CHUTES ET CONTRADICTIONS
Il y a aujourd'hui soixante-quinze ans que la Révolution française a proclamé la liberté avec les droits de l'homme. Des flots de sang ont été versés pour cette conquête à travers toute l'Europe. Des assemblées immortelles ont
acclamé, fortifié, constitué l'une après l'autre ces droits nouveaux. Deux millions d'hommes sont morts pour cette cause. Tout ce que la nature humaine renferme d'énergie, de puissance, y a été dépensé. On ne verra jamais, dans le grand nombre, ni plus de dévouement, ni plus de vertus publiques. Rien n'a manqué de ce qui fait réussir les affaires humaines : orateurs, capitaines, magistrats. Tout le monde a prodigué ce qu'il possédait; les mères ont donné leurs fils, les fils ont donné leur sang. La victoire, non plus, n'a pas manqué ; car tous ceux qui ont attaqué cette révolution ont péri sans l'ébranler. Et après ces victoires accumulées au dedans et au dehors; après que ces immenses assemblées ont passé avec le bruit que font la puissance, le génie, la gloire ; après ce fracas d'une société qui tombe et d'une autre qui s'élève, si je jette les jeux autour de moi pour voir le résultat politique de tant d'efforts magnanimes; si je cherche l'écho vivant de tant de paroles de flamme, de tant d'acclamations triomphales ; si je me détourne pour contempler à loisir les libertés acquises par tant de gigantesques travaux; si je veux mesurer l'arbre dans sa croissance, après avoir vu le germe semé dans le sillon, si... mais non, je n'achève pas; la plume me tombe des mains.
Dans ce silence, tout me déconcerte; des contradictions si étonnantes, des commencements si héroïques, des promesses si magnanimes et de tels mécomptes, comment les accorder? Encore si ces chutes n'étaient arrivées qu'une fois, mais on en peut compter plusieurs de ce genre en un demi-siècle. Elles ne sont donc pas un accident, mais un élément de notre société nouvelle. Quelle en est la cause?
Qu'étaient-ce que ces assemblées qui ont préparé de telles méprises? Quelle était la force, la vérité des conceptions de nos pères?
Aussi longtemps que j'ai vécu dans l'attente de leurs promesses, j ai pu me déguiser à moi-même leurs erreurs. Maib dans la chute commune, ils sont entraînés aussi bien ■que moi Je suis contraint de les considérer de près, sans prestige et saus voile. L'expérience nous ramené à la vérité historique.
Ces hommes n'aurai en t-ils si vaillamment disputé entre eux que de chimères? se seraient-ils égorgés pour des songes? Voilà ce qu'une postérité que je ne sais comment nommer m'oblige de demander. Le plus grand mal que nous ayons fait au monde est de permettre que cette question soit possible.
Chutes et contradictions. Je dois en chercher les causes dans la Révolution elle-même; et il faut que je trouve des raisons assez profondes pour qu'elles se mêlent à tout, puisque évidemment ce n'est ni par un détail, ni par surprise, que des eifets si extraordinaires sont produits. Voyons donc quel a été le principe efficace de servitude que nos pères ont laissé dans la Révolution française; ici je crains de rencontrer les mêmes préjugés aussi ardents chez les amis que chez les ennemis de la Révolution.
CCMMENT SE SONT FAITES LES REVOLUTIONS RELIGIEUSES DANS LES TEMPS MODERNES1.
Je n'ai pas à accuser ou à louer le principe théologique de ces révolutions. Je demande seulement à montrer comment elles se sont opérées, car il est certain que l'on a jeté mi taux voile sur leur histoire; et c'est cette histoire qu'il s'agit de comparer à la nôtre.
Tout le monde dut croire que l'Assemblée constituante avait réalisé les conquêtes et la pensée suprême du siècle, lorsqu'elle proclama la liberté de conscience, dans les termes suivants : « La constitution garantit à tout homme le droit d exercer le culte religieux auquel il est attaché. »
Dès ce moment, plusieurs pensèrent que la Révolution
1. Dans ce chapitre, je rétablis l'histoire de la Religion avant la Révolution françai e. Raconte- le passé, est-ce en faire la condition de 'avenir ?
