‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 50 sur 117 · SUITE DE L'HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA. REVOLUTION · texte numérisé non relu

SUITE DE L'HISTOIRE RELIGIEUSE DE LA. REVOLUTION

Poursuivons : je continue ici l'histoire de la religion, au risque d'anticiper de quelques mois sur les événements; ils s'éclaireront eux-mêmes plus tard à cette lumière; j'ai besoin d'un phare, à l'approche des tempêtes.

De si grandes timidités d'esprit ne servirent de rien. En dépit de toutes les assurances d'humilité de l'Assemblée constituante, on donnait à l'ennemi l'occasion de se dire martyr. On avait contre soi tout le danger de l'innovation sans en avoir les audaces et les récompenses. La guerre religieuse, celle de Vendée, fermente déjà sous la Législative, et Ton voit que la Révolution française a eu l'art de déchaîner contre elle toutes les religions sans porter légalement et officiellement atteinte à aucune. Elle se donne tous les embarras d'une guerre religieuse, sans mettre de son côté aucun des avantages de ces sortes de guerre.

Que sert aux chefs révolutionnaires une si constante réserve à l'égard de l'esprit du moyen âge, un projet si solennellement avoué de maintenir l'Eglise romaine? En ont-ils été moins exécrables à cette Eglise tant qu'ils ont vécu? Leur mémoire en est-elle moins chargée du crime d'avoir voulu la détruire? Qui va rechercher aujourd'hui leurs paroles, leurs, actes? Qui s'en inquiète? Qui veut

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réformer son jugement? On leur a prêté une audace qu'ils n'ont pas eue; et c'est de quoi personne ne reviendra jamais.

Les voilà malgré eux mis au rang des grands renverseurs de religion. Ils n'ont pas voulu user du levier de la révolution contre la vieille Eglise, et ils lui sont aussi odieux que s'ils l'avaient renversée. Toutes leurs soumissions de langage et leur volonté même de l'épargner, qui les ont si mal servis auprès des contemporains, ne les serviront pas davantage auprès de la postérité.

La vérité est, si on veut la voir, que ces hommes terribles ne cessent, pour ainsi dire, un seul jour de trembler devant le génie du passé; soit que l'audace de l'esprit manque essentiellement aux hommes de race latine, soit plutôt qu'ils aient été comme égarés en des questions où les écrivains du dix-huitième siècle ne les avaient pas précédés. Marat mit tout le monde à l'aise par son principe dans lequel il persévéra jusqu'en 1792 : « Il est certain, dit-il, que le despote se hâtera de rétablir la noblesse. Mais il ne rétablira ni le clergé, ni la robe, deux barrières redoutables qui limitaient son autorité. »

Ainsi, d'après ce docteur, ce qui est l'obstacle au despotisme royal, c'est l'Église catholique. Autant vaut dire qu'elle est une des garanties et des gardiennes de la liberté. Ce n'est pas l'Église catholique qui engendre le despotisme, c'est elle qui le modère et le rend supportable. Voilà sur quel fondemeut s'engageaient ces « hommes de ruines ».

Quand Marat avait parlé, qui pouvait songer à aller au delà? Puisqu'il voyait je ne sais quel allié dans l'Église, qui eût pu penser que l'anéantissement de l'Église était une des conditions de la Kévolution? Collot d'Herbois vient après Marat, et il marche dans la même voie. Il est tout orthodoxe dès qu'il s'adresse au peuple :

« La vraie religion, dit-il, celle que Dieu nous a révélée, a la foi pour principe. »

Lorsque ces choses étaient dites par de tels hommes dans la liberté des clubs et des journaux, faut-il s'étonner de la timidité de l'Assemblée législative?

En 1*791, un député propose à l'Assemblée de retrancher

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le salaire aux prêtres qui refusent le serment. Avec les idées qu'on a répandues sur l'impiété et le débordement de ces Assemblées, qui doute que la proposition ne soit acceptée?

Cesser de salarier des ennemis, quoi de plus simple? Un mot de Ducos tranche la question; il a trouvé un principe pour déguiser la peur. L'idée de ne pas salarier des ennemis déclarés, c'est, dit-il, de l'intolérance.

L'Assemblée fut de son avis. C'est la première fois que l'on vit le dix-huitième siècle se tuer par égard pour ses maximes, livrer les choses et garder le mot. Je saisis ce premier exemple; il se renouvellera incessamment, il deviendra plus tard la règle par laquelle on détruira la Eévolution par respect pour la Révolution.

