DU VICAIRE SAVOYARD
Tous les changements qui avaient éclaté chez d'autres peuples étaient le développement d'une certaine institution du passé. La Révolution d'Angleterre s'appuie sur l'Église
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anglicane; celle des Etats-Unis, sur les traditions presbytériennes; celle de Hollande, sur la foi nouvelle dans le calvinisme; ainsi des autres. En France, la Révolution ne peut être le développement ni de la royauté, ni de l'Église. Ne pouvant adapter l'édifice nouveau à aucune des pièces importantes de l'édifice ancien, il s'agit de chercher une base qui n'ait rien de commun avec la tradition. Là est la grandeur, la sublimité, et en même temps le péril de la Révolution française.^
Comme l'ancienne Église ne fournissait la base d'aucune des innovations, on se trouva par la force des choses contraint de chercher ce fondement dans la philosophie. Pour la première fois dans le monde, la philosophie dut tenir lieu d'institution, de croyance et d'archives. Elle avait jusque-là fécondé, remué quelques rares esprits dans la solitude; il fallait qu'elle descendît sur la place publique, qu'elle devint l'âme même, ou plutôt l'Egérie d'un peuple.
Par ce peu de mots, on voit déjà combien tout était nouveau, et quelle expérience inouïe allait se faire sur une nation.
Il fallait que la philosophie transformât l'ancienne religion, ou que la philosophie devînt elle-même la religion du peuple nouveau. Mais que de questions naissent aussitôt! Un système d'idées pures peut-il servir d'aliment à un peuple? La vérité toute nue, supposé qu'on l'eût trouvée, peut-elle véritablement suffire aux multitudes? Cela s'est-il vu ou se verra-t-il jamais?
Après avoir rencontré de telles questions, par lesquelles s'ouvre la Révolution française, le plus grand malheur serait de ne pas même les pressentir; c'est ce qui arriva.
On a dit que l'époque où la vérité philosophique apparaît aux peuples, marque en même temps leur décadence. Chez les anciens, la raison d'une chose si extraordinaire n'est pas difficile à trouver. Quand la vérité apparut dans les écoles, elle dégoûta le peuple de ses idolâtries. Il comprit assez la vérité pour sentir ce qu'il y avait de faux dans ses croyances, et ne tarda pas à en avoir honte et à les abandonner. Dans ce sens, il est très-exact de dire que Socrate et Platon, pour avoir rencontré un dieu meilleur, ont cor-
rompu le paganisme et avec lui le monde antique; caria plupart des hommes qui s'étaient dégoûtés de leur ancien culte, ne purent s'élever à la région pure des idées. Ils se trouvèrent privés de religion, sans avoir acquis aucune philosophie, ce qui est la pire condition où l'homme se puisse imaginer; par là s'explique la décadence du monde antique. Il s'était assez affranchi de l'erreur pour la quitter, il ne s'était pas assez épris de la vérité pour l'épouser.
C'est là ce qu'on voit encore de nos jours, chez les peuplades sauvages auxquelles on présente, avec le christianisme, un système et un ordre supérieur à celui qu'ils ont jamais pu concevoir. Cet ordre nouveau les trouble, ils ne peuvent y atteindre; mais ils en voient assez pour perdre la foi qu'ils avaient mise en leurs fétiches; dès lors, incapables également de rester dans l'ordre ancien et d'entrer dans le nouveau, il ne leur reste qu'à désespérer et à mourir.
Ainsi, la grande expérience qu'allait tenter pour l'espèce humaine le peuple français, se réduisait à ces termes : puisque le renouvellement de l'ordre moral ne naissait pas des croyances, cette régénération s'accomplira-t-elle par les seules idées? La philosophie deviendra-t-elle une religion pour le peuple? Franchi ra-t-il sans trouble, sans défaillance, l'immense intervalle qui sépare la foi de ses pères et les conceptions des philosophes? Le chemin que ceux-ci ont eu tant de peine à parcourir en plusieurs siècles, le peuple le fera-t-il en un jour? Il l'a du moins tenté ; ce sera là éternellement la marque souveraine de la Révolution française.
