TIMIDITÉ D'ESPRIT DES HOMMES DE LA RÉVOLUTION
Une occasion se présenta de mesurer le progrès des esprits. C'était en novembre 1792, un peu avant le procès du roi. Tout le passé croulait, chacun voulait en ôter une pierre.
Cambon fit dans la Convention la proposition très-simple de cesser enfin de salarier le clergé. Au milieu de l'emportement des affaires et des choses, ce projet semblait ne pouvoir rencontrer d'obstacles parmi les Montagnards. L'esprit sensé de Cambon en avait jugé ainsi. Il fut durement détrompé par les Jacobins.
Bazire commence la lutte en leur nom : « Votre Cambon, dit-il, voulait laisser à chaque secte religieuse le soin de payer son culte. Apprenez que chez un peuple superstitieux, une loi contre la superstition est un crime d'Etat. »
Ce discours fut couvert des applaudissements des Jacobins. Personne ne s'aperçut combien il y avait de mépris pour le peuple dans ce respect de sa servitude morale.
Mais il fallait une autorité plus haute que celle de Bazire
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dans une question de ce genre. C'est Robespierre qui va la décider : « Je m'attache à prouver que l'opération qu'on vous propose (l'abolition du salaire du clergé) est mauvaise en révolution, dangereuse en politique, et qu'elle n'est pas même bonne en finance. » La raison la plus importante, c'est que le catholicisme ne peut plus être désormais que l'écho de la Révolution ; car, « il ne reste plus guère dans les esprits que ces dogmes imposants qui prêtent un appui aux idées morales, et la doctrine sublime et touchante de la vertu et de l'égalité que le fils de Marie enseigna jadis à ses concitoyens. »
Paroles importantes qui sont devenues jusqu'à nos jours le thème et la ruine de tous les révolutionnaires français. Ces paroles sont suivies d'une déclaration précise : « Attaquer directement ce culte, c'est attenter à la moralité du peuple. »
Le vide du système ■ des terroristes dans l'ordre spirituel se montre ici à nu. La République repose sur la moralité du peuple; or, la moralité du peuple est inséparable du culte catholique. La conséquence, 'quoiqu'on n'osât l'exprimer, était en substance que la République reposait sur le catholicisme; par où l'on voit que, bien loin d'avoir fait un pacte secret pour renverser ce culte, la Révolution, élevée dans Robespierre à sa plus haute puissance, s'imaginait trouver un appui dans ce qui devait nécessairement la renverser.
Le succès de cette Révolution dans l'ordre moral était absolument impossible, puisque ses chefs, tout en renversant le moyen âge, maintenaient comme la règle des esprits l'idéal du moyen âge. Au milieu d'un immense bouleversement, tout est changé, excepté l'homme intérieur qu'on laisse systématiquement captif du passé.
Où donc est la Révolution à ce moment même, quand elle semble tout emporter? Je vois subsister l'ancienne
1. Le mot de tolérance est inscrit à chaque page do ce livre. Cela n'empêche pas de relever les idées fausses et les contradictions des Terroristes de l'école de Robespierre en matière de religion. L'esprit de liberté doit-ii ôter tcut discernement à l'historien?
chaîne qui me promet l'ancienne servitude. Il n'y aura pas à changer un mot à la pensée et au langage de Robespierre pour en tirer le Concordat de Napoléon; dans 1792 se montre déjà 1801.
« Consolez-vous, continue Robespierre, en songeant que la religion, dont les ministres sont stipendiés encore par la patrie, nous présente au moins* une morale analogue à nos principes politiques. » Autre chimère, complément de la précédente ; et comme celle-ci, elle est devenue la règle de conduite et le fléau de toutes les révolutions de France. En vain, la vieille Eglise proclame ouvertement ses haines, ses exécrations pour les révolutionnaires; ceux-ci nient l'évidence. Ils veulent se persuader et ils se persuadent qu'au fond de cette haine il y a un amour dissimulé pour leurs maximes, que l'exécration n'est qu'apparente, et que c'est l'alliance qui est réelle.
