LE ROI A PARIS
Pendant que ces choses se passaient à Versailles, l'exemple des femmes avait d'abord étonné, puis entraîné Paris. Des milliers d'hommes s'entassaient autour de l'Hôtel de Ville, au bruit du tocsin. Ils erraient, ils tourbillonnaient sur eux-mêmes, incertains dans leurs projets comme dans leurs mouvements. La seule résolution à laquelle ils paraissent s'arrêter était de suivre les bandes du matin; plus leur détermination était obscure, plus elle semblait effrayante. Le cri Versailles! Versailles! sortait de toutes les bouches. Les uns ajoutaient : « Du pain et la fin des affaires I » (car parmi ces impatients il y avait déjà des fatigués). D'autres, en bien petit nombre, parlaient de déposer le roi.
Mais dans ce tourbillon de rumeurs, de paroles, de cris qui se croisaient et s'étouffaient mutuellement, le seul projet dont il ne fut jamais question fut celui qui allait se réaliser le lendemain, de ramener le roi à Paris. Les foules agissent avant de penser. Elles se précipitent avec une ardeur incroyable là où elles n'ont pas dessein d'arriver. Jamais cela ne parut plus évident qu'à ce moment. Paris était un essaim qui s'agitait sur lui-même et fourmillait, attendant que sa résolution fût formée et que le vent l'emportât.
Le général La Fayette, à cheval, sur la place de Grève, au milieu de cet essaim d'hommes, ne savait lui-même ce qu'il fallait désirer. Tantôt il s'obstinait à rester, tantôt il croyait nécessaire de suivre le mouvement avec la garde nationale pour le régler. Le corps municipal vint au secours de son indécision et lui ordonna de partir. L'armée de La Fayette s'ébranle ; elle aussi prend le chemin de Versailles.
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Qu'allait-elle y faire? elle ne le savait pas encore. Seulement, quoiqu'elle ne fût organisée que de la veille, elle avait déjà un esprit plus concentré que la masse ordinaire des citoyens. Son indignation contre les gardes du corps, qui avaient foulé aux pieds la cocarde, excitait dans les rangs un désir de vengeance que le général chercha à prévenir. Sachant combien le serment est chose sacrée en de pareils moments de crise, La Fayette usa avec sagesse de ce moyen de lier ses soldats. Il les arrêta plusieurs fois et leur fit répéter le même serment à la loi et au roi.
Les feux qui le précédaient sur la route annonçaient de loin sa marche. Il arrive à minuit, et, devançant sestroupes, il court au château, seul de sa personne, parmi ses plus implacables ennemis. — Voilà Cromwell qui entre! dit un courtisan. — Non, messieurs, interrompit La Fayette, Cromwell ne serait pas entré seul. Et il passa chez le roi.
L'armée de La Fayette eût dû bivouaquer autour du château. Peut-être son général craignait-il de n'en pas être assez maître. Il parut plus prudent delà disperser dans la ville, après qu'elle eut occupé tous les postes, excepté ceux des jardins et de l'intérieur du palais. Car, comment se fier, pendant le sommeil et jusqu'au seuil de la chambre royale, à des hommes nouveaux, inconnus, que l'on avait tant de raison de croire ennemis?
La famille royale ne voulut s'en fier qu'à ses gardes fidèles; elle relégua dans les postes éloignés les soldats de La Fayette, joignant ainsi une aversion profonde aux apparences d'une confiance entière. Et pouvait-il en être autrement? Toute l'histoire de Louis XVI est là! En chaque occasion, il abandonne l'extérieur à la Révolution victorieuse ; mais il réserve le foyer à la contre-révolution.
Chose incroyable ! dans ce palais déjà assiégé, où la crainte devait tenir tout le monde debout, on dormit. La reine, qui se savait menacée par chacune de ces piques, se coucha. Elle n'avait pas encore appris à braver la fatigue et à écouter le tocsin pendant des nuits entières. On ne se défiait pas alors assez les uns des autres. Le roi, pleinement rassuré, fait refuser sa porte au général. Le palais redevint désert. Tout fit silence comme après la lassitude
d'unjourdefête.Le jour commençait àparaitre, ilétaitsix heures.
C'était le moment où Versailles était plongé dans le plus profond repos. Une troupe d'hommes armés, qui peutêtre simula une patrouille, se glisse dans le château par une des portes de la chapelle. Sans doute ils s'étaient excités les uns les autres contre la reine, pendant cette nuit où seuls ils ne dormirent pas. Les gardes du corps qui s'opposent à leur passage, sont refoulés; deux sont frappés à mort; leurs têtes, mises au haut des piques, vont partout réveiller la foule. Les assaillants pénètrent jusque dans l'appartement de la reine. Au cri des gardes, elle avait pu s'élancer de son lit, et fuir chez le roi. Ses ennemis allaient l'y poursuivre, quand enfin un bataillon de garde nationale, le sergent-major Hoche en tête, arrive pour la protéger.
