DU VICAIRE SAVOYARD
Par là. je commence à pressentir ce que deviendrait une révolution qui s'engageiait aveuglément sur le» pas du vicaire savoyard et qui ferait de sa profe^ion de foi le livre de la loi. J'imagine qu'elle montrerait d'abord une extrême audace; elle regarderait avec mépris chacune des révolutions passées; et sur cela le genre humain croirait
qu'elle ne laissera rien debout sur la terre. Ce peuple aurait des moments où il semble peser dans ses mains Dieu lui-même. On dirait alors que toutes les choses célestes restent suspendues en attendant le jugement de la place publique. Un oui ou un non qui sortira de la bouche de ces hommes décidera la question; ils jouent à croix ou pile l'éternité; et la nature se tait jusqu'à ce que le jeu finisse.
Ce peuple entasserait dans le monde visible autant de ruines que le vicaire savoyard dans le monde invisible. Mais, comme le vicaire savoyard, le moment vient où il chancelle; il se trouble, une partie des ruines qu'il a faites se relèvent derrière lui. Il ne sait plus s'il ne faut pas rebâtir ce qu'il a démoli. Aucun de ses pas n'est irrévocable. Après avoir étonné le monde de ses audaces, il peut fort bien l'étonner de sa timidité; pour conclure, il n'est point impossible qu'après avoir parcouru, comme le vicaire savoyard, les champs illimités de l'avenir, il ne revienne comme lui tristement, humblement, s'asseoir dans la cité des morts.
Pour cela, que faudrait-il? Qu'avec le prêtre de Rousseau, on allât se persuader qu'il suffit, pour renverser l'ordre moral, de changer les individus sans toucher à l'institution. Car l'esprit des individus passe, l'esprit de l'institution demeure. Si l'idée de changer le monde par l'influence du Ion prêtre, sans rien changer à l'Église, entre dans la tête des chefs de la Révolution, tout leur semblera d'abord très-facile. Ils croiront avoir fait une découverte dans l'humanité; ils s'épargneront les grandes difficultés qu'ont rencontrées les hommes avant eux. Rien ne paraîtra plus aisé que la régénération sociale, tout le monde y prêtera d'abord les mains. Qui voudrait supposer à une régénération philosophique et religieuse, si elle n'oblige pas à un seul changement dans la vie extérieure et ne doit déplacer ni un rite, ni une cérémonie? Mais cette facilité apparente ne tarderait pas à tromper l'univers. On réputera la révolution faite lorsqu'elle ne sera pas même commencée.
A mesure que les difficultés paraîtront, les- uns arriveront incontinent au découragement, les autres à la
fureur. Comme personne ne sera préparé à la lutte, les coups le plus souvent tomberont au hasard. Tout sera frappé, déraciné, excepté la cause première du mal.
C'est-à-dire que cette révolution ne sera pas orientée, ou plutôt elle le sera sur un écueil. Il lui manquera une de ces idées simples et suprêmes qui illuminent les ténèbres. Rousseau n'a fait luire qu'un flambeau incertain; on jugera la révolution sociale aisée, parce qu'on aura éludé la révolution religieuse. A force de vouloir rendre cette régénération facile, on la rendra presque impossible.
Autre dogme du vicaire savoyard : * Je regarde toutes les religions particulières comme autant d'institutions salutaires. Je les crois toutes bonnes quand on y sert Dieu convenablement. »
C'est là une des idées qui s'empareront le mieux des esprits et qui, se glissant -dans le génie des plus intrépides novateurs, ôteront jusqu'au désir même d'une réforme religieuse.
Il est évident que, si cette conclusion de Rousseau eût été la loi de l'humanité, aucun changement profond, irrévocable, ne se serait jamais accompli sur la terre. Le christianisme, jugeant le paganisme chose salutaire, excellente, se serait bien gardé de prétendre à le remplacer.
La réforme au seizième siècle, usant du même principe, n'aurait pas même conçu la pensée d'enlever le monde au catholicisme. Mais les religions et les formes qui enveloppent l'idée de Dieu étant toutes réputées égales, il n'y aurait aucune raison pour que Tune se substituât jamais à l'autre; ce qui condamne le monde et l'histoire à une immobilité absolue.