était achevée; une liberté si haute, qui était l'âme même de l'époque, dut nécessairement paraître le gage assuré de toutes les libertés futures. Que restait-il à faire après cela, sinon à laisser ce principe s'épandre sans obstacle? Il était la lumière et la vie ; il éclairerait toute intelligence, comme le Verbe nouveau. Il vaincrait par sa seule présence les anciennes ténèbres; il transformerait la religion nationale; et déjà les plus hardis pensaient qu'au seul contact de la liberté allaient s'évanouir des croyances que l'on jugeait mortes. Illusion éternelle des gens de lettres! Ils voyaient l'irréconciliable inimitié de l'Eglise et de la philosophie disparaître dans une tolérance mutuelle!
Comment est-il arrivé que ce principe magnanime, qu'il faudrait être insensé pour ne pas accepter, n'ait point produit ce que le dix-huitième siècle en attendait? Comment le passé, que l'on croyait dépossédé pour toujours, a-t-il repris si vite autorité?
Éblouis par l'idée seule de la liberté des cultes, les écrivains du dix-huitième siècle n'avaient jamais réfléchi sur ce que ce principe contient et sur ce qu'il ne contient pas. 11 leur semblait suffire pour organiser le chaos; ils lui prêtaient une force active de régénération qui devait, en quelques jours, renouveler le monde.
Voici à cet égard ce que l'histoire et l'expérience m'ont enseigné par de dures leçons.
Ne vous figurez pas que vous fassiez dans un État un changement profond, par cela seul que vous y proclamez la liberté des cultes, car il n'est rien de plus facile que de réduire cette merveille à n'être qu'un mot; et les gouvernements ont bien tort de s'en effrayer. Laissez les mots, voyez la chose. Elle ne change presque en rien le tempérament religieux d'une nation.
Chez un peuple où tout le monde a la même croyance, et où personne n'a l'idée d'en changer, donner la liberté des croyances, c'est véritablement ne rien donner du tout!
Établissez la liberté de conscience à la Mecque, à Tunis, au Japon, vous aurez établi un admirable principe, avec la presque certitude qu'il n'aura prochainement aucune conséquence sociale.
146 LA EÉVOLUTION
Si Luther et Calvin se fussent contentés d'établir la liberté des cultes sans rien ajouter, il n'y aurait jamais eu l'ombre d'une révolution religieuse au seizième siècle.
Qu'ont-ils donc fait? Le voici. Après avoir condamné les anciennes institutions religieuses, ils en ont admis d'autres sur lesquelles ils ont bâti des sociétés nouvelles ; et c'est après que les peuples ont contracté ce tempérament nouveau, que la porte a été rouverte plus tard à l'ancien culte, qui, par la désuétude, avait cessé de se faire craindre. Telle est la loi des grandes révolutions religieuses qui se sont établies dans le monde.
C'est ainsi, et non autrement, que l'Angleterre, les États Scandinaves, la Hollande, la Suisse, les Etats-Unis, et tous les peuples enfants de la Réforme, ont pu contracter une âme nouvelle. Tous, sans exception, ont tenu l'ancienne religion pour ennemie, ou du moins l'ont voilée et éloignée, aussi longtemps que cela a été nécessaire pour imprimer d'autres habitudes morales, un autre esprit à la aation. Quand enfin le vieux culte eut perdu sa puissance par l'oubli et par le goût des nouveautés, alors les États régénérés lui accordèrent une liberté qui n'avait plus de péril. Car il reparaissait en étranger; ombre atténuée de ce qu'il avait été. La nation était trop fortement engagée pour revenir à son point de départ. On rendit ses droits au vieil esprit quand il lui fut impossible d'en faire usage pour ressaisir l'autorité.
Voilà comment toutes les sociétés qui ont rompu avec le prssé ont réussi à changer non pas seulement leurs dehors, mais leur esprit, seule révolution, à vrai dire, qui mérite ce nom.