En vain le corps entier du sacerdoce les réprouve et les maudit ; ils s'obstinent à trouver dans cette malédiction une complaisance cachée ; en vain le génie même du catholicisme les condamne, les foudroie; en vain l'institution, la tradition, l'esprit des fêtes, des cérémonies, l'âme de la vieille religion repousse, flétrit les novateurs; il ne faut qu'un changement de surface pour les amuser et les perdre.
Pendant que l'institution les condamne, s'il se rencontre quelques individus dans le corps sacerdotal qui fassent alliance avec eux, en voilà plus qu'il n'en faut pour leur persuader que la paix est scellée entre le génie de l'immutabilité et le génie de l'innovation.
Pour les envelopper, il a toujours suffi à la vieille Église d'un procédé très-simple. Ce procédé consiste à leur montrer l'Evangile comme une morale analogue à leurs principes politiques. Ils n'ont jamais manqué jusqu'ici de se prendre à cette amorce. Aussitôt l'Église à laquelle ils n'ont rien changé se referme sur eux. L'Évangile disparait, l'ancienne autorité demeure. Les voilà de nouveau scellés dans le passé. Car il n'est rien de pis pour des chefs de révolution que d'être dupes dans le principe même de l'ordre moral; c'est le principe d'une duperie éternelle.
La Terreur continue en ces termes par la bouche de- Robespierre : « Qui sont ceux qui croient à la nécessité du culte? Ce sont les citoyens les plus faibles, les moins aisés...; ils seront forcés de renoncer au ministère des prêtres, et c'est la plus funeste de toutes les hypothèses-, car c'est alors qu'ils sentiront tout le poids de leur misère, qui semblera leur ôtertous les biens, jusqu'à l'espérance. » Ainsi, la plus funeste hypothèse pour la Révolution, c'est que le culte sur lequel s'appuie la contre-révolution tombe en désuétude. Robespierre, non plus que les révolutionnaires au nom desquels il parle, n'entrevoit pas pour le peuple français une autre issue, dans le monde moral, que l'Eglise, c'est-à-dire le génie du passé.
D'autres nations ont échappé à ce génie suranné ; quant à la nation française, les novateurs n'admettent pas que, même au plus fort de son élan, elle puisse sortir du cercle tracé autour d'elle. Ni progrès, ni affranchissement dans l'ordre religieux; « c'est alors qu'ils sentiraient le poids.de leur misère. » Robespierre reprend ici le rôle de Cazalès; mêmes paroles, même conclusion. L'orateur de la droite à la Constituante revit dans le terroriste. Ainsi la gauche revient à la droite, les Jacobins aux Feuillants, la Montagne à la Plaine, la Législative et la Convention à la Constituante; la Révolution tourne sur elle-même dans un cercle vicieux; après tant de fureur, la voilà au point de départ. Que pourra-t-il sortir de là? ni renouvellement, ni régénération morale; peut-être le Directoire, le concordat et le pouvoir absolu.
Enfin, Tidée principale de Bazire et des Jacobins se fixe en système chez Robespierre : « Peu importe que les opinions religieuses que le peuple a embrassées soient des préjugés ou non ; c'est dans son système qu'il faut raisonner. »» Ce parti pris conduisait les révolutionnaires II deux résultats qui étaient précisément le contraire de leur pensée. Premièrement, s'il fallait entrer dans le système du peuple, fût-il faux et contre-révolutionnaire, sans oser l'en avertir, cela revenait à dire qu'il fallait, par respect pour la Révolution, livrer le génie de la Révolution.
Une autre conséquence se déduisait nécessairement aussi
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des principes de Robespierre, et n'allait pas moins directement contre ses projets. Si les chefs, les orateurs, les élus du peuple confirment, par leur respect, ce qu'ils tiennent pour autant d'erreurs méprisables, que s'ensuit-il? Il se forme deux nations : le peuple du préjugé, de la superstition, du mensonge, et le peuple de la raison, de la sagesse, de la vérité ; et entre eux la barrière est infranchissable. Nulle espérance que le second éclaire le premier, puisqu'il n'est permis d'ôter le bandeau à personne. Les clairvoyants doivent respecter les aveugles dans leur aveuglement, c'està-dire l'éterniser.
