ŒUVKE POLITIQUE DE LA CONSTITUANTE
En quoi consistait l'œuvre politique de la Constituante? D'après les principes posés plus haut, je crois pouvoir le -dire.
Tout le progrès de l'ancien régime tendait à établir la royauté sur le plan et la tradition du Bas-Empire. On y était parvenu.
La première chose que la Constituante rencontra, ce fut cet échafaudage du pouvoir monarchique emprunté d'une fausse antiquité. C'était comme l'âme de l'ancien régime, et pourtant cette âme n'était pas née en France. Elle y avait été apportée par l'imitation d'une ancienne servitude.
Dès que la Constituante se trouva en face de ce pouvoir démesuré, elle entreprit de le réduire et de le ramener à des formes nationales. Mais, comme ce pouvoir avait tout envahi, on se vit entraîné à tout lui reprendre. Voilà comment, sans aucune aversion contre la royauté, encore moins contre Louis XVI, on lo dépouilla sans relâche et sans merci.
Personne ne prononçait le mot de décentralisation, et on le réalisait dans chaque décret. La monarchie avait tant usurpé que l'on ne crut jamais lui trop reprendre; on ne pouvait plus dire ce qui était elle et ce qui ne l'était pas, car elle avait confondu toutes choses. C'est ainsi que l'autorité royale, s'étant mêlée à tout, substituée à tout, fut extirpée par des hommes sincèrement royalistes, mais qui voulurent retrouver une nation là où il n'y avait plus qu'un roi. Le prince dut s'effacer pour que la nation se montrât; elle avait été ensevelie dans la monarchie. On jeta la monarchie au vent, et, pour la première fois, la Pian ce apparut.
Les hommes qui firent cette œuvre ne songeaient point à extirper l'autorité royale; mais, emportés par le désir et "bientôt par la joie de retrouver chaque jour les traits effacés d'un grand peuple, ils s'abandonnèrent à cette ardeur et ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils eurent rétabli en entier les droits et la figure de cette nation enfouie. Alors plusieurs s'aperçurent que ce qu'ils avaient gardé de l'ancienne monarchie, n'était qu'une ombre qui ne pouvait vivre ; ceux-là s'effrayèrent de leur ouvrage ; ils auraient voulu le détruire. Mais il était trop tard. En laissant voir leurs regrets, ils ne firent que provoquer d'autres hommes à l'achever à leur place.
Oter pièce à pièce chaque partie du pouvoir central, faire revivre par là les libertés locales, voilà l'œuvre politique de la Constituante. On peut dire que la pensée première de la Révolution ne se montra jamais plus spontanément. Car n'ayant alors aucun danger à courir de la part de l'étranger, elle put suivre sa propre impulsion et montrer son vrai caractère, sans être obligée de le plier à des circonstances trop impérieuses. De tout cela, je conclus que le premier instinct de la révolution politique, son œuvre la plus libre, la plus spontanée, fut de diminuer le pouvoir central; que tout ce qui se fera dans ce sens sera dans l'esprit de la Révolution, et que tout ce qui se fera d'opposé sera fait contre elle.
COMMENT ON PEUT RECONNAITRE SI UN ÉVÉNEMENT EST DANS LE PLAN DE LA RÉVOLUTION.
Le pouvoir absolu, un maître suprême, la servitude, sous un reste de nom populaire, une noblesse de cour, une dévotion dont le premier caractère est d'ôter aux hommes le sentiment des affaires publiques en détruisant en eux
la virilité de l'âme, un assoupissement prodigieux; une centralisation immodérée, une capitale immense qui absorbe tout; de vastes provinces inanimées, vides, mortes : tels sont les traits principaux du gouvernement byzantin. Presque tous avaient été profondément enracinés par la tradition de nos rois dans l'histoire de France. La Révolution française fut un immense effort de la nation entière pour s'arracher à ces vieux fondements empruntés. Elle voulut se soustraire à l'imitation du Bas-Empire, qui, par nos légistes et nos princes, était devenu la fatalité de notre race, et à travers les temps les plus différents nous ramenait à pleines voiles à la constitution romaine de la décadence. Qu'avait été Louis XV, si ce' n'est un monarque byzantin, de la décadence la plus extrêm.e?
Les Français depuis 89 avaient voulu rompre ave-c cette filiation et rentrer dans la possession de leur propre nature. Ils avaient entrepris d'extirper les principes et les germes étrangers introduits dans leur passé.
Voulez-vous donc savoir si telle époque, tel régime, tel événement est dans le plan de la Révolution française? Examinez seulement si la France se rapproche ou s'éloigne de l'idéal du pouvoir byzantin. Là est le vrai signe; tous les autres peuvent tromper, celui-là seul est infaillible.
Le byzantinisme n'a pas duré seulement quinze siècles; jusqu'à nos jours il s'est transporté dans la monarchie française, il a duré jusqu'à la Révolution. Napoléon l'a restauré.
LA DÉMOCRATIE ROTALB.
L'idée que le prince absolu représente le peuple est l'héritage que le Bas-Empire a laissé à la France. Cette idée signifie que le despotisme a senti le besoin de b9 couvrir d'un mot. Et c'est le caractère essentiel de la ?o^:é'é
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byzantine de mettre les mots à la place des choses. Cette fiction ayant passé dans notre tradition, tant que le peuple a consenti à n'être rien, la royauté absolue a pu en effet répéter qu'elle le représentait. Cela a suffi pendant des siècles. Mais le jour est venu où, à la place du mot, la nation a voulu la réalité. Ce jour-là a éclaté la Révolution, c'est-à-dire le moment où les Français ont voulu se détacher de la tradition du Bas-Empire pour entrer dans les formes modernes.
Plus ces simulacres étaient gravés dans les esprits, plus le déchirement a été grand. C'est une des raisons pour lesquelles la Révolution a été si violente.
Le peuple avait toujours entendu dire que le roi était son père, et il prit cette parole au sérieux; il demanda au prince d'être ce qui lui était impossible. Comme le pouvoir absolu héréditaire répugnait profondément à ce que Louis XVI fût le personnage que la démocratie attendait, et qu'il ne pouvait en aucune manière la représenter, le peuple se crut trompé. La nature seule des choses s'élevait entre le prince et lui; il devint furieux.
D'autre part, Louis XVI ne put jamais comprendre ce rôle de chef d'une démocratie royale qui n'avait été pour lui et ses ancêtres qu'une fiction. Quand on l'adjura de la réaliser, il sentit qu'on lui demandait de n'être plus luimême; à la fureur il opposa la ruse.
Ainsi ce mensonge byzantin, qui était au fond de notre histoire et qui avait traversé des siècles, devint une calamité pour le prince autant que pour le peuple. Le voile dont s'était recouvert le passé fut déchiré en un moment au milieu des douleurs d'un monde. Au lieu de cette imposture d'une démocratie royale, on vit la réalité, c'est-àdire deux puissances qui devaient se dévorer l'une l'autre, l'absolutisme royal dont la tradition avait sa racine dans Byzance, et le peuple qui portait en lui tous les orages de l'avenir.
11 y avait un pouvoir qui, depuis le fond du moyen âge, ne cessait de grandir et de tout absorber : c'est le pouvoir royal. Il avait pour lui la force accumulée et continue de plusieurs siècles. Quand la Révolution se leva, elle marcha
en sens contraire : le choc se fit dès le premier jour; l'ébranlement fut immense, toute la terre en retentit.