■ Aujourd'hui, nous voyons l'Angleterre, la Hollande, les États-Unis s'ouvrir de nouveau au catholicisme, sans perdre pour cela, en quoi que ce soit, le tempérament de la. réforme. Le grain, semé en terre, a produit la plante qu'il devait produire ; elle n'a plus rien à craindre du voisinage des autres. Sa nature est fixée, elle ne changera pas. Au contraire, vous trouverez que toutes les lois que l'on s'est contenté, à l'origine d'une révolution, d'établir la concurrence des cultes, l'ancien est re&te le maître; il a
LA KELIGION 147
•continué de donner sa forme à la société. La domination absolue ne lui a été ôtée qu'en apparence.
J'ai montré les principes des anciennes révolutions; voulez-vous voir maintenant, en un seul trait, combien la Révolution française est jetée dans un autre moule que celles qui l'ont précédée? Ce sera pour elle la preuve d'une grande aspiration morale dès le point de départ; en même temps, ce but si élevé n'ayant pu être atteint du premier bond, expliquera une partie de la chute.
La différence entre la Réforme et 89 est celle-ci : en matière religieuse, la Révolution française a commencé par où toutes les autres ont fini. Son premier mot a été « tolérance ». Il avait été le dernier des révolutions antérieures.
Mais comme en France l'Église nationale résistait absolument à ce principe, voici ce qui s'en est suivi. Il a été impossible aux hommes de la Révolution de greffer l'idée nouvelle sur le vieil arbre; quand ils ont cru, dès le premier pas, cueillir le fruit nouveau de l'humanité, ils n'ont cueilli que le fruit amer du passé, et ils ont rejeté toute vie religieuse comme également empoisonnée; ce qui a mis une contradiction absolue entre leurs pensées de tolérance et leurs actes d'oppression. C'est pour cela que le monde se soulève si aisément contre ces souvenirs. Nos pères n'ont pu tenir leurs promesses; chacun s'est cru joué dans sa part de ciel et d'immortalité.
Dans la loi, liberté des cultes; dans la réalité, interdiction de tous les cultes. D'où il est résulté que, sans pouvoir s'appuyer d'aucune Eglise, la Révolution les a eues toutes également contre soi; et, ce qui est le comble, on n'a eu ni la paix féconde que donne la tolérance, ni la paix muette que procure l'interdiction de l'ennemi; mais une guerre stérile, acharnée, interminable, atroce, celle de Vendée, où nul ne pouvait être ni vainqueur ni vaincu. En effet, après les exterminations, le monde religieux se trouva peu changé.
Pour moi, je ne- puis me lasser d'envisager ce résultat : tandis que les révolutions du seizième siècle ont émancipé des institutions religieuses du moyen âge la moitié de
l'Europe, il a été impossible à la grande, à l'invincible Révolution française d'affranchir de ces mêines institutions un seul village.
Quoi donc! est-ce un tort à l'homme de se proposer d'emblée un but magnanime? Est-il coupable d'aspirer dès le premier pas à ce qu'il y a de plus grand, à ce qui doit nécessairement l'emporter comme souveraine équité? Faut-il s'étonner de le voir ployer si tôt, chez nous, sous ce fardeau de vérités sociales, quand ailleurs les peuples ne s'en sont chargés que de siècle en siècle, successivement et à de longs intervalles? Doit-il être puni d'avoir voulu être juste trop tôt? Cette ambition de justice était-elle si condamnable? Je ne fais ici que toucher ce point; il reviendra assez fréquemment et s'expliquera dans la suite de cette histoire.
Quand une religion a donné son tempérament à un État ou à un peuple, vous pouvez ouvrir la porte à des religions étrangères ; celles-ci ne parviennent pas à changer le tempérament que le peuple a reçu. La France, la Belgique, depuis 1*789, ont donné entrée chez elles au protestantisme; le fond des croyances n'en a pas été changé d'une manière appréciable. Toutes les fois que le catholicisme a voulu y mesurer ses forces, il a pu s'assurer que la liberté des cultes, si elle ne lui a rien donné, ne lui a rien Ôté.
