Mémoires inédits de Marc-Antoine Baudot, conventionnel
proposa d'entonner toutes ensemble le Vive Henri 2 V. Ce chant trompa un moment l'impatience et la faim. Il alla porter au loin la peur dans le château ; tant il y avait de menaces et de colères dans ce refrain de l'ancien amour du peuple pour le roi.
On était arrivé aux portes de l'Assemblée. Quinze à vingt femmes seulement y entrèrent; les autres furent retenues par le respect. Parmi celles qui passèrent le seuil, une femme portait un tambour de basque, et le faisait résonner par intervalles. Mais aucune n'osa parler. Elles restèrent interdites à la vue de ces orateurs qui étaient alors en si grand honneur dans le peuple entier, et qu'elles ne connaissaient que par la renommée.
Il fallut encore que Maillard parlât pour elles. Il le fit avec audace. C'était la première fois qu'un orateur populaire se trouvait en présence de l'Assemblée. Il parla comme à des égaux, ce qui donna à penser, même aux plus indulgents. D'ailleurs, rien, dans sa harangue, ne marquait encore le projet que Ton devait exécuter le lendemain. Une s'agissait toujours que d'apaiser la faim du peuple. Le président Mounier, suivi d'une députation de cinq femmes, porte à Louis XVI ces paroles qui n'étaient encore que des supplications.
A la vue de Louis XVI, une émotion extraordinaire saisit ces femmes. Il y avait parmi elles une jeune ouvrière en sculpture, Louison Chabry; elle s'évanouit. Ke venue à elle, la seule chose qu'elle demanda fut de bai&er la main du roi. Le roi l'embrassa. Toutes sortirent enthousiasmées; les cœurs n'étaient point endurcis. Ils allaient et revenaient, en un moment, de la haine à l'amour, mais la moindre circonstance pouvait faire prévaloir la haine.
Les huit cents hommes armés, qui marchaient derrière les femmes comme l'exécution derrière la menace, étaient arrivés à leur tour, grossis de tous ceux qu'ils avaient entraînés sur le chemin. Ils s'étaient arrêtés &ur la place, en face des gardes du corps, du régiment de Flandres et des gardes Suisses, tous raigés en bataille.
La nuit était venue, la faim augmentait. Entre des hommes ennemis déclarés, il était impossible que l'on
restât en présence sans collision. D'abord, c'est par la persuasion que l'on essaya de vaincre. Théroigne de Méricourt allait de rang en rang chuchoter devant le régiment de Flandres, et le régiment céda aux caresses. Mais les gardes du corps ne pouvaient être enlevés parce moyen. On dit qu'un homme du peuple les brava dans leurs rangs et que ce fut le commencement d'une lutte inévitable.
Les gardes sabrèrent ; le peuple répondit par des coups de fusil. La milice de Versailles y joignit sa mousqueterie. Si les troupes du roi n'étaient rentrées dans leurs casernes, rien ne pouvait empêcher la mêlée de devenir générale. Maître du terrain, le peuple allume des feux et dévore un des chevaux restés morts sur la place.
A la lueur tremblotante de ces feux, premier bivouac de la Révolution, l'effroi remplissait le château. Tantôt, on voulait résister, tantôt on parlait de s'éloigner et même on l'essaya; comme toujours, l'incertitude augmentant avec le péril, on ne sut ni s'abstenir, ni combattre. On se résolut à attendre; déjà il était trop tard pour fuir.
Dans l'Assemblée, les femmes avaient cherché un refuge sur les bancs des députés contre les ténèbres et les armes. Quelques vivres insuffisants leur avaient été distribués, et elles mangeaient en s'endormant. L'une d'elles occupait le fauteuil du président. Mounier rentre ; il annonce avec solennité que le roi a accepté la déclaration des droits de l'homme et les articles constitutionnels. On espérait que ces paroles calmeraient la foule.
Elle n'en éprouva aucune joie, soit qu'elle comprit qu'une pareille acceptation sous la menace et l'épouvante, parmi les spectres de cette nuit d'angoisse, ne pouvait être sincère, soit que l'extrême besoin physique empêchât toute autre pensée. Les femmes recommencèrent à crier : « Du pain 1 du pain! Pas tant de longs discours. » Importuné de ces clameurs, Mirabeau sortit de son silence et répondit par quelque rude reproche. Lès femmes reconnurent le tribun à sa voix ; elles se turent et applaudirent. Le peuple alors se laissait encore régir par le frein de la parole.
VEESA1LLES 99