Le danger n'avait été éloigné que pour un moment. Par toutes les issues débouche la foule armée, dans la cour de marbre, sous la fenêtre du Roi; et dans le lointain, les têtes des deux gardes, portées sur les piques, marquaient déjà le chemin de Paris. Dans cette longue nuit, la foule avait enfin appris qu'elle était la maîtresse ; elle venait résolue, non plus seulement à demander du pain, mais à commander en souveraine. Un député de la Commune avait apporté le vœu que le roi vînt habiter les Tuileries. Ce vœu, dans la bouche du peuple, devient un ordre; il se hâte de le signifier par le cri répété : « Le roi à Paris! »
Le roi comprit que ce n'était plus là une prière et qu'il fallait obéir. Il parut sur le balcon et promit d'aller à Paris, mais « avec sa femme et ses enfants ».
Oser montrer la reine à ceux qui avaient voulu la tuer ! Là était le péril, elle le sentait, elle aurait voulu s'y dérober. Elle prit par la main le dauphin et s'avança près de la fenêtre. « Point d'enfant ! » crie la foule, en la couchant en joue. La reine reconduisit son enfant dans l'intérieur du palais, elle hésitait à reparaître. « Eh bien! Madame, venez avec moi, lui dit La Fayette. — Quoi 1 seule sur le balcon ! N'avez-vous pas vu les signes qu'ils m'ont faits? — Oui, Madame, allons-y. » Elle reparut alors au bord du balcon,
à côté du général La Fayette. Il savait comment on parle à la foule ; il prit la main de la reine et la baisa. Les assassins mêmes furent touchés; la (foule aussi est femme^lle s'attendrit, et cria : « Vive le général! Vive la reine! »
« Dès ce moment, ajoute La Fayette dans son récit, la paix fut faite. »
Mais quelle paix que celle où l'humiliation, la terreur, la haine, la soif de vengeance sont toutes d'un côté, et le triomphe et l'orgueil, de l'autre? Est-ce sagesse d'espérer que l'on tienne cette trêve? Combien les hommes alors savaient, mal haïr! En ce point, du moins, nous l'emportons sur nos pères.
Le moment était venu de quitter Versailles. En sortant du palais, le roi vit bien qu'il n'y rentrerait jamais. Tant qu'il avait été retiré dans la demeure de Louis XIV, il y avait été protégé par l'antiquité et une ombre de respect. Mais, à cet instant, ses ancêtres parurent l'abandonner. Il n'y avait plus aucun intermédiaire entre la colère du peuple et lui. Le cortège de ses aïeux ne le suivit pas au delà du palais. Il sortit seul et se livra.
Déjà, en effet, sa captivité ne pouvait se dissimuler, même sous les adulations, car il y entrait trcp de pitié.
Le peuple marchait en avant, impatient d'annoncer sa victoire; et, selon les habitudes des foules, il s'arrêtait fréquemment pour la raconter ou pour en jouir davantage. Après lui venait la garde nationale obéissante et même respectueuse, parce que tous ses désirs avaient été des ordres.
Enfin, le roi, la reine, leurs enfants suivaient silencieusement, se dérobant, au fond de leur voiture, à la joie de la multitude, à ses chansons, à son ivresse. « Voilà le boulanger, la boulangère et le petit miicon! » répétaient mille voix autour d'eux. Et ce langage, dont le peuple voulait faire une caresse, disait à chaque pas qu'il ne restait plus rien de l'ancien roi.
La reine en frémissait; elle aussi s'efforçait de sourire, mais les forces lui manquaient ; elle aurait désiré s'épargner la fin du triomphe jusqu'à l'Hôtel de Ville et s'arrêter aux Tuileries. On lui répondit qu'il serait trop périlleux pour
elle de se séparer du cortège; elle dut continuer à garder jusqu'au bout un air de fête et de sérénité.
Il faisait nuit quand on arriva à l'Hôtel de Ville. Bailly présenta ces mêmes clefs qu'on avait présentées à Henri IV, et il ajouta qu'aujourd'hui, c'est Paris qui avait reconquis son roi. Le roi répondit, mais le mot de confiance expira sur ses lèvres. La reine s'en aperçut; elle releva ce mot qui était si loin du cœur et insista. — « Répétez, monsieur Bailly, que le roi a dit avec confiance. «Bailly répéta avec grâce la parole que tout contredisait. On applaudit pourtant; le roi et la reine rentrèrent enfin dans le palais des Tuileries. Nu, abandonné depuis deux règnes, ce palais leur sembla une prison. C'en était une en effet.