Au fond, toutes ces questions étaient renfermées dans celles-ci : lre La France peut elle changer de religion? 2* Quelle religion la France peut-elle adopter ! 3e Les Français peuvent-ils vivre en corps de peuple &ans aucune religion?
Un des signes étranges de ces temps, c'est qu'aucune de ces questions, qui contenaient pourtant en substance tout l'avenir, n'ait eié ouvertement posée par le dix. huitième siècle. Un seul écrivain, J.-J Rousseau, a abord ^ cet ordre d'idées dans la Profession de foi du vicaire sav.yird. Il
semble qu'il avait en lui ce qui était nécessaire pour donner un Credo à la Révolution. Ses paroles étaient acceptées presque sans examen; il inspirait la foi, plutôt que la persuasion. Aucun philosophe n'avait exercé à ce point l'autorité du prêtre. A cela, ajoutez une considération qui frappe. La Profession de foi du vicaire savoyard contient en germe les principes qui constituent l'Unitarisme en Amérique; nulle différence essentielle entre le livre du philosophe et la croyance religieuse d'une partie des États- Unis. Comment le même fonds d'idées qui a produit une religion de l'autre côté de l'Océan, et qui s'y concilie avec la société nouvelle, comment ces mêmes idées, produites avec l'éloquence, l'autorité d'un philosophe prêtre, sontelles restées à peu près stériles parmi nous? Je vois de ce côté de l'eau un livre pour lequel tout le monde se passionne et qui ne produit qu'un enthousiasme stérile, et de l'autre côté, les mêmes pensées, sans, art ni séduction, enfanter un système religieux qui grandit et s'étend à vue d'œil.
Pourquoi cette différence?
Je crois en trouver la raison dans les conclusions mêmes du vicaire savoyard :
« Dans l'incertitude où nous sommes, c'est une inexcusable présomption de professer une autre religion que celle où l'on est né. »
Ainsi, point de révolution religieuse, point de changement dans le culte établi, voila la pensée que Rousseau lègue à la Révolution politique qu'il prépare. Chacun doit demeurer dans le système où le hasard l'a placé
Mais, s'il n'y a point de changement dans 1 Église établie, comment concilier cela avec ces idées si nouvelles, avec cet esprit de bouleversement que le vicaire &avo\ard vient de montrer dans son discours^ Comment allier une profession de foi si inouïe dans l'Église, ou, pou: mieux dire, une telle révolte avec le maintien de l'ancienne Église?
Dans la réponse à cette question est le secret que je cherche : — « Autrefois: je dirais la messe avec la légèreté qu'on met à la longue aux choses les plus gravée, uuu!iJ on
les fait trop souvent; depuis mes nouveaux principes, je la célèbre avec plus de vénération... Je suis avec soin tous les rites, je récite attentivement, je m'applique à n'omettre jamais ni le moindre mot, ni la moindre cérémonie... Je prononce avec respect les mots sacramentels, et je donne à leur effet toute la foi qui dépend de moi .. J'ai longtemps ambitionné l'honneur d'être curé; je l'ambitionne encore, mais je ne l'espère plus. Mon bon ami, je ne trouve rien de si beau que d'être curé... Je pense que solliciter quelqu'un de quitter la religion où il est né, c'est le solliciter de mal faire, et par conséquent mal faire soi-même. » i Un curé qui dit la messe sans croire ni à l'Évangile, ni à TEglise, ni à la papauté, ni à la tradition, ni même à la divinité de Jésus, et qui se contente de laisser penser qu'il y croit, voilà donc l'idéal de réformation que J.-J. Rousseau propose à la Révolution qui le suit! Que tout cela est artificiel et cède à la première épreuve ! Faire croire que l'on croit, c'est le point de départ; d'ailleurs, aucun changement extérieur; l'idée protestante dans la machine catholique. Comme s'il n'y avait aucun rapport entre les idées et les rites! entre les sentiments et les signes, entre les croyances et les formes!
Cette chimère d'un curé catholique qui célèbre avec plus de ferveur tous les rites catholiques depuis qu'il a cessé d'y croire, et qui avec cela reste l'homme de bien par excellence, appartient à un romancier plutôt qu'à un législateur. Au point de vue de la morale, quelle étrange conscience de garder un masque toute sa vie ! et au point de vue de la politique, quelle idée fausse de s'imaginer qu'on puisse bouleverser l'intérieur des choses sans rien changer au dehors! Comme si en laissant la surface, l'habit, la cérémonie au vieux culte, on ne lui laissait pas ce qu'il y a d'essentiel pour le plus grand nombre, et avec la surface le moyen de regagner le fond!
