M03T DE MIRABEAU
C'est lé 29 mars" 1791 que commença la maladie de Mirabeau, et avec tant de violence que l'on crut d'abord au poison. On ne pouvait se figurer qu'un tel homme disparût
sans que le crime s'en mêlât. Sitôt que la nouvelle se répandit, il y eut partout le sentiment d'une calamité publique. Une si grande force de moins dans le monde consternait même ses adversaires, comme la marque d'un changement que rien ne pouvait plus arrêter. Mirabeau était pour eux le frein de la Révolution qui se brisait dans leurs mains.
Quant au peuple, étranger encore aux soupçons qu'on ne lui avait pas enseignés, il pleurait son tribun. Cet homme qui dépassait tous les autres de la tête, n'était-ce pas la figure de la Révolution étendue sur son lit de parade ? On veillait dans la rue, et la foule retenait son haleine.
Mirabeau ne laissa voir dans l'extrême souffrance que des pensées de domination et la tranquillité d'un souverain. Sa confiance parut assurée jusqu'au bout; maître de lui-même jusque dans le délire, aucun de ses terribles secrets ne lui échappa. Il semblait que la portion élevée de son génie survivait seule ; s'il parlait de lui, c'était comme d'un jeune héros. « Sont-ce déjà les funérailles d'Achille ? » Voulait-il par là commander d'avance aux générations à venir l'opinion qu'elles garderaient de sa renommée? Jamais homme en mourant ne fut plus certain de son avenir. Il se sentit entrer tout vivant dans la postérité ; c'est pour cela que ne parut chez lui ni curiosité, ni impatience d'une autre immortalité dans un monde supérieur.
Il avait si bien marqué sa place dans celui-ci, qu'il semblait moins le quitter que l'entraîner après lui. — « J'emporte avec moi le deuil de la monarchie. Les factieux s'en partageront les lambeaux. » — Tant cette âme était mêlée aux choses ! elle en restait maîtresse. Loin de les perdre de vue, elle allait les régir de plus haut.
Le 2 avril 1791 au matin, ces mots passaient de bouche en bouche, sur tous les bancs de l'Assemblée constituante : « Ah! il est mort! » et les regards consternés se tournaient vers sa place vide. L'admiration unanime éclata presque aussitôt. La France se montra dans sa noblesse native, quand les adversaires les plus déclarés de Mirabeau, ceux qu'il avait le plus humiliés, Barnave, Baumetz, Goupil,
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vinrent de tous côtés le saluer de ce nom de grand homme qui était alors si nouveau et n'avait été donné qu'à lui.
De pareils sentiments nous paraissent aujourd'hui incompréhensibles. L'idée de regretter et de pleurer un adversaire, ou seulement de lui rendre justice, nous semble une fiction de l'histoire. On ne pouvait manquer de dire de nos temps que cette admiration fastueuse servit à cacher la joie d'être délivré d'un rival ou d'un ennemi. Mais ces vilenies de cœur n'existaient pas alors; d'ailleurs ceux qui voulurent se donner la joie de frapper un mort le firent ouvertement. Dans l'Assemblée ce furent d'Esprémenil, Montlosier, Rochebrune ; et, au dehors, Camille Desmoulins et Marat. Celui-ci afficha son cantique d'allégresse ; « Peuple, réjouis-toi. » On ne mettait pas en ce temps-là ie mensonge dans les larmes et les apothéoses.
L'Assemblée et tout Paris accompagnèrent les restes de Mirabeau au Panthéon ; mais cette hospitalité de Sainte- Geneviève devait être funeste à tous ceux auxquels elle fut décernée. Ces tombeaux illustres se trouveront vides un jour, pour que les tombes de Saint-Denis n'aient rien à envier à celles du Panthéon, ni les rois aux tribuns. Les restes de Mirabeau furent bientôt jetés au vent ; ils précédèrent ceux de Voltaire et de Rousseau, qui devaient être dispersés à leur tour. Au-dessus de ces sépulcres vides, dont on a pillé les os, reste l'inscription dorée : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante ! » Ironie ou promesse d'avenir.
De vagues rumeurs s'étaient répandues sur les intelligences de Mirabeau avec la cour. On se refusa d'abord à penser que ce fussent là des trahisons, comme s'il eût été impossible à un tel homme de déchoir dans l'admiration publique. Plus tard, quand il ne fut plus permis de douter, l'indignation succéda; on insulta à ses restes, on les jeta à Clamart. Son nom n'est plus prononcé dans la suite de la Révolution que pour êtra maudit; il semblait que sa gloire était anéantie comme ses cendres.
L'Empire se tut sur Mirabeau ; mais en dépit des colères, du silence et de sa vénalité de plus en plus manifeste, sa renommée n'avait fait que grandir. Le roseau de sa popu-
larité, comme il l'avait prédit, était devenu un chêne qui couvrait les générations éteintes; se3 services immenses se montrèrent de plus en plus au jour, et ses menées souterraines allèrent se perdre dans les ténèbres. Qui eût osé rejeter une telle gloire? Elle était à l'abri des jugements ; elle brava la conscience même.