En matière de liberté des croyances, nous avons conquis surtout l'apparence et l'ombre, comme en presque tout le reste. Il ne serait pas possible d'établir chez nous le régime des Églises libres, indépendantes du gouvernement, comme en Suisse, en Amérique. Le protestantisme, contrarié chez nous dans ses voies naturelles, tend à s'y dénaturer en devenant, au lieu d'une religion d'examen, une religion d'autorité.
De tout cela, gardez-vous de conclure que la liberté des cultes est sans importance; dites seulement que cette importance n'est pas celle qu'on suppose et que surtout elle peut aisément être réduite à rien. C'est la plus magnifique des paroles; ce peut être aussi la plus vide.
• Que signifiait cette parole toute seule, pour la France
de 1789? Le droit imprescriptible de ne pas sortir du cercle de ses anciennes formes religieuses, et, par une conséquence rigoureuse, le droit de faire une révolution qui, ne changeant rien à l'ordre spirituel établi, ramènerait presque infailliblement, sous d'autres noms, le principe constituant de l'ancien ordre politique.
Pourquoi la révolution d'Angleterre a-t-elle réussi? J'ai déjà répondu, parce qu'elle a été consacrée par la révolution religieuse. En effet, la nation anglaise a cette garantie, que l'on ne peut revenir en deçà de la réforme et retomber dans le catholicisme jacobite. De là, sa confiance, sa sûreté, son calme au milieu de la lutte des partis. Il y a un point acquis, une certitude, une ancre, un port; cela n'a pu exister en France. Nous n'avons pu fixer un point moral pour nous empêcher de retourner aux abîmes.
Les Français, a-t-on dit, ont des sensations, et pas de principes. J'ai montré que cela vient, non de leur légèreté, mais de ce qu'il leur a été absolument impossible de fonder leurs principes politiques sur leurs croyances nationales, ou de les concilier; de là, leurs idées sont toujours suspendues à la merci de chaque vicissitude ou de chaque imagination. Ont-ils bâti sur le sable?
Quel pays avait reçu de plus beaux dons? Qu'en a-t-il fait?
ESSAI DE REVOLUTION RELIGIEUSE PAR LES CONSTITUANTS. NOVATEURS QUI N'OSENT S'AVOUER.
Le grand empereur catholique Théodose fit mettre aux voix dans le sénat de Rome, en sa présence^ quel Dieu il fallait adorer, le Christ ou Jupiter. Le sénat donua la majorité des voix au Christ; il fut proclamé le vrai Dieu, et les écrivains ecclésiastiques ont tous applaudi à l'empereur,
qui d'un scrutin fit sortir le Dieu de l'Évangile. La Constituante, en mettant aux voix l'organisation de l'Eglise, imita de bien loin le scrutin de Théodose; mais ce qui avait été applaudi par les saints dans le prince, parut exécrable dans les tribuns.
Dès que l'on arrive à l'Assemblée constituante, il est un point sur lequel tous nos écrivains sont d'accord pour la blâmer : elle a eu tort de toucher à la question de la religion. La constitution civile du clergé, c'est la grande faute, disent-ils; tous unanimes à condamner un premier effort entrepris pour mettre d'accord l'ancienne religion et la société nouvelle.
Que fallait-il donc? Voici la réponse ordinaire^ : Il fallait que la grande Révolution passât, sans que l'Eglise s'en aperçût; que tous les rapports fussent changés, sans que la religion, qui est la réunion et l'âme de tous les rapports, eût à souffrir d'aucun de ces changements; il fallait, par exemple, ôter au culte les actes civils, sans que le culte en sût rien; que la nation fût régénérée sans que la religion, qui est la conscience morale d'une nation, en fût instruite; renouveler toutes les lois, sans que la religion, qui' est la substance même des lois, en reçût la moindre atteinte; il fallait que l'innovation s'accomplît sans que le génie du passé eût le moindre soupçon qu'il entrât quelque chose de nouveau dans le monde.
Quoi de plus? Il fallait que le cercle devînt carré sans pouvoir s'en douter; il fallait que toutes les propriétés de la courbe fussent changées, sans que l'équation générale de cette courbe fût modifiée en quoi que ce soit.