Tout ébranler, pour ne rien changer dans l'ordre moral, telle est la conclusion du vicaire savoyard, projet chimérique s'il en fut jamais au monde.
Qu'arrivera-t-ilsi, au lieu d'un individu, c'est une nation, une Révolution qui s'embarque sur cette idée romanesque?
Outre la contradiction dans laquelle on jetait l'esprit humain et la duplicité qui en naissait naturellement, il y avait une impossibilité qu'il suffit de signaler pour la démontrer. En admettant qu'il se trouvât des individus pour jouer le rôle étrange du prêtre qui ne croit pas à l'autel, n'est-il pas visible que l'influence sociale de ces individus eût été nulle en comparaison de celle de l'institution qui restait inébranlable? Qu'importe à la marche générale des choses qu'un homme, un curé de campagne, dans le secret de son cœur, admette des interprétations nouvelles, s'il ne dit rien de clair sur ces interprétations, si l'Eglise à laquelle il reste soumis maintient les anciens dogmes dans leur forme immuable? Qu'est-ce que cette voix isolée, tout intérieure, en comparaison de la voix éclatante et de l'autorité visible de la tradition sacerdotale?
Si le prêtre nouveau ne dit rien de ses croyances nouvelles, qui en profitera, qui les connaîtra seulement? S'il les enveloppe, s'il les déguise sous les rites anciens, s'il proclame à tout moment sa soumission, comment le peuple, ces hommes simples, pourront-ils découvrir une révolution cachée sous ce déguisement antique? Comment comprendront-ils que ce vicaire idéal donne à chaque mot un démenti à son Église, quand il ne change rien aux rites, aux paroles, aux signes qu'elle a institués? Il leur faudrait pour cela une divination prophétique; car le plus grand ' mystère de cette forme nouvelle de religion serait le prêtre qui voudrait l'établir.
Voilà donc une révolution religieuse qui s'accomplirait sans que personne en eût conscience! Un malentendu éternel en serait le fond. Le peuple, en voyant les anciennes cérémonies, les anciens sacrements, resterait persuadé^ que l'ancien dogme est conservé. Le prêtre seul aurait le secret des changements qu'il y apporte dans son for intérieur; il n'aurait fait de révolution que pour lui-même; le reste dû monde n'en saurait rien.
Ainbi, un immense trouble jeté dans la conscience humaine, et, en résultat, nulle innovation véritable. Je vois sur les traces du vicaire savoyard toutes les croyances minées, tous les dogmes ébranlés, un immense bouleverse^
ment de la tradition. Ce que le vicaire savoyard touche de ses mains, il le renverse jusque dans le fond des abîmes. Ce ne sont partout que ruines du vieux culte; la terre même chancelle et s'entr'ouvre à chaque pas; les livres, les institutions disparaissent les uns après les autres. A mesure que je suis ce guide, ce révélateur de l'esprit nouveau, les croyances, les traditions, les monuments s'évanouissent comme l'ombre; et lorsqu'au sortir de ce pèlerinage à travers tant de débris, je crois atteindre un ciel nouveau, lorsque j'espère, sinon embrasser l'avenir, du moins avoir franchi le passé, qu'arrive -t-il? Le vicaire savoyard m'a ramené au seuil de la vieille Église; il me fait rentrer dans ce cercle du moyen âge que je croyais avoir franchi pour toujours! Et tant d'efforts pour en sortir, tant d'angoisses, tant de témérités, une si longue sueur de sang, tout cela se trouve inutile; il faut revenir après mon guide dans la cité des morts. Je me vois de nouveau au point de départ, scellé, enseveli dans l'ancienne lettre que je n'ai pas brisée, mais plus misérable, plus trihte qu'auparavant. Tel le prisonnier qui, après avoir essayé vainement de franchir la dernière barrière, rentre à pas lents, la tête baissée, le désespoir au cœur, dans son cachot.