‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 49 sur 117 · LE MAITRE · texte numérisé non relu

LE MAITRE

La France avait manqué, sa réforme au seizième siècle; lamanquera-t-elle encore à la fin du dix-huitième? Le sort de la constitution civile du clergé en décidera.

Elle avait été votée le 1"7 juin 1790; par ses décrets, la Constituante émancipait le curé de l'évêque, et Tévêque du pape. Mais le prêtre continuait de rester le maître absolu des consciences, par les anciens sacrements qu'on laissait subsister dans leur entier; le célibat le retenait en dehors de la famille moderne. En lui persistait le moyen âge, en deçà de toutes les révolutions religieuses qui s'étaient consommées.

Ainsi on faisait une révolution à contre-sens. Que gagnait le croyant à la constitution civile? Rien. Il restait sous l'ancienne^ dépendance. Conciles, sacrements, toutepuissance de l'Église, rien n'était changé pour lui. Pas un atome de liberté d'examen n'était entré dans le monde. Le croyant choisissait, il est vrai, son maître absolu, et il n'en était pas plus libre pour cela.

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On songeait toujours à émanciper le prêtre! chose insensée. Ce n'est pas de lui qu'il s'agissait. C'est le croyant qu'il eût fallu émanciper, et c'est à quoi personne ne pensa.

Émanciper son maître, le représentant de Dieu, l'œil du Saint-Esprit, quelle idée fausse, presque absurde! La Constituante a méconnu le fond du prêtre catholique, elle n'a pu faire ainsi qu'une chimère.

Le fond de l'absolutisme spirituel était le même, dans les mains, du prêtre insermenté ou dans celles du prêtre constitutionnel. Seulement , cet absolutisme était décoré d'une apparence démocratique. Le peuple abdiquait sa conscience entre les mains du clergé; il élisait son prince et son césar spirituels. Liberté toute de surface, qui ne devait profiter à personne.

Dans la réforme, le protestant tient à ses ministres, parce qu'ils lui représentent les droits acquis de la conscience moderne. Mais les prêtres constitutionnels de 1790 ne représentaient que le pouvoir de l'Eglise du moyen âge. Qui devait se lever pour les défendre dès qu'ils seraient attaqués? Personne. Il est trop évident qu'entre deux autorités de même nature , la puissance devait rester à l'ancienne. Le réfractaire expulsera, comme une ombre intrue, le prêtre de la constitution.

Quoi de plus illogique que de se dire prêtre d'une Église qui vous renie? C'était la situation de tout le clergé constitutionnel. Il se prétendait catholique, et le chef légi^ time du catholicisme lui jetait l'anathème dans chaque bref. Sur cette pente glissante, l'Église qui n'était nouvelle que de nom devait s'abîmer au premier souffle de l'ancienne.

Personne ne représentait mieux cette Église éphémère que l'évêque Grégoire. Je l'ai vu trente ans après, toujours dans son même habit violet, et sa physionomie m'est bien présente : une voix douce, un regard humble, la taille haute et je ne sais quoi de tenace et d'indomptable, qui avait résisté à la vieillesse; de l'intrépidité dans le caractère, de la timidité dans l'esprit, toujours foudroyé et toujours serein. Le temps n'avait pu l'arracher au catboli-

cisme, qui le reniait vivant et devait le proscrire mort. Il continuait d'embrasser les portes sacrées, qui se tenaient inexorablement fermées pour lui.

Cette Révolution si timide avait offensé l'Église autant qu'eût pu le faire un projet hardi de renversement. L'immense majorité du clergé, fidèle à son principe, s'indigna de la prétendue indépendance qui lui était offerte. Il se crut diminué de la tête, il se sentit esclave. Pourquoi cela? Le voici.

Au milieu de toutes vos révolutions, il est un homme qui n'a jamais rien à gagner et qui a tout à perdre, car sa fortune est au comble : c'est le prêtre catholique.

Votre malheur, comprenez-le donc, est que vous ne pouvez l'affranchir. Le prêtre catholique échappe à tous vos projets d'émancipation; il les domine, il tient les âmes dans sa main; qu'a-t-il besoin de leur consentement?

