‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 36 sur 117 · A QUELLES CONDITIONS LES NOBLES RENONCERENT A LEURS TITRES · texte numérisé non relu

A QUELLES CONDITIONS LES NOBLES RENONCERENT A LEURS TITRES

Ce sont MM. de Montmorency, de Noailles qui vinrent d'eux-mêmes proposer l'abolition des titres de noblesse. Nul doute que, dans ce moment d'enthousiasme, ils ne fussent parfaitement sincères. L'avenir s'ouvrait de tous côtés; ils renoncèrent à dater du moyen âge, parce qu'ils pensèrent que la nation entrerait avec transport dans cet esprit d'égalité, et qu'en perdant un titre féodal, ils pourraient au moins acquérir le titre de citoyens.

Ce sacrifice, il est vrai, ne dura pas; la magnanimité prit ainsi une apparence de légèreté ou de duplicité. Mais la faute n'en fut pas à eux seuls. Quelques années plus tard, quand on vit cette même nation accueillir la création d'une nouvelle noblesse et se précipiter à la recherche de nouveaux titres, cela rendit nécessairement leur lustre aux anciens; il n'est pas étonnant que ceux qui les possédaient s'en soient souvenus, dans un temps où il ne pouvait plus y avoir de citoyens. Les anciens barons durent reparaître, rien de plus juste. La seule chose surprenante, c'est que

l'on ait pu faire admettre aux Français que l'on créait de nouveaux nobles par amour du nivellement, et que, pour favoriser l'égalité, il fallait à tout prix faire revivre l'inégalité.

Sorte de contradiction ou de non- sens, qui s'ajoute au grand nombre de ceux que j'ai déjà relevés dans la tradition française, et que le pouvoir absolu a introduits dans l'ancien régime et dans le nouveau; car c'est l'essence de ce pouvoir de faire entrer non-seulement dans les choses, mais encore dans les esprits, tout ce qui lui est profitable. Ces sortes de maximes font partie aujourd'hui de la conscience publique. Il est bien tard pour essayer de les en arracher. Ce sont les médailles frappées d'âge en âge par le despotisme ancien et nouveau qui les a déposées et gravées dans l'esprit des Français. Car chez nous il s'est donné la peine de persuader; il s'est fait pour cela des sophismes héréditaires. Ailleurs il s'est contenté de dominer franchement et simplement.

Soyons équitables. Quand la noblesse fit les grands sacrifices du 4 août 89 et du 21 juin 90, elle crut naturellement les faire à la liberté. Telle était la condition, la clause manifeste. Mais abandonner ses privilèges de vanité pour édifier la vanité des autres; sacrifier ses prérogatives pour le plaisir d'être esclaves en compagnie de tous, c'est là une idée qui n'a jamais pu entrer dans l'esprit d'un homme. Otez l'esprit de liberté, les sacrifices de la Révolutionne quelque côté qu'ils viennent, peuple, bourgeoisie, noblesse, sont incompréhensibles; cette époque entière n'a plus de sens.

En un mot, les nobles avaient accepté l'égalité à condition d'avoir la liberté, chose aussi nouvelle pour eux que pour le peuple. Mais, quand la liberté disparut et que la nation retourna en un jour à son ancienne servitude, il est naturel que les nobles aient voulu se distinguer de la masse servile. Le moyen le plus simple fut de reprendre leurs titres, leurs armoiries. La perte de la liberté amena ainsi nécessairement la perte de l'égalité.

Au moment où j'écris ces lignes, le czar vient de faire franchir à la Russie sa nuit du 4 août. D'un trait de plume r

sans qu'il y ait eu une goutte de sang versé, il a émancipé les serfs, appauvri les riches, enrichi les pauvres, rendu les paysans propriétaires, et cela n'a pas diminué son pouvoir absolu; au contraire, il l'a augmenté. Par où l'on voit à nu que les révolutions civiles, même les plus radicales, n'ont rien de commun avec la liberté ; il ne faut pas croire que les premières mènent nécessairement à l'autre.

Quand le progrès matériel s'accomplit par un despote, c'est un bail quasi-perpétuel de servitude; car tous ceux qui ont acquis quelque chose croient que le despotisme est leur meilleur garant.

Tous les éléments de la civilisation renfermée dans la notion du bien-être peuvent se développer par la vertu seule du temps. Mais ce qu'il y a de plus noble en nous, la liberté, échappe à cette nécessité aveugle. Pour y atteindre, il faut de l'âme, du courage, du caractère; là où ils manquent, l'éternité même ne pourrait produire un atome libre.

Ce qu'elle peut faire par elle-même, ce sont de joyeux esclaves, heureux de n'être rien. Voilà la félicité telle que les hommes Font connue et adorée dans le Bas-Empire. C'est celle qui est toujours entre leurs mains. Félicitas temporum.

Il est certain que, dans un siècle, les hommes seront mieux nourris, mieux couverts, mieux vêtus, plus facilement transportés. Ils posséderont, à n'en pas douter, ce qu'ils appellent une meilleure vie animale. A moins d'un cataclysme, rien n'empêchera ce progrès. Mais cette chose divine, la dignité, compagne de la liberté, il faut qu'ils la méritent pour la posséder. C'est folie de croire qu'elle les visitera, sans qu'ils fassent un pas vers elle.

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