Ces idées font aujourd'hui partie .du domaine public. C'est par elles que nous avons péri, d'ailleurs prêts à périr encore par la même raison et de la même manière; le temps, à cet égard, ne nous ayant rien appris. Telle est, sur ce problème fondamental, notre philosophie. On n'y peut rien changer. Pourtant, voyons, examinons.
Yous reprochez à la Constituante d'avoir voulu, avec Mirabeau, coordonner la religion avec la vie publique. Mais cette autre utopie qui est la nôtre, et qui veut qu'il n'y ait aucun rapport entre ce que l'on croit et ce que l'on fait, nfr
s'est-elle pas trouvée aussi ruineuse et cent fois plus impossible que la première?
Il était réservé à nos temps d'imaginer que l'âme humaine n'entre pour rien dans l'action politique, que le même homme peut être poussé religieusement dans un sens, politiquement dans un autre, et qu'il n'y a aucun inconvénient à cette destruction radicale de la conscience humaine.
Avant que Mirabeau eût été enlacé dans le piège qu'il croyait tendre, cette haute raison , abandonnée à ellemême, avait rendu un jugement opposé sur la question. Quand il portait la Révolution dans sa tête, sans l'abaisser ni devant la cour nj devant l'Assemblée, il avait parfaitement compris qu'il n'y avait pas de révolution si l'on ne domptait l'ancienne Église. Il écrit ces mots au roi luimême : « Si l'Assemblée nationale s'occupe du célibat des prêtres et détruit cette discipline barbare que le gouvernement n'a pas le plus léger intérêt à soutenir, les esprits, même faibles, ne pourront oser concevoir de craintes sur la disposition nationale des biens ecclésiastiques. » Dans cette vaste intelligence, alors livrée à sa droiture naturelle, le premier pas à faire était l'anéantissement du principe de la caste dans la religion nationale. Cette brèche faite dans l'Eglise, c'était la porte par laquelle entraient naturellement toutes les réformes. L'esprit logique de Mirabeau ne comprenait pas alors que l'on entreprît de révolutionner la société sans révolutionner l'Église.
Il fallut bien rabattre de cette hauteur d'idées, sitôt qu'on s'adressa à l'Assemblée constituante; et la proposition fameuse du prêtre dom Guérie donna à l'esprit du dix-huitième siècle une belle occasion de se renier.
On sait que cette proposition consistait à déclarer religion de l'État la religion catholique et romaine.
Quelle fut à cette question la réponse de la Révolution?
L'occasion était bien choisie pour se déclarer.
De quel mépris souverain le dix-huitième siècle, rassemblé dans la Constituante, ne va-t-il pas accueillir la pensée du chartreux? Pense-t-on inaugurer l'ère nouvelle en se mettant à la suite d'une Eglise que la moitié de l'Eu-
rope a déjà rejetée, il y a trois siècles? Veut-on faire une révolution au profit de l'avenir, ou ne veut-on. qu'acclamer le passé? Cette Église que Ton propose de reconnaître pour chef, c'est l'ennemi commun. La raison de tout le siècle l'a cent fois condamnée, et si les hommes se réunissent aujourd'hui, c'est pour rejeter ensemble ce qu'ils ont déjà repoussé individuellement. La Révolution, qui vient fermer le moyen âge, commence par fermer l'Eglise du moyen âge.
Si la langue eût été sincère, voilà ce que le dix-huitième siècle eût répondu par la gauche de l'Assemblée constituante. Mais les discours furent bien différents de la vérité. Surpris, déconcertés par la question, qui n'était rien autre chose que la Révolution, c'est en se reniant, en se démentant, que les novateurs répondent. Ils veulent éluder la question, et ils ne voient pas qu'ils éludent la Révolution elle-même.
Pourquoi, disent-ils, déclarer religion d'État l'Église du moyen âge? Qui oserait lui nier ce droit? Proclame-t-on la lumière, la géométrie? Mirabeau va plus loin. Affirmer que la nation est inféodée au catholicisme, c'est supposer qu'il puisse en être autrement. Ainsi ils refusent de proclamer leur servitude, non parce qu'elle leur est odieuse, mais au contraire par respect pour cette servitude qu'il ne convient pas de mettre en doute.