Il reçoit son droit d'en haut; le recevant de vous, il se croirait déchu.

Il est bien plus qu'affranchi , étant tout-puissant. Vous ne pouvez rien faire pour lui, que lui obéir et le servir.

Émancipe-t-on le maître? Donne-t-on la liberté à qui possède l'empire? C'est le renversement de la raison.

Demander au clergé de France, en 89, d'en revenir aux élections populaires du troisième siècle, c'était demander à la royauté de revenir au pavois des Sicambres. Le pouvoir spirituel se montra aussi offensé que le pouvoir politique.

Au fond de la constitution civile, Rome devina du premier coup d'œil où était l'unique péril. L'évêque ne dépendant plus du pape, l'anneau par lequel tout l'univers catholique se rattachait au saint-siége était brisé. Le pape ne tenait plus dans sa chaîne les chefs des diocèses et par eux l'immense multitude du clergé; il restait seul, les mains vides, dans son désert de Rome.

Voilà ce que vit d'abord Pie VI et ce qu'il lui était impossible d'accepter sans périr. Pie VI, dans ses brefs, jeta le cri d'alarme. A ce grand cri se rallia l'Église; et depuis ce moment elle n'a cessé de se resserrer autour de son chef, jusqu'à ce que l'armée dispersée des croyants se

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( soit trouvée enfin toute réunie à ses pieds. Il a fallu tout le isiècle jusqu'à ce jour pour achever, dans la milice catholique, cet ordre de bataille. Tel a été le résultat le plus sûr de la demi-réforme tentée dans la constitution civile de 89.

L'eifort de la Révolution française pour corriger le catholicisme par la Constituante ressemble beaucoup à la grande tentative de réforme de l'Église byzantine par les empereurs iconoclastes du huitième siècle. La destruction des images fut pour les uns ce que la constitution civile et le serment du clergé furent pour les autres.

Des deux côtés même résistance, même guerre civile, et à la fin même avortement. La guerre de la Vendée rappelle, par une multitude de traits, les soulèvements des populations du moyen âge contre les empereurs réformateurs d'Orient.

Si la réforme des renverseurs d'images eût réussi, nui doute que le monde byzantin se fût relevé. Cette tentative ayant échoué, ce fut la condamnation du byzantinisme; il montra par là son incapacité de régénération.

La Révolution française a laissé voir la même impuissance à transformer le catholicisme ; il est resté après elle ce qu'il était auparavant. Mais il y a cette différence que, dans Byzance, tout retourna au passé, et qu'en France il est demeuré du moins un principe abstrait de liberté de conscience; s'il a été en partie stérile jusqu'ici, c'est apparemment qu'il est réservé à l'avenir de le réaliser.

Ainsi les temps ont semblé démontrer que les hommes de la Constituante eussent mieux fait de ne pas toucher aux cultes et de s'en tenir au principe de non-intervention du pouvoir civil en matière religieuse. Mais, si je voulais entreprendre de les excuser, les raisons ne me manqueraient pas ; j'indiquerai les principales.

Ils ont cru le catholicisme flexible, progressif, et la nation française plus portée aux nouveautés qu'elle ne l'est réellement. Avec la mission de régénérer la nation et le monde, fallait-il dès les premiers pas se résigner à ne rien faire? Ils n'avaient pas affaire comme nous à des âmes abattues et éteintes; ils ont pensé qu'il suffirait de montrer la chemin à leurs contemporains pour les y voir courir. Ils s©

figuraient que les masses du peuple se laisseraient entraîner à leur exemple, qu'elles embrasseraient avec ardeur l'occasion unique qu'ils leur offraient de sortir du moyen âge. Après tout, c'était la réforme la plus timide qui se fût vue dans le monde moderne. Et comment imaginer que tant d'emportement dans les paroles cachât une si grande pusillanimité d'esprit? C'était à eux à oser les premiers ! Ils feraient l'œuvre du centurion qui le premier avait porté le marteau contre les temples d'Egypte; les peuples viendraient ensuite et achèveraient leur ouvrage.