Ainsi finirent ces journées des 5 et 6 octobre 1789. Un vague instinct sourd les commença ; le dénoûment se fit sans avoir été annoncé ni voulu d'avance par personne. La Révolution, ai-je dit, n'avait pas encore de chefs ; mais ces têtes se formaient. Bientôt il ne se fera plus un mouvement qu'elles ne l'aient préparé.
Pendant que Paris était dans la joie de son triomphe, la famille royale se voyait dans le gouffre; et c'est là, néanmoins, ce que les hommes du temps appelèrent des journées de concorde. Que la multitude se soit endormie dans cette illusion, cela n'étonne pas. Mais que cet aveuglement ait été partagé par les hommes les plus clairvoyants, tels que Mirabeau, voilà ce qui me surprendra toujours. Peut-être plusieurs affectèrent-ils d'espérer une chose qu'ils sentaient impossible. Ce fut là le plus petit nombre. Presque tous pensèrent que l'alliance entre le roi et la constitution venait d'être scellée, parce qu'il y avait eu des acclama- j tionSj des sourires sous les piques et sous le dais. Comme si ; de pareilles injures pouvaient être effacées jamais! Comme si l'irruption dans le château , la foule ameutée sous le balcon , et les lentes stations de Versailles à Paris , et ces menaces et ces affreuses caresses, et cette entrée funèbre dans les Tuileries, et cette solitude, cet abandon, et ces têtes coupées pour avant-garde de la royauté captive, comme si ces spectacles et ce long supplice des yeux et de l'âme pouvaient être oubliés! Comme s'il appartenait à une constitution
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écrite d'abolir la nature humaine! Comme si les rois et les reines n'avaient point de mémoire des offenses, et qu'ils n'eussent ni yeux ni oreilles pour voir ce qui les touche!
Un oubli si complet de la nature humaine ne peut s'expliquer que par le manque absolu d'expérience de la vie publique. On n'avait pas vu encore de rois et de reines pleurer! On croyait que leurs larmes se sèchent aussi vite que les larmes du peuple. Le peuple de. Paris se sentait capable d'oublier ou de pardonner les injures du passé, si elles étaient corrigées ; il crut que Louis XVI et Marie- Antoinette pouvaient de même oublier les injures présentes. Cette erreur contre nature devait coûter cher à tout le monde.
Après les 5 et 6 octobre, il n'y avait plus d'alliance ni de réconciliation possible; il eût fallu avoir l'énergie de se séparer de l'ancienne dynastie; et que de sang n'eùt-on pas épargné ! Mais une si longue habitude de vivre ensemble ne put être rompue en un seul jour. On aima mieux traîner cette chaîne de ressentiments et de soupçons toujours renaissants. On espérait encore se réconcilier! On croyait àFoubli, au pardon, à la magnanimité, à tout ce que nous avons désappris. Les nations ont leurs faiblesses comme les individus; à mesure que l'on commençait à connaître la cause de son mal, on se refusait plus obstinément à la détruire.
Nous savons aujourd'hui que, pour passer d'un ancien ordre de choses à un nouveau, il faut changer l'ancienne dynastie, ou au moins la personne du prince, surtout lorsqu'il a été trop offensé. Cette vérité d'expérience était repoussée en 89 par tout le parti constitutionnel : Mounier, Malouet, Necker, Lally. Ils s'obstinèrent à laisser le vieux fer dans la plaie ; elle s'envenima. Rien n'a plus contribué à ensanglanter la Révolution.
Si, après les journées de 1830, les Français se fussent obstinés à maintenir Charles X et la branche aînée sur le trône, qui peut dire à quel degré les ressentiments, les désirs de représailles eussent pu être portés, et jusqu'où serait allée l'inimitié de la nation et du prince ?
Aujourd'hui, quand le prince a été humilié et offensé, la
nation fait divorce ; les haines ne s'amoncellent plus sur une seule tête. La tragédie s'arrête avant le dernier acte.
En 89, La Fayette, partisan enthousiaste de la royauté constitutionnelle, s'acharne personnellement contre le duc d'Orléans, le seul homme qui eût pu la réaliser au moins pour un temps. Mirabeau seul sembla voir le remède quand il disait : « Qu'importe que ce soitLouis XVI ou Louis XVII ! » Mais ce mot-là fut d'abord dénoncé comme un crime.