De cette hiérarchie soigneusement entretenue par la peur, qui ne voit naître deux races, ou plutôt deux castes, l'une des ténèbres, l'autre de la lumière, l'une de l'ignorance, l'autre de la science? La différence qui les sépare eût été toujours croissant, par la nature même de l'ignorance et de la science, qui s'éloignent l'une de l'autre à mesure qu'elles augmentent. En comparaison de cette inégalité du jour et de la nuit, qu'était-ce que l'inégalité déjà si odieuse des citoyens actifs et passifs de la Constituante? Une pure forme.
Le régime des castes eût ainsi reparu dans le monde ; car il n'a pas eu d'autre origine philosophique. Les idées de Robespierre sur le point le plus fondamental renversaient donc tous ses projets. Et quel plus grand malheur pour un novateur que de ruiner lui-même ses innovations !
De ces principes, examinez quelle politique dérive. Robespierre : « Vous avez à exterminer les tyrans; est-ce là le moment de toucher à l'Église? Vous avez à prévenir les sourdes menées de l'intrigue ; est-ce le moment qu'il faut choisir pour jeter au milieu de nous de nouveaux ferments de troubles efde discordes? »» Bazire avait déjà fait acclamer ce système : « Dans un temps où nous allons juger le roi, dans un temps où il est nécessaire que le peuple soit tout entier pour nous, défiez-vous de ce projet; quant à moi, je déclare que je le combattrai jusqu'à extinction. »
Ici se révèle toute une méthode ; chez les révolutionnaires
français, les déterminations ne viennent pas d'un principe qui les engendre, les contient, les produit les unes par les autres. Veulent-ils frapper la royauté, ils relèvent l'ancienne Église, sans s'apercevoir que c'est là un même principe, une même chose. La solidarité que les hommes du passé ont si clairement aperçue entre les choses du passé, échappe aux novateurs; jusqu'à ce jour, voilà ce qui a fait leur faiblesse même dans le triomphe. Ceci expliquera les coups portés en même temps à droite et à gauche dans la Terreur et la stérilité de ces massacres. Ont-ils frappé une des têtes de l'hydre, ils flattent, ils caressent, ils relèvent, ils fortifient, ils ressuscitent l'autre. Tâche illusoire !
D'après cela, il n'a pas été trop malaisé à M. de Maistre de prophétiser, en 1*793, la chute morale de la Révolution et la restauration de la papauté. Après avoir lui-même tremblé, il vit très-bien que les Terroristes avaient peur des choses de l'esprit, et qu'ils n'oseraient conclure. L'auteur du Pape savait la puissance des paroles officielles sur les instincts des peuples. 11 savait que, tant que ces paroles n'ont pas été prononcées, rien de définitif n'est entré dans les choses humaines et divines.
Assurément , c'était un immense bouleversement et presque irréparable pour qui ne regardait qu'à l'extérieur. Celui-là n'apercevait que décombres et gouffres entr'ouverts. Mais pour celui qui sut regarder au dedans des hommes, il vit que l'Eglise surnageait malgré ces apparences, que l'âme des terroristes était à moitié égarée dans le labyrinthe du passé et qu'ils n'en sortiraient pas ; avec ce bout de chaîne, ne pourrait-il pas un jour réparer la chaîne entière? Il osa l'espérer. Il comprit que les libérateurs du genre humain se livraient, se garrottaient euxmêmes eux et leur postérité, et que dès lors rien n'était perdu.
Les choses vacillaient , il est vrai , d'une manière effrayante; mais l'Église restait debout même dans l'esprit de Robespierre. Pourquoi désespérer? Ces hommes d'épouvante avaient été les maîtres du saint des saints, et ils n'avaient osé y toucher ; ils avaient reculé. Ils n'étaient donc point de la race des hommes indomptables qui avaient irré-
parablement désolé l'ancienne Église. Peut-être n'était-ce qu'un torrent, une sorte d'incursion de Celtes dans le inonde moral. Il fallait donc, suivant M. de Maistre, laisser passer le torrent et attendre. C'est ce qu'il fit. L'événement jusqu'ici a confirmé cette espérance.