Tout cela s'est trouvé faux ! A la première sommation de l'ancien pouvoir spirituel, les peuples tremblants sont rentrés dans l'ancienne dépendance ; ils ont laissé là les novateurs qui avaient pris charge d'âmes; ils ont renié les émancipateurs et adoré le vieux joug sans vouloir y rien changer. Mais cela était-il facile à deviner? y en avait-il des signes en 1790? Avant de se résigner comme nous à reprendre le fardeau, ne valait-il pas la peine de tenter quelque chose?

Telles sont les premières raisons qui se présentent pour excuser les constituants; ils ont trop compté sur la postérité, ils ont violé la lettre, et ils n'ont pas fondé l'esprit. Que d'autres leur jettent la première pierre; pour moi, je ne le puis en conscience; car à leur place, en leur temps, ignorant comme eux l'avenir prochain, plein de foi dans l'énergie morale de la France, j'eusse peut-être fait comme eux.

Reconnaissez donc qu'il ne s'agit pas de savoir si le catholicisme est une religion favorable aux arts, solennelle, toute-puissante sur l'imagination^ et qui prend plus qu'une autre l'homme tout entier. La question est seulement de savoir si cette forme de religion n'est pas incompatible avec • les libertés nées de la Révolutioiffrançaise; il m'est permis de m'étonner, à ce point de vue, que tant de catholiques m'aient nié ce qui m'est si libéralement accordé par tous les papes, depuis Pie VI * jusqu'à Pie IX.

1. Documents inédits relatifs aux affaires reli^iov.sea <i.> Franc», Theiner, pasmm.

Se figurer qu'il eût suffi, en 89, de proclamer la liberté des cultes, qu'elle eût fait son entrée dans le monde sans conflit, que les passions humaines, l'habitude d'une domination absolue auraient cédé à l'amiable, c'est écrire pour des ag-neaux, non pour des hommes.

Quand les protestants maudissent les premiers actes de la Révolution, ils maudissent, sans qu'ils s'en doutent, les origines et les actes de la Réforme.

Partout où elle a éclaté, au seizième siècle, ses premiers actes ont été le brisement des images, le sac des églises, l'aliénation des biens ecclésiastiques, l'injonction d'obéir, dans l'intime conscience, au nouveau pouvoir spirituel, le "bannissement, non-seulement des prêtres, mais de tous les croyants qui gardaient l'ancienne Église au fond du cœur. Voilà ce qu'a fait la Réforme et comment elle a pu s'établir et s'enraciner dans le monde. Qu'a fait de plus la Révolution française au plus fort de la Terreur?

Chose frappante! la liberté des cultes, par la séparation de l'Église et de l'État, après le .décret fie ventôse de l'an III, qu'a-t-elle produit en réalité ? Le triomphe de l'ancienne Église, maîtresse absolue, et, à ses pieds, dans la poussière, les restes mutilés du protestantisme, trop heureux de végéter, sans ambition, sans prosélytisme, sans aucune influence véritable sur les destinées et l'esprit de la France.

Fallait-il aussi laisser le quart des terres de France aux mains de l'ancien clergé? Certes, il était plus simple de renoncer à une révolution quelconque.

Ces richesses, c'était le trésor de Delphes dans les mains d'Alexandre.

La Constituante décrète l'émission de 400 millions d'assignats sur la vente des propriétés ecclésiastiques; il se trouva ainsi que ces biens immenses accumulés par l'Église servirent à nourrir la révolution faite contre elle. Ils devinrent une puissance qui, multipliée par l'imagination, n'eut bientôt d'autre limite que l'imagination. On devait arriver jusqu'à la somme de 40 milliards. Alors, au milieu des trésors, on se réveilla plus misérable qu'on ne l'avait été jamais; seulement on avait acquis l'espérance.

Ces biens imaginaires donnèrent des ailes pour franchir l'abîme; après cela on tomba, mais on avait dépassé le gouffre. Ils permirent pendant quelque temps de ne produire que du fer et des armes.

Par là, les contemporains s'attirèrent des maux infinis; mais ils n'en grevèrent pas l'avenir; ils ne connaissaient pas l'art de faire payer à la postérité l'héritage bon ou mauvais qu'ils lui léguaient.

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