‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 64 sur 117 · RÉVOLTE MILITAIRE DE NANCY · texte numérisé non relu

RÉVOLTE MILITAIRE DE NANCY

Si Louis XVI avait pu s'abuser un seul moment et s'associer avec sincérité à la fête du 14 juillet, il eût été promptement détrompé le lendemain. Les suites de la fédération furent, en effet, mortelles pour lui. En faisant fraterniser les troupes de ligne et les gardes nationales, la fédération acheva de faire entrer l'esprit nouveau dans i'armée. Celle-ci, ébranlée par tant de caresses et d'espérances, n'attendait plus que l'occasion de se dissoudre ou de se donner.

Quoique les soldats eussent un intérêt opposé aux officiers, ils tenaient encore les uns aux autres, par honneur, par habitude ou par un reste d'esprit de corps. Car il est incroyable combien ces liens se rompent difficilement chez des hommes qui mettent leur orgueil à obéir. Leur intérêt, même évident, n'eût pas suffi à les soulever. Mais quand la Révolution eut pénétré dans leurs rangs sou> le nom de fraternité, ils abandonnèrent un ancien devoir pour un devoir nouveau. Le scrupule ne les retenait plus; ils entrèrent, tête haute, dans la révolte. L'affaire de Nancy mit cette situation dans tout son jour.

Comme il était naturel, ce furent des troupea étrangères, les Suisses de Chàteauvieux, qui donnèrent les pre-

miers l'exemple du soulèvement; leur motif était que les officiers les fraudaient dans le compte des masses; et ils exigeaient qu'on leur restituât ce qui était toute leur fortune de soldat, si péniblement acquise aux dépens des nécessités de chaque jour. Ainsi, dès le premier mot, ils accusaient de vol les officiers. Quelle soumission était possible après cela? Si les chefs essayaient de les ramener, ils répondaient : « Qu'ils n'étaient pas Français ; qu'il leur fallait l'argent qu'on leur avait volé dans les caisses. » Le général Malseigne les menaça; ils l'enveloppèrent. Pourtant, ils n'osèrent le frapper, quoiqu'il eût blessé deux grenadiers. Ils le laissèrent se retirer.

Ce commencement de révolte s'étendit promptement aux deux régiments français qui complétaient la garnison de Nancy, le Régiment du roi et Mestre de camp. Chez eux, le zèle de la Révolution se joignit aux mêmes accusations de fraudes ; et ils firent cette démarche hardie, qui était déjà toute une révolution, d'envoyer des députés à l'Assemblée constituante pour exposer leurs griefs et demander justice. Cependant ils s'étaient emparés des deux généraux, De Noue et Malseigne ; ils les tenaient au cachot.

L'Assemblée constituante lança contre les insurgés des décrets que le marquis de Bouille fut chargé d'exécuter. Il réunit dans Metz trois mille hommes de troupes allemandes et de gardes nationales. L'Assemblée était encore très-populaire. La pensée de lui résister n'était entrée dans l'esprit de personne. Bouille arrive devant Nancy; il ordonne aux révoltés de se soumettre et de sortir de la ville pour se ranger dans l'endroit qu'il indique.

On se dispose d'abord à obéir, mais lentement et à regret ; comme il était presque inévitable parmi des troupes mutinées qui commencent à se repentir et ne savent plus ni commander ni obéir, l'accord fut impossible, surtout dans un si grand nombre d'hommes. Pendant que la plupart voulaient faire leur soumission, il y en avait qui s'indignaient encore ; ceux-ci se trouvaient surtout dans les derniers rangs qui serraient en queue les troupes de Bouille. La haine se réveilla en voyant de si près le général.

Les révoltés mirent feu à une pièce d'artillerie qui défendait la porte. Cela parut une trahison aux soldats de Bouille, ils se précipitent dans la ville. Pendant trois heures il se livre un combat de rues où chaque maison est disputée. L'acharnement des Suisses fut extraordinaire, ils ne cédèrent qu'à moitié détruits. Les deux régiments français se soumirent vers le soir. Dans cette mêlée, la population n'avait point été épargnée. Elle avait été châtiée comme complice, et plus durement que les soldats euxmêmes.

Ainsi la victoire restait à la cour, dans ce premier conflit. Elle aurait pu s'exagérer son triomphe par le désespoir que montrèrent les révolutionnaires, car ce fut chez eux un deuil immense ; ils croyaient y voir le présage certain d'autres défaites. Le jeune Loustalot mourut de douleur à la nouvelle du sang versé à Nancy.

Mais, si l'on ne s'en tient pas à l'apparence, les vainqueurs furent plus effrayés encore que les vaincus. Bouille lui-même perdit l'espérance. Il avait bien vu que de tels triomphes tiennent à un fil, et qu'on ne les renouvelle pas une seconde fois sans périr. Il s'attendait à chaque instant à être abandonné de ses troupes. Depuis ce moment s'enracina chez lui, et par lui à la cour, cette pensée qu'il ne fallait plus compter que sur l'étranger. Il avait manié l'armée; il savait qu'elle ne se tournerait pas une seconde fois contre les choses nouvelles. Sa victoire lui révéla son impuissance.

Un gouvernement fondé sur la force et que la force abandonne, voilà le spectacle qu'ouvre le succès de Nancy. Il est vrai que l'on se figure aux Tuileries que l'armée va se dissoudre. Mais cette idée elle-même se tourne contre les projets de la cour. Elle se persuade que l'épée de la France est brisée, que c'est là un pays ouvert au premier occupant, et que l'étranger n'aura qu'à se présenter pour avoir raison d'un peuple sans défense.

Dès lors les conseils violents qui viennent à la royauté de la part de ses plus fidèles, n'ont pas même l'énergie du désespoir. Ils n'ont aucune prévision de la résistance qui se prépare. Bouille, dans les place d'invasion qu'il forge

depuis ce temps, se figure qu'avec une ceinture de deux cent mille étrangers il pourra étouffer la France, et que des colonnes de vingt-cinq mille hommes suffiront pour la percer au cœur, dans Paris. Ce sont là les avis des plus sages.

Le grand et seul reproche que s'adresse Bouille est de n'avoir pas su dissimuler son horreur pour la Révolution. Il avait un grand commandement en Alsace ; il pouvait s'en servir pour protéger la royauté. Mais pour cela, il aurait fallu, en effet, cacher ses aversions, accepter le commandement qu'on lui offrait des gardes nationales de l'Est, fraterniser au moins du bout des lèvres avec les constitutionnels, sauf à les réduire ou à les extirper plus tard. Voilà ce que n'eût pas manqué de faire un homme de nos jours; c'est à quoi la franchise de la passion empêcha Bouille de se résoudre, faute qu'il a toute raison de se reprocher. Les haines étaient alors loyales et les luttes si nouvelles que, d'aucun côté, on n'avait encore appris à mentir.

Tout ce que put faire Bouille à visage découvert, fut de conserver son commandement. Mais chaque jour devenu plus odieux, obligé de se cacher pour se faire obéir, suspect à son armée autant qu'au peuple et à la bourgeoisie, incommode à la cour, insupportable aux émigrés, parce qu'il désespérait de l'ancien régime autant que du nouveau, tel fut pour lui et son parti le fruit de ce que les uns appellent la victoire et les autres le massacre de Nancy.

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