On peut dire que, dès ce premier pas, la Révolution française a donné sa mesure. Qui eût cru que, sous ces dehors si audacieux, il y eût tant de timidité cachée? Hardi contre tous, excepté contre l'ennemi, toutes les fois que cet ennemi se lèvera, l'esprit de la Révolution répétera la scène de la Constituante et du chartreux dom Guérie. On s'humilie, on s'abaisse, on croit tromper le passé qu'on encense ; déjà l'on est pris dans son piège.
Voyez la discussion sur la constitution civile! Comme il est évident que le dix-huitième siècle en se parjurant a perdu déjà toute sa supériorité! S'il eût osé sortir de l'Église, il l'eût dominée de toute la hauteur de l'humanité moderne. Mais non! il dit ce qu'il ne pense pas; il feint d'adorer ce qu'il ne croit pas. Triste spectacle que
des novateurs qui n'osent s'avouer. Aussi la force est-elle revenue avec l'audace aux adversaires. Ils sentent que la Révolution a peur d'être de son siècle, et qu'en entrant par la porte basse du moyen âge, elle risque d'y rester égarée.
On voit dès l'origine une révolution magnanime, faute d'audace d'esprit, enlacée dans des fils d'araignée, discuter scolastiquement sur la scolastique, et, comme cela ne pouvait manquer d'arriver, humiliée et bafouée sur le terrain où elle descend. Ce qu'elle croit, elle nose le dire. Ce qu'elle ne croit pas, elle le proclame.
Il est certain que la Constituante essaya de faire une petite réforme dans l'Église; mais elle s'en défendait, et elle prit ce parti moyen : sortir de la tradition sans en avoir l'air. Quelle force pouvait-il y avoir dans une situation si fausse? L'abbé Maury répondait avec ironie : « Attendez la réponse du pape ! >» L'Assemblée était obligée de se taire.
Dès que l'on se mit à subtiliser, on fut battu. Si le seizième siècle l'eût pris sur ce ton-là, il n'eût pas gagné une paroisse. Un novateur commande, impose, foudroie, il ne disserte pas.
Il est impossible de faire une révolution religieuse sans l'avouer. Yous pouvez faire passer une loi politique sous une couleur opposée; mais, dans les choses religieuses, il faut risquer le tout. On ne change pas l'ancien culte sans qu'il y paraisse. On ne déplace pas un dieu sans que cela fasse du brujt.
Je remarque avec étonnement que les mêmes hommes qui en appelaient dans tout le reste à un droit antérieur, primitif, n'ont jamais fait appel à la conscience originelle, ni au droit d'examen en matière de foi. Vouloir revenir aux temps apostoliques et ne pas oser interpréter soimême les écritures, quelle contradiction! Mirabeau invoque la parole de Jésus-Christ comme eût pu faire un Zwin • gle. Il oppose cette parole aux traditions du sacerdoce; pourtant, il ne va jamais jusqu'à réclamer, pour la conscience du peuple le droit d'examiner les croyances. Il condamne le passé sans prétendre le juger. Aussi ne put-il
sortir du réseau historique où il se laissa envelopper des les premiers pas. Le géant est enlacé des fils d'araignée de l'érudition théologique. Robespierre et les autres se turent.
