Correspondance de Mirabeau et du comte de La Mark
l'industrie et des métiers de cinq cent mille artisans. On avoue que l'agriculture s'en ressentit d'une manière fâcheuse, que plus d'un champ resta en friche, que des procédés ingénieux furent portés à l'étranger par ce peuple de proscrits, qu'en un mot, il y eut pour la France un vrai dommage matériel. Voilà ce que les historiens reconnaissent.
Mais le dommage moral, qui l'a estimé jusqu'ici à sa vraie valeur? C'est la Révolution qui s'est chargée de montrer le vide qu'avaient laissé les proscriptions religieuses de deux siècles. Il se trouva sans doute en France, à profusion des hommes qui surent se passionner pour une cause et mourir pour elle ; mais ce n'est pas là le plus difficile en des temps pareils.
Ce qui est rare, c'est de persévérer dans la première ardeur, de ne pas se laisser abattre par sa propre victoire ; or c'est ce qui a manqué le plus aux hommes de la Révolution. Une si grande fureur s'est dévorée elle-même; et si l'on examine ces hommes cinq ou six ans après, on s'étonne de les voir si différents; ils ont tout oublié; la langue qu'ils ont parlée, ils ne la connaissent plus. Après cet immense fracas, le silence universel; un éclat formidable, et presque aussitôt un oubli complet de soi-même et des autres.
Il semble, d'après cela, que les révolutions soutenues d'un esprit religieux soient les seules qui n'usent pas les forces humaines. J'en ai longtemps cherché la raison. Voici celle qui me satisfait le mieux. C'est que, dans toutes les autres révolutions, il vient un moment, pour chaque parti, chaque homme, où il croit pouvoir obtenir l'accomplissement de ses principes, sans le payer d'aucun sacrifice sérieux ou d'argent/ou de sang, ou de luxe, ou de bien-être, ou de plaisir, ou même d'habitude. Et quand cette pensée entre dans l'homme, dites hardiment qu'il ne reste qu'une ombre.
La lassitude dont se plaignent les hommes de nos jours n'est pas un sentiment nouveau. Combien les Français se sont vite fatigués de la Révolution française! Combien chacun a promptement aspiré au repos dès que les choses
ont déconcerté ses prévisions! Il n'y a guère entre les partis que la différence de quelques années.
L'auteur du serment du Jeu de paume maudit, dès le lendemain, ce fatal serment.
Au moment où nous sommes parvenus, tout le parti Feuillant est las; imprévoyance ou légèreté, peu importe. Qui lirait dans le cœur de ces vaillants hommes de la première journée, Thouret, Chapelier, Target, Duport, verrait la même soif de repos,* peut-être le même regret. Encore quelques mois, ce sera le tour de Danton. Lui aussi, le titan, ira respirer à la campagne. Ses bras toujours tendus n'en peuvent plus. Robespierre répétera après lui : « Je suis fatigué par quatre ans de Révolution. »
Enfin, en 1*796, c'est le peuple qui est harassé; il se retire en masse; il a besoin de sommeil, il va dormir pendant un tiers de siècle.
La prompte satiété, l'accablement prématuré, c'est là le trait commun à tous. Combien les sans-culottes se sont lassés plus vite que les gueux de Hollande! Ceux-ci, après quatre-vingts ans de supplices, étaient aussi âpres à la lutte que le premier jour.
De là, je crois devoir conclure qu'un immense dommage pour la Révolution française fut d'avoir été privée du peuple proscrit à la Saint-Barthélémy et à la révocation de redit de Nantes.
Quand vous voyez dans l'esprit français de si grands vides qu'il serait désormais puéril de nier, n'oubliez pas que la France s'est arraché elle-même le cœur et les entrailles par l'expulsion ou l'étouffement de près de deux millions de ses meilleurs citoyens. Quelle nation, quelle société résisterait aujourd'hui à une expérience de ce genre? Ce sont là de ces plaies que les siècles ne guérissent pas.
Au contraire, cela devient comme une habitude de notre histoire. L'amputation d'un membre, et puis d'un autre, est une règle qui reparaît chez nous à chaque époque difficile. Prenez garde qu'en rejetant toutes les parties nobles, il ne vous reste à la fin qu'un tronc esclave.
De ce peuple de proscrits de 1685, combien peu de leurs
descendants rentrèrent en France! D'abord, selon qu'il arrive aux exilés, ils crurent à un prompt retour. Puis l'espérance tombe; les générations passent, elles changent de langue. Le cœur s'aliène. Autant de forces morales enlevées à la mère patrie. Elles se fondent avec les peuples étrangers dont elles augmentent la vie et la prospérité.
