LA BOURGEOISIE ET LE PEUPLE
Une chose me frappe de plus en plus, à mesure que je descends dans l'esprit de la Révolution. Quand j'assiste à ce bouleversement de l'ancienne société, je m'attends à voir surgir, des profondeurs des masses, quelque individu puissant, inculte, né de la tempête, pour les représenter. Mais cette attente ne se réalise pas. Aucun artisan, aucun paysan n'a son jour de puissance et de renommée. On ne voit surgir de la foule ni un cardeur de laine comme Michel Lando, dans les révolutions de Florence, ni un pêcheur comme Masaniello, ni un tisserand comme Jean de Leyde.
La multitude se place très-vite chez nous par l'action à la hauteur de ses chefs, mais ces chefs sont d'une autre classe. Le peuple obéit promptement à l'aiguillon de la presse et de la tribune. Lui-même ne parle pas, n'écrit pas. On le dirait muet. Il agit sous une autre impulsion et il reste anonyme.
206 LA EÉVOLUTION
Dans les clubs, même aux Jacobins, ce n'est jamais un homme du peuple qui devient l'organe du peuple; c'est .toujours un homme d'une condition plus élevée. Il n'est pas de Révolution où le prolétaire proprement dit soit moins sorti des rangs, pour acquérir une autorité person-. nelle. C'est à peine si l'on peut en citer un seul qui ait obtenu une renommée d'un jour. Le bruit que fait le peuple est immense; aucun homme du peuple ne laisse un nom puissant à la postérité.
Je pense que cela vient de ce qu'une certaine modestie se maintint longtemps, au milieu même des passions les plus déchaînées. La crainte du ridicule, autrefois plus puissante chez nous que nulle part, empêchait les individus illettrés de se produire ailleurs que sur les champs de bataille, où la mort étouffe le rire.
Dans les temps barbares, les hommes du peuple ne connaissaient pas cet esprit de timidité qui est la crainte du ridicule. Yoilà pourquoi les temps barbares ont mis en lumière tant d'hommes tirés de la foule.
Tous les tribuns qui se succèdent, Marat, Danton, Robespierre, Saint- Just, font partie de la bourgeoisie. C'est la bourgeoisie qui sert d'organe aux masses muettes sur lesquelles l'ancien régime avait mis un sceau. Elles n'eussent pu parler, si elles n'avaient trouvé au-dessus d'elles un interprète, tant elles étaient reléguées au loin dans le gouffre.
Comment auraient- elles pu participer à la vie nouvelle, née des écrivains, elles qui ne savaient pas lire? Pour que ce miracle se fît, il fallut que des hommes qui étaient sortis de ce premier asservissement redescendissent vers elles, et leur apportassent l'écho des paroles de liberté qui devaient changer le monde. Sans la bourgeoisie, que fût devenu le peuple? Son émancipation eût été absolument impossible, et c'est ce qu'il comprit dès le premier jour. « Nous voulons voir notre comte de Mirabeau, » disaient les femmes en arrivant à Versailles, le 6 octobre 89; elles se sentaient, ce jour -là, parentes du grand marchand de drap de Provence.
Voilà ce qui me perte à croire que quelques écrivains se
sont trop hités de faire naître, dès 89, les dissensions profondes de la bourgeoisie et du peuple. Sans doute, les différences existaient, elles devaient grandir; mais combien elles étaient loin alors de ce que l'on a imaginé depuis! C'était l'aristocratie, les ci-devant, que la foule poursuivait de sa haine; et jusqu'ici le despotisme seul devait trouver son compte à annuler la bourgeoisie par le peuple, le peuple par la bourgeoisie. Pourquoi porter dans le récit de ces temps-là nos ressentiments et nos passions actuelles? C'est assez des passions de la Révolution, n'y ajoutons pas les nôtres.
Les classes pauvres ne figuraient pas à la Constituante ; cela a fait croire à des historiens que cette Assemblée ne représentait que les riches. Le peuple, il est vrai, n'était pas à la tribune, il ne parlait pas; mais il écoutait, il se réveillait d'un sommeil de mille ans, il naissait à la parole des orateurs; et n'est-ce rien que de naître?
Véritablement, nous abaissons outre mesure le cœur du peuple de 1"789, en supposant que rien ne le regardait dans l'affranchissement de l'homme. Nous lui attribuons des paroles qui n'ont été trouvées que de nos jours sur la dignité et la vie publique : « que cela regarde les bourgeois. » Cette langue était inconnue en 89; ne faisons pas entrer la nation française par cette fausse porte dans la région de l'avenir.