Au lieu de la négation solennelle qui était dans toutes les bouches, c'est pitié de voir la société régénérée trébucher dès les premiers pas dans une question de démarcation diocésaine. Mirabeau épilogue sur les quatre articles qu'il n'a pas lus. Il prend un masque de dévotion ridicule; ses adversaires, qui d'abord se croyaient perdus, se prennent déjà à rire. Dans une discussion qui devait être si solennelle, faute de vérité, de sincérité, la Révolution est aux abois dès les premiers mots; son grand orateur, gourmande, chapitré, réduit au silence par l'aigre fausset de l'abbé Maury, est obligé de s'avouer vaincu. L'abbé Maury peut impunément lui adresser ces paroles : « Il est donc vrai que, selon M. Mirabeau, chaque évêque est un évêque universel? Je ne l'ai donc pas calomnié! Je lui ai donc bien répondu... Vous devez regarder le silence de M. Mirabeau comme un témoignage d'approbation. »
Cela était vrai, car voilà où était tombée dès les premiers mots la question posée partout le siècle. Quel symptôme de voir la Révolution française, dans son premier choc, se lier et s'humilier ainsi! Avec la pensée de régénérer le monde, elle craint de briser avec le moyen âge. Que pourront toutes les violences extérieures, toutes les fureurs amassées pour compenser cette timidité d'esprit? C'est là le défaut de la cuirasse de cette révolution. Mirabeau et les autres n'ont pas osé prononcer une seule fois contre la papauté, contre l'Église du moyen âge, la condamnation que la terre avait entendue il y avait trois siècles.
0 JeanHuss! ô Luther! Zwingle! Savonarole! Arnauld de Bresse! humbles moines! pauvres solitaires! rendez le courage à ces tribuns déchaînés! Où sont vos foudres, vos colères? Ce, que vous avez affronté tout seuls, du fond de vos cellules, quand le monde était contre vous, les hommes du peuple, environnés de la force, de l'amour d'une nation, n'osent pas même l'imaginer, trois ou quatre siècles après
vous! Ils prétendent tout changer, et le courage leur manque pour abattre ce que vous avez déraciné. Comment donc, si faibles, si abandonnés, avez-vous pu déclarer si vaillamment la guerre au vieil esprit, que ceux-ci s'effrayent même de dénoncer?
Au contraire, ils flattent, ils encensent, ils adorent ce qu'ils méprisent. Comment, si applaudis, sont-ils en même temps si impuissants dans tout l'éclat de la puissance?
Où est le secret de votre force? Où est le secret de leur faiblesse? Si le grand Mirabeau et les hommes qui l'entourent, et les encyclopédistes, et les constituants, sont trop timides pour marcher sur vos pas, prêtez votre force à ceux qui vont les suivre!
QUE LES MÉTHODES LITTÉRAIRES NE VALENT RIEN APPLIQUÉES AUX RÉVOLUTIONS.
Après le tribun, voyons la place publique. Mirabeau est commenté par Camille Desmoulins. Voilà un esprit audacieux, emporté, téméraire, qu'aucune tradition ne gouverne. Sans doute il va tomber dans l'extrême opposé, et tout compromettre par une hardiesse sans bornes?
Si l'homme d'Etat a été retenu jusqu'à la faiblesse, qui empêchera ce libre écrivain de prononcer la parole du siècle? On assure qu'il est le disciple, l'écho de Voltaire; à ce titre, il est seulement à craindre qu'il veuille emporter d'un coup, non-seulement l'Église romaine, mais encore toutes les églises réformées , et ruiner ainsi le christianisme tout entier.
Ecoutez la déclaration de ce téméraire, la voici : « .Je vous l'ai déjà dit, mes très -chers frères, ne dirait-on pas qu'on supprime quelques sacrements, comme ont fait Luther et Calvin? Rien de tout cela; pas une procession, pas
un pain bénit de supprimé... Eh bien! l'Assemblée nationale n'a pas seulement retranché un Allelicia. »
Et ailleurs, sur un ton plus' sérieux : « Il n'est question que d'une simple démarcation de territoire. On ne peut prétexter nulle atteinte à la doctrine, nulle innovation dans le dogme. »
Vous commencez à voir que ce qui avait été, sous l'ancien régime, une tactique de style chez Voltaire, devient une tactique de parti chez les révolutionnaires. On s'engage à ne rien changer, à ne rien innover. Et qui veut-on tromper ainsi? Tout le monde. On débute par se tromper soi-même. Avouons que ce n'est pas par ce frivole subterfuge que les grands changements irrévocables se sont accomplis dans le monde.