Je vois dans cette profession de foi Jupiter consacré par le Christ, l'augure par l'apôtre, le pape par Luther; ou plutôt aucune de ces différences dans la conception religieuse, qui marquent autant de nouvelles époques dans le monde civil, ne se serait rencontrée.
La pensée humaine, au lieu de graviter vers la lumière dans la région des vérités éternelles, aurait commencé par l'indifférence et s'y serait assoupie. Si toutes les idées sont
égales, pourquoi abandonnerais-je l'une pour embrasser l'autre?
Pourquoi abjurer Jupiter et les autres dieux?
Il suffirait, en les conservant, d'adopter l'interprétation secrète de Platon ou de Julien. Pourquoi sortir du moyen âge? Pourquoi au seizième siècle se séparer de la papauté? Pourquoi tenter des formes nouvelles? C'est assez, en conservant les anciennes, d'y appliquer en secret un autre esprit.
Voilà donc toutes les révolutions condamnées dans le passé! J'admire qu'en même temps que le vicaire savoyard déchaîne les puissances intérieures qui poussent au changement, il condamne la terre à une immobilité éternelle, et je crois découvrir ici la cause de tant de stérilité au milieu d'efforts si magnanimes. Rousseau jette dans les fondements de la révolution française une idée fausse. Or ces idées peuvent ébranler le globe, mais il n'y a que la vérité qui germe.
Les Français, n'ayant pu accepter les avantages de la révolution religieuse du seizième siècle, ont été entraînés à les nier. Étrangers à la réforme, ils en ont conclu que le protestantisme qu'ils avaient repoussé n'était en rien supérieur au catholicisme qu'ils avaient gardé; par là, à combien de fausses vues n'ont-ils pas été entraînés dans la théorie et la pratique des grandes affaires!
Un écrivain, de. nos jours, semblait fait pour tout éclairer d'une lumière sereine, impartiale; l'auteur de Démocratie en Amérique n'a pu cependant s'affranchir de cet étroit horizon où la pensée française est encore à moitié emprisonnée, en dépit des coups répétés de l'expérience; il dit d'une manière générale que la liberté des États-Unis est due à la religion. Mais quelle religion? Sont-elles donc toutes égales? ont-elles toutes le même génie, le même caractère? est-ce donc la théocratie romaine qui a fait les États-Unis? Combien cette pensée confuse d'un homme si judicieux a ajouté encore au trouble des intelligences sur le point d'où dépendent tous les autres ! En confondant, brouillant le tempérament des religions, il lui a été impossible de s'expliquer pourquoi, à mesure que le catholicisme
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augmente dans une nation, la liberté y diminue. Au lieu d'en chercher la cause, il n'a pu témoigner que sa surprise !.
Mettre toutes les religions, tous les cultes, toutes lesconcexjtions de la vie infinie sur le même plan 2, c'est une erreur de perspective dans la représentation idéale du temps. Nulle erreur n'est plus enracinée dans l'esprit des Français. Souvenez-vous de ces peintres du moyen âge, qui jetaient pêle-mêle sur le même plan les divers objets de leur tableau; l'homme, la maison, l'arbre, l'océan, se superposaient l'un à l'autre; il en sortait une confusion inextricable où l'harmonie ne pouvait naître. Il n'y avait ni intervalle, ni proportion réglée entre les choses; quoique belles, prises individuellement, elles semblaient jetées au hasard, et se combattre l'une l'autre. Aucune ne paraissait avoir trouvé sa vraie place; elles se disputaient, dans une sorte de chaos, l'air, l'ombre, le jour. Des milliers d'années auraient pu se passer ainsi, sans que le point véritable de l'art, c'est-à-dire l'harmonie, fût trouvé. A la fin, quelqu'un imagina d'établir une différence profonde entre les plans des objets; il créa la perspective, et tout rentra dans l'ordre; depuis ce moment l'art moderne est accompli. Quel service rendrait aux hommes celui qui établirait la perspective vraie dans la représentation des idées et des croyances! Il consommerait l'art social, il mettrait l'ordre dans les esprits. Je l'ai du moins tenté; j'y ai employé la moitié de ma vie.
Comment, au reste, la Révolution française n'aurait- elle pas adopté J.-J. Rousseau pour son législateur? Il est luimême à cette Révolution ce que le germe est à l'arbre. Il la représente d'avance et la personnifie, autant qu'un individu peut représenter un système social.
Celui qui pénétrerait dans le fond et les replis de la vie