UNE LACUNE LAISSÉE PAR MONTESQUIEU
Voulez-vous voir combien le génie d'un grand homme, s'il manque en un point, laisse de vide dans la postérité? Considérez Montesquieu. Seul, peut-être, il eût pu éclairer les hommes du dix-huitième siècle sur les rapports de la religion et de la politique. N'ayant pas tourné son esprit de ce côté, il s'en est suivi une lacune que rien jusqu'ici n'a comblé. Après tant délivres, tout est encore nouveau sur cette matière.
Ce défaut dans la conception de Montesquieu a pris surtout d'immenses proportions dans la Révolution française. Personne n'étant orienté, quand on en vint aux questions de ce genre, il fallut s'y engager sans guides, sans conseillers, et nécessairement à l'aveugle. De là, d'inextricables labyrinthes, et point de fil conducteur. Nous n'en sommes pas sortis.
Essayons de poser quelques jalons dans une route où la nation française a failli périr, faute d'avoir été précédée par ses guides naturels, les écrivains du dix-huitième siècle. J'ai déjà éprouvé combien il est difficile de toucher à ces cendres brûlantes; il est presque impossible d'y faire un pas, si l'on n'y est aidé par la bonne foi du lecteur.
La tolérance est l'esprit même de nos temps; c'est l'idée sans laquelle la société moderne ne peut se concevoir. Mais comment y arriver en 89?
Les hommes ne s'élèvent pas du premier coup à l'idée de la liberté des cultes. C'est au contraire la dernière égalité à laquelle ils atteignent; souvent, ceux qui ont commencé par là, n'en ont eu que le mot.
Il y a deux manières de résoudre les questions religieuses : ou l'interdiction, ou la liberté. La Révolution n'a employé ni l'un ni l'autre de ces moyens.
Les révolutionnaires proscrivaient, en fait, les cultes, et ils gardaient, en théorie, la tolérance; ce qui leur ôtait à la fois l'avantage que les modernes tirent de la tolérance, et l'avantage que les anciens ont tiré de la proscription.
L'idée qui prévaut de nos jours dans les esprits et qui est la véritable, la séparation de l'Église et de l'Etat, était celle dont on était le plus loin en 1189. La déclaration de Mirabeau et des constituants que le catholicisme est la religion nationale, que ce serait un crime de supposer un moment le contraire, excluait tout d'abord la pensée de séparer l'Etat et la religion.
Dès lors, on se trouva jeté dans les contradictions et les impossibilités. Chaque pas ne servait qu'à éloigner du but. Exemple mémorable qu'en certains cas l'homme n'atteint la vérité qu'après avoir épuisé le faux.