eussent cessé d'exister.
On le vit assez par un /autre de leurs principaux orateurs, l'abbé Maury. Jamais esprit moins noble. Pétulant, bouillant, incapable de se dominer, il était peuple en tout, jusque dans ses déclamations contre le peuple. Sa foi était
celle d'une cour athée qui, pour défendre ses intérêts matériels, se retranche précipitamment dans l'Église qu'elle a si longtemps reniée. D'ailleurs, à la manière des plaideurs, jamais déconcerté, jamais à bout de raisons, parce qu'elles lui étaient également bonnes et qu'il n'avait pas besoin de se respecter lui-même ; insolent, impudent, faisant de toute convoitise une question religieuse, à la manière des byzantins ; il fut le premier qui demanda à la liberté le droit d'étouffer la liberté. L'Assemblée constituante sut écraser ce sophisme ; mais le sophisme a survécu. Il reparaîtra plus tard, il menacera de tout absorber ; l'honneur de l'avoir fait entrer dans notre vie publique appartient à l'abbé Maury.
Tels furent les principaux orateurs de la noblesse et du clergé. On petit en nommer d'autres, mais dans aucun ne s'est retrouvé l'accent de l'aristocratie. Elle avait conservé les manières, l'élégance, tout l'extérieur du gentilhomme, excepté la parole aristocratique. Depuis des siècles, ce ton-là avait disparu de la France, le courtisan ayant extirpé le patricien.
En face du parti des privilégiés s'élevait le parti des constitutionnels; avec des nuances diverses, il comprenait l'immense majorité, depuis Malôuet, Clermont-Tonnerre, jusqu'à la grande légion des Sieyès, des Thouret, des Chapelier. C'est parmi eux que se dressait Mirabeau qui les comprenait dans son vaste domaine, et les tenait tous plus ou moins rassemblés dans l'orage. Souvent ils se séparaient; mais alors, quand il était besoin, Mirabeau faisait entendre cette voix à laquelle obéissaient même ses ennemis personnels , et tous se rangeaient autour de lui dans le moment de crise.
Par delà cette masse soumise, se montraient des impatients. C'étaient les deux Lameth et Barnave ; ils marquaient alors l'extrême de l'espérance et de l'ambition populaire. Au delà de ces bornes commençaient à peine à paraître, confondus dans la mérite obscurité, une trentaine d'inconnus dont nul ne savaitla pensée. On les soupçonnait seulement d'être en dehors du possible. C'étaient Pétion, Rœderer, Buzot, d'autres encore plus ignorés s'il se
peut; enfin au plus loin, et au plus bas de l'horizon, le plus inconnu, Robespierre, comme un grain imperceptible qui annonce la tempête. Tous pourtant étaient royalistes. Au delà il n'y avait personne.
Le parti de la noblesse et du clergé fit à l'Assemblée une sorte d'obligation chevaleresque de se dissoudre pour mieux assurer la liberté de la nation. Mais ce piège misérable, que nous avons vu réussir auprès d'assemblées sans caractère, fut démasqué par les constituants dès les premiers mots. L'enthousiasme du bien lui tenait lieu d'expérience.
Quand la noblesse vit que tout était perdu pour elle et que sa ruse n'avait trompé personne, elle affecta de rire. C'est ainsi que se termina pour elle la lutte oratoire. Un long, interminable ricanement commença, dernière arme des vieux pouvoirs qui se retirent devant la force des choses. Depuis ce moment, on a trouvé fréquemment chez les Français l'éloquence des hauts fonctionnaires. Quant à l'accent de l'éloquence patricienne, quoi qu'on ait pu essayer, il n'en est resté aucun vestige.
La majesté de la parole avait passé, sans retour, avec Mirabeau, du côté des communes.