LA PREMIÈRE CONDITION
La constitution anglaise eût-elle fini la Révolution de 89? Non, assurément. Le roi l'aurait donnée pour la retirer du moins, tout le monde en aurait eu la crainte ou l'espérance; dès lors, point de repos. C'est contre cette impossibilité que se brisait le système de Necker.
Voilà aussi l'erreur principale de madame de Staël dans ses Considérations. Elle parle toujours de la constitution britannique, mais cette constitution n'a été assurée que par un prince nouveau. Les anciens Stuarts ne pouvaient finir la révolution anglaise, les Bourbons ne pouvaient davantage finir la nôtre ; entre elle et eux il fallait choisir.
Pour se placer dans le plan de l'histoire anglaise , il fallait avant tout l'expulsion de nos Stuarts; c'est ce qui n'est jamais entré dans l'esprit de ceux qui prétendaient imiter l'Angleterre.
Louis XVI eut sur tout cela une vue bien plus claire; il lisait dans l'histoire son propre détrônement au profit d'un autre Guillaume d'Orange; l'instinct du salut lui montra ce que la science des constitutionnels leur laissa ignorer jusqu'au bout. A cette lumière, il vit la loi fondamentale des révolutions mieux que les révolutionnaires eux-mêmes; il éprouvait une invincible répugnance à s'engager dans une voie où nul ne pouvait s'arrêter; après tout ce qu'a révélé l'expérience, qui voudrait lui reprocher d'avoir craint l'avenir?
Non-seulement, comme je l'ai indiqué déjà, nous avons appris, en fait, qu'une révolution quelconque ne peut gar-
der à sa tète le prince qui représente l'ordre ancien ; nonseulement cette idée, aujourd'hui évidente pour nous, n'était alors dans aucun esprit, les meilleurs ne voulant d'autre roi de la révolution que celui-là même qui était impossible ; mais nous savons maintenant la raison secrète pourquoi de vieilles dynasties ne peuvent se prêter à de pareils changements. C'est que le souvenir de leur toutepuissance leur gâte tout ce qu'on leur laisse d'autorité. Un prince nouveau peut se faire à ces diminutions de fortune; il ne les sent pas, il n'a au contraire devant les yeux que son élévation inespérée. Un trône abaissé est toujours pour lui un trône. Ce ne sera pour le prince légitime qu'une honte éternelle, à laquelle il ne s'habituera jamais.
La royauté, qui avait vu toujours le tiers état sous ses pieds, pouvait-elle soudainement le hausser à son niveau et le mettre sur le pavois? C'était folie de l'espérer.
Il fallait que le roi se détachât de toute sa tradition, qu'il élevât ceux qu'il avait abaissés, qu'il abaissât ceux qu'il avait élevés. Ni la constitution n'était faite pour Louis XVI, ni Louis XVI pour la constitution. Il était le seul homme sur terre qui ne pût l'accepter.
On a cent fois exposé les erreurs de la constitution de 1*791 ; trop de république pour une monarchie, trop de monarchie pour une république. Le point le mieux prévu était l'abdication forcée de Louis XVI ; mais la constitution aurait été sans défauts, qu'elle les aurait eus tous aux yeux des gens de cour, parce qu'elle supposait un contrat qui ne pouvait entrer sérieusement dans l'esprit du prince de vieille race.
Je ne saurais m'empêcher de plaindre un roi auquel on demande chaque jour l'impossible : renier ses ancêtres, respecter la constitution qui le dépouille, aimer la Révolution qui le détruit.
S'IL Y AVAIT UN MOYEN DE DIRIGEE LA RÉVOLUTION. — PREMIÈRE FAUTE DE L'ANCIEN REGIME DÉSESPÉRER TROP TOT.
Il y avait, dit-on, un moyen de prévenir ou (Je diriger la Révolution. Il eût fallu que Necker, dès la première heure des états généraux, eût présenté un plan complet de constitution ; promesse de la convocation périodique des états généraux, partage du pouvoir législatif avec le monarque. A ces conditions, l'Assemblée eût été entraînée, la nation subjuguée par la reconnaissance.
Ceux qui soutiennent ces idées après Malouet sortent des conditions du possible et de l'histoire. Ils veulent que Louis XVI soit le prince qu'il ne pouvait être; ils lui demandent de courir lui-même au devant de ce qui lui est odieux. Comment aurait-il posé lui-même par son ministre les bases d'une constitution, dont la pensée seule lui paraissait un attentat? Autant vaudrait imaginer qu'il fût un prince d'un autre siècle, d'une autre race, en un mot, qu'il ne gardât pas en lui un seul vestige du tempérament royal des Bourbons. Que sert d'entasser l'impossible pour corriger l'irrévocable? Aux fautes on ajoute l'utopie.
