NUIT DU 4 AOUT
C'est un fait incroyable que la facilité avec laquelle se consomma, dans une nuit, ce qu'on peut appeler la Révolution matérielle et sociale. Les choses s'écroulèrent d'ellesmêmes.
Sans doute, les menaces des provinces, l'effervescence, l'insurrection d'une partie des campagnes, les châteaux pillés ou brûlés, furent l'occasion de renonciations volontaires ; mais ils n'en furent que l'occasion. A quelque moment qu'on eût posé la question des réformes matérielles, elle eût été résolue de même. Et ne croyez pas que l'enthousiasme de tous les ordres ne fût ici qu'un accident. Il naquit, au contraire, de la conviction profonde que le moment était venu de mettre fin à l'ancien régime dans tout ce qui était privilège, inégalité civile.
Car ce qu'il ne faut pas oublier, c'est qu'il n'y eut besoin d'aucune discussion. Pas un orateur n'eut à combattre un adversaire, excepté sur la dîme que le clergé essaya un moment de défendre; tant la force des choses entraînait les esprits; à proprement parler, elle combattit seule.
Si les Français n'eussent voulu que la rénovation
matérielle et l'égalité civile, la Révolution se trouvait terminée le 5 août 1189.
Il n'y avait plus besoin d'assemblées ni de sacrifices d'aucun genre, bien moins encore de batailles à livrer; car ce n'est pas pour la restitution des privilèges abandonnés dans la nuit du 4 août, que se seraient levés les rois d'Europe.
Mais si la noblesse, le clergé, la royauté crurent que cette nation serait soudainement calmée et rassasiée par la satisfaction donnée aux besoins matériels, ils se trompèrent. Il y avait dans cette nation une soif d'indépendance, de liberté politique, qui troubla tous les ealculs. En effet, malgré les immenses concessions de la nuit du 4 août, le résultat fut presque nul dans l'opinion.
Ceux qui avaient cru apprivoiser le cerbère par le gâteau de miel, s'abusèrent. Il y avait une autre faim qui dévorait alors la France. Soit que la conquête subite des droits civils parût depuis longtemps inévitable, soit qu'elle semblât à peine un bien tant que les libertés n'y étaient pas ajoutées, les esprits n'en furent pas frappés. On eût dit qu'ils n'avaient rien obtenu. Cette conquête n'excita ni surprise ni joie dans la nation, tant ces biens paraissaient encore mal assurés à qui ne possédait pas autre chose.
Eux seuls devaient durer; eux seuls devaient surnager dans tous les naufrages, et l'on n'en ressentait aucun bonheur. La liberté manquant, tout le reste semblait manquer encore.
Ainsi, après la facilité avec laquelle s'accomplit la Révolution dans les droits civils, ce que j'admire le plus est le peu d'impression qu'elle fit dans les esprits; et je pense que ce sera l'éternel honneur de ces générations, que la conquête rapide des avantages matériels ne les ait pas satisfaites davantage. Les hommes de 89 tinrent pour nuls tous les biens acquis, aussi longtemps que la liberté n'y fut pas jointe. Aucun peuple ne montra sur cela un sentiment ) si vif, si entier; c'est pourquoi les fautes de ces générations | leur seront pardounées, tellement avides de dignité mo-;raie, d'existence politique, qu'elles crurent n'avoir rien
obtenu tant qu'il leur resta à obtenir la vie publique. Elles prirent àia lettre ce mot Fi souvent répété par les écrivains : <£jQue tous les biens sont nuls sans la liberté. K. Cette vérité fut lame de ces générations; c'est aussi parla qu'elles se séparent entièrement des générations qui ont suivi et qui semblent avoir contracté avec un autre esprit un tempérament non-seulement différent, mais opposé.
Car, tandis que les hommes de 89 vivaient sur ce principe, que la liberté est l'origine de tout, on a vu leur postérité se fonder sur cette autre maxime, que les avantages matériels sont la seule chose à considérer, et que là où ils existent, la liberté est inutile ou périlleuse. Manières d'envisager la vie humaine si diamétralement contraires et si inconciliables, que l'on a peine à concevoir que le même peuple a pu passer de l'une à l'autre à soixante ans d'intervalle. Cette contradiction serait même incompréhensible, si Ton ne savait aussi combien un peuple peut dégénérer promptement et devenir méconnaissable dès qu'il a renoncé aux principes sur lesquels il avait entrepris de se régénérer. Il n'y a pas de changement, dans la nature, si rapide que celui-là.
Au reste, si l'impression de la nation fut faible après la nuit du 4 août, il en fut tout autrement de la cour et des ordres privilégiés. Us venaient de faire, les uns avec enthousiasme, les autres avec réflexion, le sacrifice de leurs privilèges. Eux-mêmes avaient porté le marteau à l'édifice de l'ancien régime. Ils avaient livré leurs dépouilles au tiers état.
Sans doute, à ce prix, ils allaient obtenir la paix si chèrement achetée. Privés de leurs avantages pécuniaires, on les laisserait jouir au moins de tout le reste; et la réconciliation serait faite entre l'ancienne France et la nouvelle.
