‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 31 sur 117 · ET 6 OCTOBRE · texte numérisé non relu

ET 6 OCTOBRE

Les meurtres de Berthier et de Foulon, malgré les supplications de La Fayette et de Bailly, et comme entre leurs mains, avaient montré qu'eux aussi n'avaient qu'un pouvoir apparent. Ils semblaient commander ; c'était à condition de plaire toujours.

Ces barbaries ne venaient pas seulement de ce que les classes incultes entraient en scène. Mais sous la surface polie du dix-huitième siècle se retrouvèrent tout vivants les maillotins, les cabochiens du quatorzième siècle. L'homme du moyen âge avait été conservé par la servitude. Il reparut déchaîné; il épouvanta par les armes et la furie d'une autre époque.

Cependant près de deux mois de répit avaient été donnés à la cour depuis la prise de la Bastille. Dans les premiers tempsla joie était si vive parmi les vainqueurs qu'ils parvinrent à se figurer qu'elle était partagée par le vaincu lui-même. Telle est l'illusion des sentiments excessifs. Nous avons peine à croire que ce qui comble nos vœux puisse être un malheur pour d'autres.

La vérité, néanmoins, se faisait jour. Déjà le bruit se répandait que le roi se préparait à fuir. On désignait la

citadelle de Metz comme le refuge qu'il se réservait ; avec l'inexpérience que j'aurai plus tard à constater dans la pratique des Révolutions, on croyait que la monarchie retrouverait, dans cette fuite, le pouvoir absolu qui lui avait échappé.

Une crainte secrète traversait les esprits. La fausse idée que le prince était un otage et que ce serait tout perdre que de s'en dessaisir envahissait les plus hardis. Mais personne encore n'avait formellement entrepris d'arracher le roi et l'Assemblée à Versailles et de les transporter à Paris, sous la main ou la garde du peuple.

Il faut voir comment cette résolution, qui n'était d'abord dans la volonté d'aucun chef, naquit, sans réflexion, sans propos délibéré, d'un mouvement qui d'abord avait un but tout différent. C'est une de ces journées où paraît le mieux la force secrète de la Révolution, indépendamment des projets concertés parles individus.

L'inspiration la plus aveugle, la détresse physique en décida; pour mieux montrer qu'il ne s'agissait pas d'un plan conçu d'avance, ce furent les femmes qui firent les journées des 5 et 6 octobre.

La presse ne savait quel conseil donner; il n'y avait point encore de ces chefs reconnus qui devaient plus tard organiser les insurrections. Pris de la fièvre et du délire, Marat demandait en vain un tribun. Ses fureurs étaient alors sans échos. Danton, président des Cordeliers, ignorait sa puissance. La Révolution populaire n'avait pas encore de tête.

Ce fut le cri de la famine qui mit fin aux incertitudes ; et, comme dans toutes les occasions de ce genre où l'imagination tient une si grande place , les femmes se montrèrent longtemps seules, au milieu de l'étonnement et de l'inertie des hommes. Sept ou huit mille d'entre elles étaient rassemblées le matin du 5 octobre.

Quel était leur chef? elles n'en avaient pas, à moins que l'on ne donne ce nom à mademoiselle Théroigne de Méricourt que le bruit public, plus que ses actions, fit la seule héroïne de ces journées. Les uns disent qu'on l'aperçut, dès le matin, traînée en triomphe sur un canon ; les autres,

qu'elle surgit, on ne sait comment, sur la place de Versailles. Quoi qu'il en soit, Théroigne de Méricourt n'était pas la Bacchante que l'on se représente ordinairement. La plume noire de son chapeau la signalait de loin plus que sa figure. Petite, la taille bien prise dans sa robe d'amazone, les traits mesquins, agréables pourtant, le teint couleur de lapoire rousselet, elle ne semblait pas faite pour représenter les colères du peuple. Car elle parlait à voix basse, en confidence, sans aucune des audaces de Forateur de la place publique. Elle allait s'insinuant à l'oreille de chacun, et paraissait confier à tous un grand secret *. Peut-être était-ce là sa puissance. Ce n'est pas labeauté qui agit sur la foule. C'est l'extraordinaire.

Cette armée de femmes voulait d'abord exciter les hommes à la révolte par la honte. Elles répétaient, à grands cris, que c'était à elles à donner l'exemple du courage à ceux qui en manquaient. Elles investissent l'Hôtel de Ville, s'arment de tout ce qu'elles rencontrent sous eurs mains, fusils, sabres, piques, et montent sur des canons. Dans cet équipage, elles prennent la route de Versailles.

Mais, comme si ce n'eût été là qu'une démonstration pour taxer les hommes de lâcheté, ou peut-être par un prompt changement d'humeur, elles déposent les armes avec autant de promptitude qu'elles s'en étaient chargées. Pour cela, il suffit du conseil de Maillard qu'elles consentirent à mettre à leur tête : « Les supplications, leur avait-il dit, faisaient leur force irrésistible; d'ailleurs, elles allaient être suivies de huit cents hommes bien armés qui, au besoin, exécuteraient leurs arrêts. Pour elles, il leur suffirait de prier ou de menacer. » Et il se donna pour leur chef. Elles l'acceptèrent.

Dans ce long trajet de Paris à Versailles, sous la pluie et dans la boue, l'irritation ne fit. qu'augmenter. Elle était au comble lorsqu'on approcha du but. Maillard fut effrayé lui-même de cette invasion de sauterelles affamées qu'il traînait après lui. Il les rangea sur trois lignes et leur

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