Non, le peuple n'a pas commencé par être plèbe, comme quelques-uns se le figurent aujourd'hui; il s'est senti en naissant l'égal des classes supérieures dans tout ce qui intéresse l'homme.
lia eu, sur toutes les grandes affaires, le même cœur, la même pensée que la bourgeoisie. Le réduire à La seule préoccupation de la famine et du salaire, c'est lui ôter à la fois le passé et l'avenir. Car, que pourrait être jamais une classe d'hommes qui, dans les crises les plus décisives de l'humanité, ne verraient jamais autre chose qu'une crise alimentaire? Quoi qu'on ait pu dire, c'étaient des hommes vivant au jour le jour qui se passionnaient pour ou contre le veto, le droit de guerre, la constitution du clergé.
Ils s'intéressaient à tout cela comme si leur vie eût été
assurée; et cet enthousiasme, qui transporte les peuples au-dessus d'eux-mêmes, n'est pas seulement propre à la Révolution française. Les gueux de Hollande n'ont-ils pas oublié quatre-vingts ans le boire et le manger pour une question qui ne touchait que l'esprit? Singuliers systèmes historiques qui tantôt placent le peuple au-dessus de l'histoire dans les régions des nues, et tantôt revendiquent pour lui l'égalité politique du ver de terre!
Plus tard se posa la question des riches et des pauvres; et il faut avouer que la majorité de la Constituante précipita ce résultat par la distinction des citoyens actifs et des citoyens passifs. Dans un pays où les mots l'emportent si souvent sur les choses, c'était là comme une déclaration de guerre; car qui voudrait, dans une pareille époque, se résigner à être l'instrument passif de quelques-uns ? qui Toudrait porter ce nom?
Que cette Constituante , si magnanime d'ailleurs, ait prononcé une telle exclusion en termes si injurieux, cela prouve à quel degré d'abaissement étaient tombées les dernières classes du peuple. On ne pourrait décider, au reste, s'il y avait plus de dédain, ou plus de crainte dans le décret du marc d'argent. Ce qui semble sûr, l'Assemblée trembla de confier son œuvre de liberté à des hommes qui n'en avaient jamais connu l'ombre. Mais cela ne pouvait-il pas se dire de chaque Français? Et une confiance entière n'eût-elle pas mieux valu que des restrictions arbitraires qui ne pouvaient se maintenir que par la volonté de ceuxlà même contre qui elles étaient dirigées? Au reste, chose remarquable, le peuple n'a presque pas protesté contre le décret du marc d'argent qui l'excluait des affaires publiques. Il n'a pas été possible de le mettre en branle pour cette question. D'où cela vint-il? Ce peuple, même déchaîné, avait plus de simplicité et de modestie qu'on ne croit. Il ne se jugeait point capable de gouverner. Les fonctions d'orateur à l'Assemblée étaient si hautes que nul artisan ne parut y prétendre.
Aucune des insurrections ne sortit de là, ni la révolte de Nancy, ni les troubles de Toulon et de Brest, ni l'émeute de Vincennes. Cette modestie du peuple dans les premiers
temps de la Révolution, quand la fureur ne l'aveugle pas, méritait d'être mieux conservée dans l'histoire . Il ne se croyait pas même capable d'exercer un emploi, une magistrature civile. Il offrait sa bonne volonté, ses bras, son cœur. On défigure tout quand on le montre^ au contraire, avide de remplir les assemblées et les tribunaux. On trouverait mille exemples de cette défiance de soi-même qui l'empêcha de nourrir d'abord de grandes ambitions, et le retint partout au dernier rang sur le seuil.
Il fallut les aiguillons furieux de la presse pour lui faire sentir l'injure de la distinction entre les citoyens actifs et les citoyens passifs. Encore sa colère ne s'alluma-t-elle jamais contre cette inégalité; on ne put le pousser à s'ameuter contre elle.
Je ne vois pas un seul prolétaire dans l'avant-garde de la Révolution. Il a fallu trois ans de prédications de la classe lettrée pour faire entrer le peuple en scène. C'est absolument renverser l'histoire que d'établir aujourd'hui qu'il a précédé ses chefs. La vérité stricte est que la bourgeoisie s'est divisée; une partie s'est eifrayée et a voulu s'arrêter, l'autre a continué de marcher au-devant de l'inconnu. Dans aucun cas, l'initiative n'a été prise par des prolétaires.
Le peuple n'entre dans les affaires qu'en 93, et il re^te anonyme.