M. de Tocqueville, Lettres
2. Je demandais à une femme ce qu'elle pensait de la musique de la Favorite. — t Mon Dieu ! monsieur, toutes les musiques se ressemblent. » Ne faisons pas de cette réponse notre dernier mot de l'histoire religieuse.
de J.-J. Rousseau, y verrait comme enveloppée l'histoire de la Révolution française dans le bien et dans le mal; il lui lègue non-seulement ses idées, mais son tempérament. Cet ouvrier d'abord timide, tant qu'il est inconnu, puis orgueilleux, ombrageux, dès qu'il entre dans la gloire, n'est-ce pas l'avant-coureur du peuple émancipé? Il professe que tout est bien dans l'homme ; il finit par trouver le genre humain suspect. Philanthrope, il s'avance chaque jour vers une misanthropie implacable. 11 est étranger et il n'en représente que mieux une Révolution qui s'arme contre toutes les traditions. Son livre de la loi, le Contrat social, ne relève d'aucun temps, d'aucune expérience : géométrie sociale, sorte de mathématiques civiles pour un peuple à qui l'histoire se montre en ennemie,
Rousseau se croit trahi par tous les siens; pas un ami quïl n'immole à son idole, le soupçon. Je commence à craindre que la Révolution, qui se modèle sur lui, ne lui emprunte ce génie; j'ai peur qu'elle n'immole aussi ses amis les plus sûrs à cette même divinité inexorable.
Rousseau s'est perdu dans une vision de complots ténébreux où sa raison chancelle. Que sera-ce des hommes et des factions qui le prendront pour guide? Partis de l'idée d'une innocence absolue qui n'est nulle part, n'arriveront-ils pas, en se croyant trompés, à une misanthropie universelle? C'est leur idée fausse qui les trompe; ils se figureront que c'est une conspiration des hommes et des choses.
Enfin, j'aperçois dans les dernières œuvres de Rousseau une théorie qui m'effraye plus encore, sur la vérité et le mensonge; il admet une foule de cas où il est permis de frauder la vérité pour Y embellir. Quelle porte il ouvre par là à la déclamation!
Quoi, donc I la parole ingénue, n'est-ce pas là tout l'homme? la vérité, n'est-ce plus la beauté? la simplicité n'est-elle plus la condition et l'ornement du vrai? L'art d'écrire, de parler aux hommes, suppose-t-il une alliance avec le faux? Voilà un ordre nouveau dans lequel j'entre pour la première fois. .
Au moment d'ouvrir les portes de l'avenir, il me sera-
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blait que la parole humaine devait se retremper dans l'inflexible sincérité. Au contraire, je découvre une certaine complaisance pour le faux. Si cette complaisance est dans le maître, que deviendra-t-elle dans les disciples? Vérité, ornements, artifices, sophismes, que la pente est glissante! et que serait l'avenir s'il n'en faisait plus la différence !
La grandeur de la Constituante et de la génération mêlée à son œuvre, c'est de penser que la Révolution qui sortira de tant d'efforts sera non pas bornée à un peuple, mais universelle. On se sent invincible, parce que l'on agit dans l'intérêt, non-seulement de la France, mais du monde. La Constituante revendique, avant les droits des Français, les droits de l'homme. Cette idée éclate dans chaque parole; elle est l'âme de toute une génération. Y est-on resté fidèle?
De ce caractère d'universalité il suivait nécessairement que la Révolution française devait résumer les révolutions précédentes et réunir les conquêtes morales que l'homme moderne avait accomplies. Par exemple, si d'autres peuples s'étaient affranchis, depuis des siècles, du joug spirituel du moyen âge, il semblait impossible que la nation française restât en arrière de ces peuples, au moment même où elle proclamait une ère nouvelle pour l'univers. Puisque Luther a affranchi de la servitude de Rome la moitié du monde, sans doute le premier acte du nouveau peuple émancipateur sera de briser ce qui reste de cette servitude.
Voilà une nécessité réclamée par la logique. Car le bon sens, la raison, refusent de concevoir que la grande nation, appelée à renouveler la terre, montre moins d'audace et
de courage dans l'ordre moral qu'un moine saxon du seizième siècle.
Le moyen âge, à moitié vaincu il y a trois siècles, va achever de disparaître; et le signe de cette défaite sera la chute de la primauté du pape, dans lequel survit le moyen âge. C'est ce que la raison demande pour que la Révolution annoncée ait le caractère d'universalité et de durée qu'on lui accorde d'avance.
Comment supposer, après l'immense discussion du dixhuitième siècle, que la Constituante, qui la résume, laisse subsister dans sa plénitude de puissance l'institution fondamentale de l'ancien régime religieux? Apparemment, si l'exemple de Luther n'emporte pas les- courages, l'esprit des philosophes, s'ajoutant à cet exemple, décidera les plus timides. On ne verra pas cette contradiction monstrueuse d'un peuple qui appelle le monde à un ordre nouveau et qui, dans le même temps, s'ensevelit dans l'Église par laquelle subsistent tous les ordres anciens.
A cela se joint une raison particulière pour que la nation française achève, dans sa révolution, l'œuvre commencée contre les formes religieuses du moyen âge par la réformation et la philosophie. L'autorité absolue du pouvoir spirituel de Rome est le sceau éternisé de la soumission des peuples au génie romain. S'il est vrai que l'âme de la France se réveille, elle rompra le lien qui, depuis la conquête latine, l'attache, en esclave, au Capitole. Si la Révolution française doit émanciper le fond indigène de la nation, celle-ci échappera au joug de Rome. S'en affranchir n'est pas seulement pour la France une satisfaction de l'esprit, un progrès dans l'échelle morale; c'est encore le signe qu'une race d'hommes vient d'échapper à la servitude séculaire d'une conquête étrangère. La vieille Gaule s'émancipe avec la France. Elle brise l'anneau de César qui survit dans le pape.
C'est là justement ce que craignaient le plus les ennemis de cette Révolution; ils voient, ils croient voir l'ancienne Église en ruine; déjà ils la pleurent d'avance. L'idée ne vient à aucun d'eux qu'un pareil torrent soit déchaîné de si loin pour s'arrêter et reculer dès qu'ils lui feront signe.
Ils se souviennent que d'anciennes religions ont cédé aux décrets des empereurs chrétiens ; et ils frémissent à l'idée que la borne du monde spirituel puisse encore une fois être changée.
Car avec cette limite changera tout le reste. Le moyen âge étant franchi, qui retiendra désormais l'humanité? qui l'empêchera de s'élancer vers un ordre nouveau? Il faut donc désespérer du passé? La Révolution française devient ce qu'elle a promis d"être, universelle. Les esprits se dilatent; une ère véritablement nouvelle commence; l'horizon s'ouvre pour des cieux nouveaux, et chacun sait que la fuite vers le passé est impossible. L'Église, qui était comme la substance de ces siècles éteints, ne dominant plus, les hommes prennent le parti d'être de leur temps. Chaque jour amène son résultat, et il s'éloigne toujours davantage du point de départ.
Les acclamations qui ont salué l'avènement de cette révolution ne cesseront pas; et les hommes, ayant rejeté l'ancien esprit, ne le verront pas renaître sous d'autres formes. Ils ne risqueront pas de tourner dans un cercle éternel qui ramène sous des noms nouveaux la servitude ancienne. Mais ayant agi conformément aux lois de la raison, ils jouiront de la paix et de la lumière croissante qui convient à des êtres raisonnables.
Voilà ce que la logique toute seule faisait craindre ou espérer de la Révolution française. De cette région des. idées, descendons à l'histoire.