Autre exemple de la manière dont les révolutionnaires tournaient contre eux-mêmes le principe de la liberté de conscience. Il semble que le premier résultat de ce principe était de dispenser les non-croyants de concourir extérieurement aux cérémonies d'un culte qu'ils réprouvaient. C'est ainsi que l'avait compris naïvement la Commune en publiant cet arrêté : « Que l'autorité ne peut forcer les citoyens à tendre nia tapisser l'extérieur de leurs maisons, cette dépense devant être purement volontaire. »C était la forme la plus élémentaire de la Révolution. Qui croirait que les Jacobins furent terrifiés de cette mesure? Ils la blâmèrent, l'improuvèrent, et ce fut encore le plus hardi de tous, Camille Desmoulins, qui se chargea d'exprimer ces terreurs de la Révolution dès qu'elle tentait de se réaliser même à un degré imperceptible dans l'ordre moral : « Je crains, dit Camille Desmoulins, que Manuel n'ait fait une grande faute en provoquant l'arrêté contre la procession de la Fête-Dieu; mon cher Manuel, les rois sont mûrs, mais le bon Dieu ne l'est pas encore... » Et il ajoutait: «Si j'avais été membre du corps municipal, j'aurais combattu cette mesure avec autant de chaleur qu'eût pu faire un marguillier. »»

Ainsi il s'agit toujours de faire entrer la Révolution dans les esprits sans qu'ils s'en doutent : il faut quVUe soit humble, chétive. Ses jours de puissance sont arrivés, et il

faut qu'elle garde la même dissimulation que dans les temps de servitude.

N'est-ce pas la preuve que ces hommes étaient profondément désorientés? Ils sont les conducteurs du peuple, et ils n'osent se manifester. Où espèrent-ils aller en se liant au moyen âge? Quand il s'agit de le frapper et que la puissance leur a été donnée pour cela, ils tremblent de le considérer en face. Il est donc vrai que les Jacobins veulent appuyer l'avenir sur l'ancienne hypocrisie religieuse, craignant que le peuple ne les suive pas dans ce qu'ils croient pourtant la vérité.

Cette peur qu'éprouvent les terroristes, voilà la cause la plus profonde de la chute de la Révolution; car avec cette peur secrète d'être reniés par le peuple, ils n'osent d'avance l'instruire ni le préparer sur rien. On fait un premier secret de son scepticisme, on en fera un autre de la République; le nom même n'en sera pas prononcé, tant on craint de devancer l'intelligence paresseuse du plus grand nombre. Quand les choses éclateront, ce sera comme un orage. Tout le monde en semblera étonné; mais comme l'ordre nouveau n'aura pas été préparé de loin dans les esprits, les racines n'en seront pas profondes; la tempête qui l'a fait naître pourra aussi l'emporter.

Manuel, l'auteur de l'arrêté municipal, n'est qu'un imprudent; quelques mois plus tard il eût été un criminel. Là est le germe du principe qui va se développer bientôt : réaliser en quoi que ce soit la Révolution, sera un crime de contre-révolution. La religion que ces hommes n'ont pas, ils l'affectent; la philosophie à laquelle ils croient, ils la renient. Ils se trouvent hors de tous les chemins, sans boussole, sans étoile. Bientôt il ne restera qu'une fureur en pleine nuit. Comment s'étonner s'ils s'égorgent dans les ténèbres?

Un homme perdu dans une forêt inextricable, s'il veut reconnaître sa route, monte sur l'arbre le plus élevé, et de là il découvre son chemin. De même dans une révolution ; c'est dans l'ordre des choses les plus' hautes que peut se découvrir la voie droite au milieu de la foule humaine.

Il y a deux moyens de s'orienter dans une révolution : ou

embrasser une croyance nouvelle et la suivre, ou rejeter une croyance ancienne et s'en éloigner ouvertement.

Les révolutionnaires français n'ayant employé ni l'un ni l'autre de ces moyens, il n'est pas étonnant qu'ils aient péri avant de sortir de la confusion.

Malgré tout ce génie évasif, on en vint aux décrets sur la déportation des prêtres perturbateurs; mais ces décrets, lancés contre des individus, furent aussi odieux aux croyants qu'une mesure générale; ils n'avaient ni la force ni la grandeur d'un système; même en frappant, on avait l'air de craindre. Ce fut assez pour hâter la guerre religieuse, et trop peu pour s'assurer de vaincre.

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