C'eût été attenter à la patrie que de répudier Mirabeau. Mais, en même temps, on apprit ce fatal secret : combien il est possible de mêler de vices à la gloire sans que celleci en soit atteinte. Qui peut dire ce qu'une semblable révélation enferme pour l'avenir? qui jurerait qu'il ne se retrouvera personne pour refaire ce calcul? L'émulation avec les corruptions d'un grand homme est une amorce périlleuse pour la postérité. Et que serait-ce, à la fin, si de Mirabeau nous ne gardions que les vices * ?
En mai 1791, l'abbé Raynal donna le premier l'exemple du reniement, au nom de la philosophie. Il avait été un des précurseurs de la Révolution, et il la réprouva dès qu'elle commença à se réaliser. La Constituante se fit lire jusqu'au bout la lettre de Raynal, qui n'était qu'un blâme amer. On l'entendit sans murmurer. Quel respect pour la parole et une ancienne renommée cela suppose dans les Français de ce temps-là !
Marmontsl, Laharpe, Fontanes, Rivarol, Suard, devaient chacun à leur jour imiter Raynal. Celui-ci eut du moins le cœur d'attaquer la Révolution dans sa force, les autres attendirent qu'elle fût abattue.
Malheur aux révolutions qui ne s'appuient que sur des principes littéraires! c'est quelquefois un sable mouvant où il n'y a rien de fixe. Combien de littérateurs, qui
1. Il est certainement impossible de douter des arrangements de Mirabeau avec la cour. Ses lettres secrètes, publiées par les descendants du comte de La Mark, ne laissent aucune incertitude ; pourtant n'est-il pas inconcevable que de pareilles pièces soient inaccessibles au public ? Pendant mes sept années d'exil à Bruxelles, j'ai fait bien des efforts pour parvenir à voir de mes yeux les papiers manuscrits de Mirabeau qui se trouvent dans une bibliothèque particulière; je n'ai pu y réussir. Je n'ai connu personne à Bruxelles plus favorisé que moi, pas même le directeur des arcbivos-
avaient été les précurseurs de la Révolution, s'en firent les ennemis, dès qu'elle leur apparut !
Les gens de lettres se figurent trop souvent le mouvement des peuples comme un livre correct à composer. Ils se déconcertent aux premiers démentis de la réalité, et ils voudraient raturer le livre des destins; mais ce qui est écrit avec les larmes et le sang des hommes est écrit ; cela ne s'efface pas avec de l'encre.
EVASION DU EOI.
Mirabeau avait offert son plan pour l'évasion du roi. Le roi se réfugiera dans une place forte au milieu des régiments fidèles. De là, proclamation pour dissoudre l'Assemblée, convocation du ban et de l'arrière-ban de la noblesse, Paris investi, réduit à capituler, ainsi que la Révolution.
Tel avait été le projet du grand tribun. Déjà un coup d'État, une Assemblée dispersée, la Révolution cernée et aux abois, le sabre à la place de la justice, les décrets de la Constituante biffés d'un trait de plume, et la France à la merci de l'armée. Tout cela se tramait déjà en 89 dans l'esprit de Mirabeau; c'est à peine s'il en faisait un secret. Que présageaient cette corruption et cette audace? n'y avait-il pas un grand fond de désespoir dans ce guet-à-pens tendu par le Catilina de la monarchie ?
L'effet de la mort de Mirabeau sur le roi fut de le convaincre qu'il n'y avait plus de salut pour lui au dedans du royaume. Dès lors, toutes ses pensées se tournèrent vers des projets de fuite. Échapper à ses sujets, devenus ses persécuteurs, fut la préoccupation constante de ses jours.
Pour un prince accoutumé à passer une moitié de sa vie à courir le cerf dans les grands bois et qui, dans ses
mémoires, ne comptait les jours heureux que par les événements de la chasse, la captivité des Tuileries eût été par elle seule intolérable. Combien plus odieuse depuis qu'on n'épargnait rien pour la lui faire sentir ! Le 1*7 avril, il avait voulu avec la reine se rendre à Saint-Cloud; la voiture s'ébranlait, quand le peuple arrêta les chevaux. Le roi avait été obligé de. redescendre et de rentrer comme un évadé dans le palais. Ainsi, ce qui était permis au plus misérable était interdit au prince ! Depuis, on a pensé qu'il avait choisi l'heure du milieu du jour pour que l'affront fût plus éclatant et que l'Europe entière fût instruite de sa captivité, comme si déjà elle n'était pas assez visible.
Cette injure affermit sa volonté de fuir; en même temps il apprit à mieux dissimuler, à mesure que son dessein fut mieux arrêté. Il entrait davantage dans les conseils de Mirabeau, depuis que celui-ci n'était plus là pour en recueillir le fruit; les avis du tribun lui parurent meilleurs, n'étant plus intéressés.
