‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 5 sur 117 · EXPÉRIENCE · texte numérisé non relu

EXPÉRIENCE

On a fait la critique de l'entendement, celle de la raison. Direz-vous que c'est là être l'ennemi de la raison humaine ? De même quand je fais la critique de la Révolution, que j'en marque les limites, les erreurs, soutiendrez-vous que c'est là être l'ennemi de la Révolution? Quand l'esprit critique se prend de nos jours corps à corps avec les dogmes, avec l'Évangile, n'est-il pas surprenant que l'on veuille interdire l'esprit d'exa-

men dans les dogmes et le grand livre du terrorisme ? Admirez tout, disent-ils, sinon, soyez anathème ! Ainsi on voudrait tuer au nom de la Révolution l'esprit de critique. Prenez-y garde; c'est tuer du même coup la Révolution.

Plus de formulaires, d'encycliques, de syllabus feuillants, girondins ou jacobins. Plus de ces figures-types que nous serionsobligés de copier sans examen, comme les peintres hiératiques du moyen âge, sur un modèle consacré et immuable. Tout cela est mort; nous aspirons à la lumière, à la vie.

Porter l'esprit scientifique dans l'histoire, voilà ce que j'ai tenté de faire. Si je ne me trompe, le public a confirmé ces vues. C'est aux générations nouvelles qu'il appartient de les développer. Ne serions-nous pas dignes de blâme, si nous continuions à ne juger les temps anciens que par nos passions actuelles, quand les sciences naturelles nous ont donné et nous donnent chaque jour l'exemple de ce que peut leur méthode impartiale pour retrouver la vérité jusque dans les âges les plus reculés et dans les entrailles du globe ? Tout pousse les hommes de nos jours à sortir de l'abstraction, à quitter le convenu, à revenir aux faits, à en déduire les lois. Faisons entrer ce même esprit dans le monde passionné de notre histoire. Celle de la Révolution ne doit pas être seulement un livre, mais une grande expérience pour notre France et pour le monde.

Les termes généraux, abstraits ont été longtemps le fléau des sciences exactes; elles n'ont fait de progrès qu'à mesure qu'on les en a débarrassées.

De même pour l'histoire politique et en particulier pour celle de la Révolution. Nous n'y ferons de progrès qu'à mesure que, délaissant les abstractions, nous restituerons à chacun la responsabilité de soi-même. Par exemple, vous dites: La République, la Terreur, la Démocratie ont tué Vergniaud, Danton, Camille, etc.

Pourquoi ces termes généraux et absolus ? L'expérience , ainsi détournée du réel, ne s'applique plus à personne; elle nous échappe dans le vague. Ne serait-il pas cent fois plus juste, plus utile, plus vrai de serrer de plus près le sujet et de rendre à chacun ses œuvres ?

Mais alors, dit-on, la trace du sang se réveille ; elle apparaît aux mains. — Il est vrai. Je ne sache pas que l'histoire ait pour mission de la cacher.

C'est affaire de théologiens d'estimer les hommes non d'après leurs actions et leur caractère, mais d'après leurs dogmes théologiques. L'historien et le philosophe ont à suivre la route opposée. Qu'ils jugent les hommes selon leurs actes, et non selon leursformulaires révolutionnaires ou contre-révolutionnaires ; car nous avons appris que bien souvent ces formulaires ne dépassent pas le bout des lèvres.

Je rencontre partout des hommes qui me disent : Donnez-nous l'espérance. Ils se figurent qu'elle se rompt et se partage comme un morceau de pain. En cela, ils se trompent. Ce qu'on peut leur donner, c'est le sentiment du droit, de la justice dans leur histoire; et c'est là bien plus qu'espérer : c'est commencer à renaître.

La démocratie française a perdu ses bagages. Il faut qu'elle se refasse tout son bagage d'idées.

Quand je cherche à affranchir certains hommes du servage des vieux systèmes, quelle merveille s'ils résistent, s'ils s'attachent à un esprit suranné qui leur semble le salut? Comment m'étonnerais-je? Ce serait de ma part une suprême injustice. Ils croient tout perdu, s'ils renoncent à leurs fictions. Comme ils n'ont pas rencontré encore dans le monde la cité idéale du Droit, ils en adorent au moins le simulacre; et leur colère est facile à concevoir contre quiconque veut y substituer la réalité. Mais, à mesure que la justice absolue se fondera, ils s'apercevront combien cette colère a été hors

de saison, et combien le corps vaut mieux que l'ombre.

C'est donc à l'avenir à me défendre ; pour moi, je ne puis que le préparer.

J'ignorais que beaucoup de gens considèrent encore aujourd'hui la Révolution comme une tragédie classique de l'ancien répertoire. Chaque personnage, chaque parti se meut, suivant eux, avec la raideur d'un personnage de Rotrou ou de Corneille. Tout est bien, ou tout est mal en chacun d'eux. Si vous montrez dans ces hommes la nature humaine, c'est-à-dire les variations, les diversités, les inégalités, les contrariétés; si vous ne louez ou ne blâmez toujours les mêmes individus; si vous tenez compte des contradictions dans les passions et dans les choses humaines, ils triomphent; ils s'écrient qu'ils viennent de vous surprendre en flagrant délit de contradiction avec vous-même.

Ils vous accusent de peindre l'homme ondoyant et divers, quand ils n'admettent que la figure rectiligne de la géométrie élémentaire. Pour eux, le battement de la vie est une contradiction. Ne sortons pas de l'immobilité correcte de la nature morte. A la bonne heure.

