FÉDÉRATION
Quand la tribune de la Constituante se fut emparée des esprits, les événements devinrent rares. La France fit silence pendant quelques mois, tout occupée de ce prodige si nouveau pour elle, la parole publique. D'un bout à l'autre du royaume, les oreilles se remplissaient de ces vérités que chacun portait en soi, et qui pourtant éblouissaient comme une révélation. Le plus grand des événements était l'apparition de ces noms glorieux qui éclataient pour la première fois. Chaque jour enfantait son orateur, son homme d'État. Au loin, dans les hameaux, on épelait ces noms, ces discours. La vie extérieure en fut suspendue. On écoutait, on oubliait d'agir.
Cet état des esprits dura jusqu'à l'approche de Fanni' versaire de la prise de la Bastille. Le souvenir de cette grande date réveilla la nation au milieu de ce songe d'éloquence et de félicité. Toutes les provinces parurent se lerrer spontanément pour venir se donner la main dans Paris. La fédération du 14 juillet 1*790 devint elle-même une date presque aussi fameuse que la journée qui en avait été le prétexte.
VAEENNE 217
C'était la première fête de la Révolution ; et l'on croyait déjà être arrivé au terme. Même les royalistes se sentirent émus d'un mouvement si universel. Les fédérés accouraient de tous les départements; chaque station, chaque ville qu'ils traversaient leur montrait une nation renouvelée. La terre semblait changée à leurs yeux. Ceux qui avaient visité l'ancienne France hérissée d'obstacles à chaque pas s'émerveillaient de voir toutes les barrières tombées. Avec l'ancienne naïveté, ils entraient dans Paris comme dans la ville sacrée.
Là ils se hâtaient vers les lieux devenus subitement célèbres ; c'étaient les ruines de la Bastille qui les attiraient d'abord. Ils se faisaient raconter pour la centième fois les merveilles du 14 juillet 1789. Comme ils apportaient à tout des âmes neuves, ils épiaient, pendant de longues journées, autour des Tuileries, le passage du roi et de la reine, n'ayant pas appris encore à les haïr.
Mais ce qui laissa le plus long souvenir, ce fut le travail en commun pour disposer le Champ de Mars à recevoir sur ses terrasses deux cent mille spectateurs. Voilà le moment où les cœurs fraternisèrent véritablement; hommes, femmes, enfants de toutes classes se pliaient aux mêmes travaux, échangeant entre eux la bêche, la pioche, la brouette. Rousseau eût pu croire qu'un peuple entier réalisait la vie de son Emile.
Le lendemain, 14 juillet, la fête parut froide et officielle, par la comparaison, comme tout ce qui a été trop attendu. Les fédérés formaient une immense farandole autour du Champ de Mars. Mais le roi arriva, et la fête populaire cessa aussitôt. Quand il se leva de son trône, pour se rapprocher de l'autel, quelques-uns s'étonnèrent; la reine pâlit. Le serment que le roi prêta à l'acte constitutionnel était démenti au fond du cœur. M. de Talleyrand célébra pompeusement une messe incrédule contre laquelle protestait toute l'Église catholique. Le faux entrait ainsi de toutes parts sous ces solennités.* funestes augures dans l'allégresse publique.
Mais qui eût attaché alors ses yeux et sa curiosité à de pareils indices ? Les drapeaux, les bannières au vent, les
épées nues et les acclamations de quatre cent mille hommes couvrirent ces présages.
Quelques mécontents seuls se tenaient à l'écart : Loustalot, Carra, Camille Desmoulins. Ceux-là ne furent pas désarmés par la joie feinte ou réelle. Déjà Louis XVI n'était plus pour eux que M. Capet; La Fayette, M. Motier. Tout les indigna dans l'allégresse publique; leur naine implacable en parut augmentée.