La Révolution ici se défie du peuple, ou plutôt elle se défie d'elle-même. Le moindre moine du seizième siècle a montré à cet égard plus de génie d'innovation. Où pouvait aboutir ce stratagème? Espérait-on faire quitter au peuple l'ancienne religion sans qu'il s'en aperçût? ou, si l'on croyait le peuple incapable d'accepter un changement dans l'ordre moral, quelle foi avait-on dans la Révolution ? Il fallait donc la faire triompher à l'insu du peuple, comme à l'insu du roi. Que de conséquences ce superficiel manège n'a-t-il pas entraînées!
Si vous y regardez de plus près, vous verrez que cet art évasif de Camille Desmoulins est devenu comme une des habitudes de l'esprit français dans toutes les circonstances analogues. On dissimule le manque d'audace véritable sous l'ironie; et pour n'avoir pas à attaquer un adversaire, on se persuade qu'il est à mépriser. Camille Desmoulins croyait par ces détours suivre fidèlement l'exemple de Voltaire. Il est certain qu'il ne suivait que la lettre et non l'esprit de son maître. Quand Voltaire écrivait dans l'ancien régime et en face de la Bastille , sans aucune pensée de révolution immédiate, il s'enveloppait de mille détours ingénieux; ces détours n'empêchaient pas sa pensée de se glisser et d'éclater dans les intelligences, et c'est à cela seulement qu'il pouvait prétendre. Mais quand, après la discussion purement philosophique, vint le moment de
l'action, quand les disciples de Voltaire, affranchis de toute j entrave et appelés à écrire leurs pensées dans la loi, conservèrent le même esprit,' les mêmes détours, les mêmes stratagèmes que le grand écrivain dans les liens de l'an- 1 cien régime, ce fut, il faut le reconnaître, une étrange duperie; et ce même esprit littéraire que j'admirais tout à , l'heure, semble bien petit dans les grandes affaires.
La méthode de Voltaire, excellente dans les. livres, de- ; vint une calamité dès qu'elle fut transportée par les écri- : vains, les journalistes, les orateurs dans la politique. On i vit là encore une fois combien il est ruineux de prendre une méthode littéraire pour une méthode de révolution. Rien de plus opposé que ces choses; ce qui est audace et génie d'invention dans l'écrivain, n'est plus que faiblesse, impuissance dans le législateur. Quand on affiche dans la ' loi le plus grand respect pour une institution, c'est une pensée bien légère de se figurer que par quelques réticences on ruinera cette institution. La loi reste ; c'est le législateur qui est 'pris dans l'embûche.
Religions, établissements surannés, force accumulée du passé, on ne triomphe pas de ces choses par un triomphe oblique. Tout l'esprit de Camille Desmoulins tombe à faux dans ces grandes matières. Il se croit très-habile, très-fin, très-rusé en contrefaisant la dévotion, il se prend à chaque pas dans sa subtile trame.
L'esprit de Voltaire vous séduit, parce qu'il est encore dans les liens de l'ennemi et qu'il trouve cependant mille moyens de parvenir jusqu'à vous. Ce même esprit dans Camille Desmoulins, lorsque la liberté est entière et qu'il s'agit, non plus de se défendre contre le passé, mais bien de le détruire, n'est plus que puérilité. Faire d'immenses concessions de langage à ce que Ton méprise le plus, célébrer en pleine révolution ce dont on se moque en secret, donner par les mots satisfaction aux institutions que l'on voudrait anéantir, cela montre une grande ignorance des hommes, que les mots conduisent bien plus que les réalités. Quand l'esprit ne sert qu'à vous rendre dupe, c'est assurément qu'il lui manque quelque chose. Je me confirme par là dans l'idée que rien n'est plus funeste pour une révolu-
tion que d'être dirigée par des esprits classiques; il leur est trop difficile de ne pas porter dans l'action la méthode d'imitation qu'ils portent dans l'art d'écrire.
Avec Camille Desmoulins, la Révolution accordait le semblant, l'extérieur, les mots à la religion du moyen âge, et cela suffisait à cette religion. Car elle savait qu'avec les mots elle regagnerait les idées, avec le semblant la réalité, avec le dehors le fond même de l'homme; elle vivait depuis des siècles sur l'apparence; tous s'entendaient pour la lui laisser. Que lui fallait-il davantage?