L'action, les œuvres, le sacrifice à une bonne vieille cause, tout est inutile pour votre salut; tout est vain; tout se retourne contre vous et vous damne; tout est péché si vous ne marmottez à perpétuité quelque ancienne litanie du grand Maximilien, grain de chapelet de cette nouvelle dévotion.

Tel entreprend de renouveler la société de fond en comble ; il jure de ne pas laisser pierre sur pierre de l'édifice ; mais, dans cet universel cataclysme des choses et des hommes, il est bien entendu qu'il gardera intact tout son vieux mobilier de préjugés, de routine, et qu'il ne sera dérangé dans aucun de ses lieux communs, fussent-ils vermoulus au point de tomber d'eux-mêmes en poussière.

En résumé, si je disais ce que je pense, je devrais dire : Ce livre est surtout une expérience.

Ceux qui sauront lire acquerront une force, celle d'une âme qui s'est concentrée pendant dix ans pour les soutenir et les servir.

Faisons un pas, entrons dans l'examen de l'ouvrage La Révolution. Par une concession gratuite, je veux supposer que je sois épris de la légende de Robespierre, ou de Marat, ou de Hébert, sans savoir exactement pourquoi j'ai été fasciné par l'un ou l'autre de ces personnages. Tout ce que je puis dire, ils seraient pour moi les représentants de la Justice ; cette idée rayonnerait sur eux au point de m'aveugler sur leur histoire réelle.

Dans cette supposition, je serais d'abord étonné, puis blessé de voir dans le livre La Révolution ces hommes descendus du piédestal où je les aurais placés; je ne pourrais souffrir qu'ils fussent examinés sans colère, sans haine, comme s'ils devaient compte de leurs pensées à l'auteur. Des invectives, des injures me blesseraient cent fois moins qu'un pareil accent d'impartialité. Car mes Titans descendraient à des proportions humaines. Je concevrais contre l'auteur un amer dépit de ce qu'il abaisse mes idoles.

Ce dépit irait bientôt jusqu'à un commencement de haine. C'est alors que les mots de contre-révolution,

d'émigration s'échapperaient en tumulte de mes lèvres ou de ma plume.

En effet, je ne me douterais pas à ce début que l'auteur souffre lui-même de sa sévérité et que c'est pour m'affranchir qu'il me blesse.

Je réfléchirais donc aux moyens de lui nuire. Le premier qui se présenterait à moi serait de l'accuser de se séparer de ses amis, de servir ses ennemis ; et je me hâterais de le dire. Mais à mesure que j'avancerais, je ne pourrais, d'autre part, me dissimuler que la liberté est l'âme de son ouvrage, qu'elle respire dans chaque ligne; qu'il lui a donné sa vie pour gage; qu'elle se laisse reconnaître à un accent de regret saignant, de douleur poignante, sur lequel on ne peut se tromper.

Par là, je serais jeté moi-même dans une véritable perplexité. Car je ne pourrais encore renoncer âmes idolâtries, et je pourrais moins encore renoncer à cet esprit de vie, de liberté qui me pénètre. Je me dirais que si d'un côté est le passé, de l'autre est l'avenir. Je commencerais à soupçouner qu'aucun des Révolutionnaires n'est la Révolution, pas plus que le prêtre n'est la religion. Mais combien je serais loin encore de pouvoir faire un choix entre eux !

Ce déchirement du vieil homme, dont l'auteur me semblerait la seule cause, augmenterait contre lui, non mes soupçons, mais ma colère. Je l'accuserais du tressaillement même de l'esprit vivant qu'il vient de réveiller en moi, et qui y était enseveli sans attente et sans douleur. Sans lui, me dirais-je, je dormirais tranquille.

La question de la religion se présenterait alors ; et les chapitres de l'auteur sur ce sujet me donneraient une tentation que je veux avouer au lecteur. En lisant ces pages hardies, le désir me traverserait d'en tirer parti pour perdre cet auteur incommode , qui déchaîne en moi l'affection et la haine. Plutôt que de renoncer aux

légendes révolutionnaires, dont je me serais bercé, j'aimerais mieux appeler à mon secours le ciel et la terre. Sans être croyant, je le dénoncerais comme un renverseur de cultes et de religion. Je le dépeindrais comme un iconoclaste. J'espérerais donner ainsi pour auxiliaire à mes idolâtries les croyances et le clergé qui les maudissent.

Il est vrai qu'en avançant dans ma lecture, je trouverais à chaque page l'esprit de tolérance; je verrais que l'auteur a établi * qu'il était déjà trop tard au dixhuitième siècle pour réformer profondément la religion. Mais des déclarations si positives ne m'arrêteraient pas encore. Avec mon ardeur de vaincre, j'espérerais avoir découvert dans son œuvre une brèche pour l'entamer. Sachant combien ces questions sont périlleuses, combien il s'est attiré d'inimitiés par son indépendance d'esprit sur ces sujets, je crierais d'avance : Victoire! Je tendrais les mains à tous ses ennemis, fussent-ils ceux de la liberté même.

Il a traité la question des cultes sous les faces les plus opposées ; je les confondrais toutes.

Il a montré comment se sont faites les révolutions religieuses du seizième siècle; je déclarerais qu'il veut les recommencer aujourd'hui parle fer et par le feu.

Il a séparé l'histoire, la théorie, la pratique; je mêlerais tout cela. J'en formerais un monstre fait pour effrayer le monde, bien plus que la Terreur; je dirais : Voilà l'auteur. Robespierre n'était rien auprès de lui.

Cependant, comme je suis de bonne foi, au milieu de ce triomphe, un point forcerait ma conviction, c'est le chapitre xn du livre XVI.

En lisant ces pages, je ne pourrais me dissimuler que les passages que j'incrimine n'ont point la signification que je me plaisais à leur donner au premier coup

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