Voilà ce que pensaient en secret les ordres privilégié». Et au contraire, leurs sacrifices ne contentaient personne. Sans parler de reconnaissance, c'est à peine s'ils excitaient l'attention. Les esprits, les désirs, les passions étaient déjà emportés loin de là. Que voulait donc cette nation, qui ne se laissait pas apprivoiser par de semblables concessions? Où s'arrètcrait-tlie, si taat de ruines volontaires mises
sous ses pieds n'arrêtaient pas un seul moment son char? C'était donc en vain que l'on avait abandonné en quelques heures les inégalités, les privilèges, les richesses, les honneurs qu'on avait reçus de ses ancêtres. Le peuple venait d'acquérir en une nuit ce que la noblesse avait eu peine à acquérir en dix siècles; et il nétait pas assouvi! Quelle était donc cette soif étrange? N'était-ce pas le besoin de tout dévorer? Bientôt, sans doute, après s'être dépouillé de ses privilèges, il faudra se dépouiller encore même du droit commun; on ne laissera pas la noblesse jouir même de l'égalité. *
Je ne puis douter que cette indifférence de la nation sur les faits accomplis dans la nuit du 4 août n'ait répandu une grande terreur dans l'esprit de la noblesse; car, puisque ses sacrifices visibles, appréciables, ne lui étaient comptés pour rien, elle se trouvait jetée dans l'inconnu sans savoir ce qu'il fallait faire pour en sortir. Si l'on veut être juste envers elle, il faut reconnaître que cette indiff rence dut apparaître à plusieurs comme une ingratitude. Ce qui surtout dut naître dans les esprits, c'est le sentiment que la réconciliation que l'on avait cru faite entre la France an-^N cienne et la France nouvelle était au contraire chose im- i j^osfcibje. Et comme rien n'endurcit les hommes" et ne les sépare plus que ce qu'ils appellent un bienfait méconnu, la noblesse et le tiers se trouvèrent infiniment plus séparés le lendemain de la nuit du 4 août qu'ils ne l'étaient la veille.
Ce fut là un premier changement dans le tempérament de la Révolution, et une de ses époques fondamentales sur 1 laquelle les historiens ont trop peu insisté.
Depuis ce moment, la noblesse désespéra de se concilier la Révolution; et, naturellement, ceux qui avaient montré le plus d'enthousiasme dans l'abandon de leurs privilèges, devinrent les plus hostiles dès qu'ils aperçurent que leur renoncement se tournait contre eux-mêmes. Ils lurent tenté» de reprocher au tiers état son ingratitude; le tiers état le* accusa dune magnanimité intéressée. Ainsi, des deux côté*, l'admirable élan de la nuit du 4 août se tourna en reproches, en toHH>entiinents et bientôt en accusations.
Jusque-là les nobles s'étaient contentés de craindre la Révolution. La plupart commencèrent dès lors à la haïr sans retour.
Au reste, il ne fallut que l'échange de quelques messages et le ton résolu de l'Assemblée pour vaincre la répugnance du roi et le décider à sanctionner les arrêtés de la nuit du 4 août. C'était, ai-je dit, toute la Révolution matérielle et sociale. Elle était consommée le 21 septembre 1*789. Dès lors, le Code civil eût pu être rédigé sous Louis XVI tout aussi bien que sous Napoléon; d'autant mieux, qu'il n'est pas une seule ligne dans ce Code qui puisse gêner le pouvoir absolu. C'est sous un maître qu'il a été rédigé ; il l'eût été mieux en 1*789 qu'en 18u4. Mirabeau eût remplacé Cambacérès.
On a beau dire que la suppression de tous les privilèges ne fut qu'une surprise : ce fut l'effet de la nécessité, et cette déclaration, une fois faite, devint irrévocable.
Par où Ton voit encore que les difficultés de la Révolution n'étaient pas dans les questions d'ordre civil. Celles-ci se dénouaient par la force même des choses; la nuit du 4 août en est la preuve irréfragable.
L)ès que les hommes se virent en présence les uns des autres, le vieil édifice des privilèges civils tomba en poussière, sans que personne y mît la main. Ni objections, ni discussions. Corvées, droits seigneuriaux, cens, dîmes, disparurent au premier souffle. Et il ne faut pas dire que ce fut là seulement un stratagème, car de pareilles renonciations sont prises immédiatement au sérieux par les peuples. En matière de droits féodaux et de dîmes, ils savent du moins retenir entre leurs dents ce qui leur a été une lois abandonné.
Cette nuit du 4 août a été le plus souvent mal représentée. Llle est en réalité la conséquence forcée des cahiers, et cette partie de la Révolution qui se faisait d'elle-même par le concours de tous. La grande puissance de nivellement qui poussait de loin la société française, et que rien ne pouvait arrêter, eut alors son dénoùuient. Resta le problème de la liberté, c>st::àzdire la d]fficujté^ïCëgîe£i[.
C'est pour n'avoir pas vu ce travail de nivellement, que
tant d'historiens se sont mépris sur les résultats de cette nuit. Il ne fallait plus qu'une occasion : les choses se précipitèrent d'elles-mêmes.
Point d'efforts, point de résistance; le sentiment de l'irrésistible, de l'irrévocable; l'ancien régime que tous désespèrent également de défendre et qui s'évanouit dans l'ombre; un enfantement sans douleurs et sans cris; puis une aurore inconnue qui se lève après ces ténèbres fécondes, voilà la nuit du 4 août. Pas une voix ne s'éleva pour retenir l'inégalité civile. Il y eut l'unanimité que la nécessité impose. Les hommes constatèrent la ruine plutôt qu'ils ne la firent.