Après Mounier, les premiers qui désespérèrent de la liberté furent Malouet, Lally-Tollendal, Clermont-Tonnerre, Bergasse; ils ne purent suivre la Révolution que jusqu'au 21 septembre 89. A cette borne ils s'arrêtent; ils reculent, se retirent de l'histoire; ils n'avaient pas été formés pour les longs combats. Au premier démenti qu'ils reçoivent des choses et des hommes, ils abandonnent l'entreprise.
Tout fut perdu à leurs yeux, à ce moment précis où l'Assemblée rejette le système qu'ils présentaient, des
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deux cnambres et du veto absolu. Cette panique était-elle raisonnable?
Supposez, en 1791, un sénat, tel que le voulait Malouet; en quoi les choses eussent-elles différé? Ou le sénat se serait rangé à la décision de la chambre basse, et dans ce cas il était inutile ; ou il y aurait résisté, et alors il eût été un ferment de guerre ajouté à tant d'autres. Que l'on se figure un moment une pairie en face de la Législative de 1791 ; qui croira que cette chambre haute eût été respectée et obéie?
Les historiens qui reprochent tant à la Constituante ses principes abstraits et absolus, font la même faute, quand ils déclarent que tout eût été sauvé par telle ou telle disposition de loi, conforme au régime anglais. Ils oublient les circonstances, les choses, les situations plus fortes que toutes les lois écrites; ils supposent que le roi se serait accommodé d'un pacte qui ne lui eût ôté que la moitié du pouvoir; cette supposition se trouve absolument fausse. Louis XVI ne pouvait même supporter le nom de l'Assemblée nationale, il persista longtemps à l'appeler les états généraux.
Dès cette époque, Danton, encore obscur, répétait son adage : « En Révolution, il faut bâcler et non réglementer ; » voulant dire, sans doute, qu'au milieu de la tourmente, c'est folie de songer à des institutions définitives. C'était un état de guerre entre le roi et la Révolution ; il fallait donc que la constitution fût un ordre de combat. Elle ne pouvait, dans les prémices de la liberté, être autre chose. Désespérer en septembre 89, parce que le roi n'a pas eu le veto absolu, c'est désespérer de l'avenir, parce qu'il ne s'est pas trouvé un roseau pour arrêter le déluge. Sachons, au moins, ne pas nous abandonner trop tôt. Les choses humaines, comme les choses divines , appartiennent à qui conserve le plus longtemps l'espérance; c'est ainsi qu'à la guerre la victoire reste à celui qui a gardé sa réserve.
Si vous demandez pourquoi aucune des révolutions qui ont suivi la Révolution française n'a reproduit les mêmes fureurs, je réponds en premier lieu que l'expérience, qui a
peu servi aux peuples, a beaucoup profité aux princes; lisez Mallet-Dupan, Malouet. Vous verrez que les conseils qu'ils donnaient aux souverains n'ont été compris que vingt ou trente ans plus tard; alors, ils eurent un plein succès.
Des princes de nos jours n'auraient pas commis les fautes de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ils n'auraient pas paru dans la fête de Versailles; ils auraient affiché partout la cocarde nouvelle; ils savent qu'une révolution dans son premier élan est invincible, et que, pour empêcher qu'elle se cabre, il faut lui lâcher la bride.
Je tiens pour certain que ce qui hâta la ruine de l'ancien pouvoir, c'est qu'il crut tout perdu s'il acceptait telle loi, tel décret. Comme il jugea d'abord tout désespéré, il se hâta prématurément de déclarer au dedans et au dehors une guerre à outrance. Voilà pourquoi la droite de l'Assemblée, la noblesse, le clergé, se montrèrent intraitables sur certains points.
Ils s'imaginèrent que, si telle ligne était écrite dans la constitution, c'était fait de la chose condamnée par cet articje. Des hommes si nouveaux dans de pareils débats attachaient alors, comme le peuple, une importance prodigieuse à la parole, à l'écriture ; ils ne savaient pas combien il est permis d'entasser de décrets sans rien changer aux choses; combien il est aisé de reprendre en secret ce que l'on a perdu avec fracas. Depuis ce temps, on a vu d'autres partis laisser tranquillement les novateurs écrire dans la loi tout ce qu'il leur a plu d'écrire, et les changements s'évanouir aussi facilement qu'ils avaient été consentis.