Quand la porte fut rouverte, en 1*781 et plus encore en 1789, qui consentit à en profiter? personne. La réparation venait trop tard après de si grands maux. Les réfugiés avaient goûté ailleurs la liberté , ils s'étaient fait une nouvelle patrie; ils ne se fièrent pas aux promesses de l'ancienne. Et ces hommes éprouvés par' le fer et le feu, ces caractères de granit, qui n'avaient fléchi sous aucune des tyrannies du passé, combien ils devaient nous manquer plus tard en toutes choses! Quelques années n'auraient pas suffi pour les décourager ou les rejeter dans le moyen âge ; ils n'auraient pu rien ajouter à la violence et à l'héroïsme des passions; peut-être ils les eussent tempérées; et sans doute ils eussent fourni cette base, le caractère, la persévérance dans l'énergie, seules choses où l'on ne dépassa pas les limites connues.
J'eusse aimé voir nos réfugiés porter en masse, à la Révolution française, l'appui qu'ils ont donné aux révolutions de Hollande, d'Angleterre, de Suisse et d'Amérique. Partout ils ont aidé, éclairé, affermi l'esprit moderne dans ces luttes civiles. Ce n'est que dans leur patrie qu'ils n'ont pu se montrer.
Il est donc vrai qu'une nation ne gagne rien à retrancher d'elle-même de si grandes forces morales que celle des réformés. Le vide qu'avait laissé leur expulsion ne put être comblé par aucun holocauste. Cette France du seizième et du dix -septième siècle deux fois décapitée, il fut impossible de la remplacer! Dans la crise suprême, la moitié de la nation manqua à l'autre; elle y manque encore aujourd'hui.
Il s'ensuivit pour la France que le moyen âge s'y trouva aux prises avec l'esprit moderne sans aucun intermédiaire; le choc ne pouvait être que furieux.
Chez les autres peuples la liberté s'était élevée sur le trépied de la réforme, de la renaissance et de la philosophie, La réforme ayant été extirpée chez nous, qui pourrait dire à quel point l'équilibre fut rompu? Le trépied chancela comme dans le vide.
. Cette prompte lassitude des partis les uns après les autres, est-ce un trait particulier à la race française qui va si vite au bout de tout et même de ses fureurs? Est-il vrai qu'il est de la nature de l'esprit français de ne prendre rien au sérieux avec persévérance? N'est-ce pas plutôt une marque des atteintes qu'il a reçues? Qu'y a-t-il de plus sérieux et de plus persévérant que le calvinisme, et le jansénisme, et Port-Royal? Le despotisme les a extirpés, car il lui convient fort que lui seul soit pris au sérieux. Mais la nation française n'était pas chose si inconsistante qu'on le prétend. Il a fallu le bras séculier pour émonder cet arbre vigoureux .
La violence nous a diminués; mais c'est notre honneur qu'il a fallu la proscription de cinq cent mille des nôtres, l'extirpation d'une partie de la nation, pour nous réduire à la frivolité dont on nous accuse aujourd'hui après nous l'avoir imposée. Notre France façonnée pour le bon plaisir d'un seul n'a pas toujours été ainsi. Nous pouvons montrer nos plaies , nos membres amputés. La Providence nous avait fait complets, comme toutes ses œuvres; il y avait chez nous un juste équilibre de gravité et de légèreté, de fond et de formes, de réalité et d'apparence. Est-ce notre faute si la violence barbare nous a ôté le lest? Il est des proscriptions irréparables ; notre nature en est restée boiteuse.
Que n'eût été la France si, avec l'éclat de son génie, elle se fût maintenue entière, je veux dire, si à cette splendeur elle eût joint la force de caractère, la vigueur d'âme, l'indomptable ténacité de cette partie de la nation qui avait été retrempée par la réforme! Calvin, Bossuet, Voltaire, quelle puissance que ces trois forces rivales en présence I Sans doute la France aurait eu une supériorité trop marquée ; le despotisme a pris soin de lui retrancher la plus grande partie de son nerf moral !
On a quelquefois comparé la France à Mme de Sévigné, mélange de sérieux et de grâce. Sous cette apparente futilité il y a tout Port-Royal; ôtez-iui le fonds et ne lui laissez que la frivolité : voilà la France telle que l'avaient faite les persécutions de l'ancien régime.
Elle était sévère, elle a été contrainte de devenir frivole; elle a porté ses dons, ses facultés les plus solides à l'étranger; elle a gardé pour elle une moitié seulement de son génie, l'éclat, le brillant, la mobilité. Mais ce n'est pas avec la mobilité que la liberté se fonde; il y faut un sérieux qui épouvante maintenant ceux auxquels on l'a ôté de vive force.
Malheur aux nations qui se laissent mutiler de la meilleure partie d'elles -mêmes 1 Elles peuvent être condamnées à une longue enfance et à une tutelle plus longue encore.