DROITS DE L HOMME
Tous les jours je -vois des hommes qui, de la meilleure foi du monde, croient s'engager, penser, agir dans le sens de la Révolution, et qui pourtant font en réalité le contraire de ce qu'elle a voulu. Ils ressemblent à des voyageurs qui, pour aller au sud, marcheraient obstinément au nord. Cela me confirme dans l'idée que la Révolution n'est pas orientée, que la carte de ce pays-là n'est pas encore dressée, que les points cardinaux n'en ont pas été marqués; et ainsi je suis encouragé à persévérer dans mon entreprise, malgré les obstacles que je rencontre et qui devraient me désespérer.
Quand un vaisseau est échoué, ce n'est pas le moment d'y suspendre des banderolles, comme dans les jours de fête. C'est le moment d'en sonder les flancs, d'en mesurer les avaries, et de réparer sur la carte marine les erreurs qui l'ont jeté à la côte.
Jamais hommes, nous l'avons vu, ne furent plus convaincus que les droits civils ne sont rien, s'ils ne sont garantis par la liberté politique. Là est le caractère, l'âme de la Constituante. C'est par là qu'elle devient l'organe
de tous les grands publicistes modernes, et, en particulier, de Montesquieu.
Voilà aussi pourquoi le travail de la constitution est celui auquel se ramènent toutes ses pensées.
Aucun bouleversement extérieur ne peut l'en distraire. Elle sait qu'elle ne fait rien si elle n'organise les garanties. Deux jours lui suffisent pour établir les changements d'ordre civil. Son existence entière suffit à peine à établir la constitution politique.
La seule déclaration des droits de l'homme a présenté incomparablement plus de difficultés que toute la révolution civile.
La Constituante, ne pouvant s'appuyer sur les précédents historiques de la France, prit pour basé la tradition des penseurs. Mais que d'incertitudes! que de tâtonnements! que la lumière a de peine à se faire! Comme on sent dans ce laborieux enfantement un peuple désorienté, sans aïeux, sans passé! C'est là surtout que l'on voit que les Français avaient été conduits dans le désert. Point d'issue, point de sentier tracé. Derrière eux la servitude, devant eux l'inconnu; Ismaël perdu dans les sables. Qui lui montrera le chemin? Ni le tiers, ni la noblesse, ni le clergé n'ont une seule tradition de liberté. Tous également impuissants. Même le génie est déconcerté. A ce premier pas, Mirabeau se tait ou interroge.
S'il y avait un principe dans le monde qui dût figurer dans la déclaration des droits, c'était la liberté des cultes. On prit un détour, on subtilisa. Cette première des libertés fit peur. On n'osa pas encore en prononcer le nom. La Révolution entre ainsi par une porte détournée. Dès le premier pas, elle montra ses pieds d'argile.