C'est ainsi qu'il se plia à l'esprit de fraude et à la dissimulation en grand, en faisant écrire à tous les ambassadeurs « qu'il se sentait parfaitement libre, qu'il aimait, chérissait la Révolution, et que l'autorité royale était de plus en plus affermie par la constitution nouvelle. » Par ces termes exagérés à plaisir, il espérait abuser le peuple, ne doutant pas que l'es cabinets étrangers ne vissent le fond de sa pensée là où les révolutionnaires s'arrêteraient aux mots.
Ces précautions prises contre le soupçon, il choisit la nuit du 20 juin pour exécuter son projet. Après que chacun se fut retiré pour le repos de la nuit, le descendant de Louis XIV s'échappe du palais sous le déguisement d'un valet de chambre; il tenait le dauphin parla main. La reine, Madame Elisabeth, la Dauphine réussirent aussi à tromper les gardes et passèrent sous les yeux mêmes de La Fayette ; cela dut leur sembler le plus difficile de leur entreprise.
On dit qu'ils errèrent quelque temps au hasard avant de se rencontrer et que la reine était près de s'égarer de lautro côté de la rivière, quand elle fut ramenée à la voi-
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ture où le roi l'attendait. Ils traversèrent une partie de la ville dans cette voiture délabrée. La prudence eût voulu qu'on n'en eût pas changé. Mais ils la quittent bientôt pour entrer dans une lourde berline à huit chevaux que le roi avait fait construire tout exprès pour le voyage, et qui, par sa masse, ne pouvait guère manquer d'attirer l'attention. D'ailleurs elle était accompagnée d'une seconde voiture de suite ; attirail imprudent qui semblait, après l'ancien faste royal, la simplicité même. Peut être aussi crut-on éloigner les soupçons en affectant de ne pas les craindre.
Il est presque incroyable qu'avec ces deux voitures, ces onze chevaux, ces trois courriers et tant de choses qui devaient frapper les yeux, les voyageurs aient pu traverser la France et arriver à quelques lieues du but sans avoir trouvé d'obstacles. Si la curiosité était éveillée, la rapidité de la course empêchait que le soupçon eût le temps de se former.
Dans le long trajet de Paris à Montmédy un seul point paraissait dangereux : c'était le bourg de Varennes. Comme il était en dehors des grandes communications, il n'y avait pas de relais. Bouille avait signalé cette difficulté et conseillé de prendre la grande route de Reims ; mais le roi s'y était refusé, craignant de passer dans la ville du sacre, où sa figure était trop connue des habitants. Sur cette réponse, Bouille avait cru suffisant d'envoyer un relais de chevaux de M. de Choiseul et un détachement de hussards à Varennes. Il avait semé la route de Chûlons à Pontsommevelle, Sainte-Menehould, Clermont, de détachements de ce genre, trop nombreux pour ne pas alarmer les habitants, trop faibles pour être en état de leur résister.
Cependant, à mesure que les fugitifs s'éloignaient de Paris, la sérénité, la confiance depuis si longtemps perdue, remplaçaient chez eux la terreur. Ils venaient d'échapper par miracle à tant de dangers ! sans doute ce n'était pas pour périr en touchant le but. Bientôt, dans quelques heures, ils atteindraient Montmédy. Là ils trouveraient un asile dans une place forte, un général affidé, Bouille, une armée encore sûre, composée en partie d'Allemands étran-
gers à la -Révolution. Ils raconteraient ce qu'ils avaient dû supporter d'outrages ; leur présence réchaufferait l'affection de ces troupes fidèles ; ils appelleraient à eux, de tous les points de la France, ce qui restait de bonne noblesse. Même le tiers état était déjà fatigué de révoltes et n'attendait qu'un point d'appui qui ne lui manquerait pas. Alors, ils referaient en triomphateurs ce même chemin qu'ils faisaient en fugitifs. Ils se donneraient même la joie de la clémence, quand la Révolution serait abattue; et déjà ils se demandaient jusqu'où il serait sage d'étendre cette vertu souveraine. Si, au contraire, l'armée, chose inimaginable, se tournait contre eux, ils n'auraient qu'un pas à faire pour franchir la frontière. Là, ils tendraient la main à l'Empereur, au roi de Prusse, à toute l'Europe indignée, à Monsieur, parti en même temps qu'eux par la route de Flandre, aux émigrés dont les forces augmentaient chaque jour. Suivis des officiers de terre et de mer, ils emporteraient avec eux la vraie France, ne laissant derrière eux que des bandes qui se dissoudraient à la première menace ; s'il le fallait enfin, ils sauraient, en rétablissant l'autorité royale, châtier la France coupable.
Ces rêves des fugitifs étaient entretenus par le spectacle de la paix des campagnes qu'ils traversaient; en voyant les travaux des paysans (car le temps de la moisson approchait) et la tranquillité des chaumières, ils se demandaient s'ils n'étaient pas dupes de quelque illusion, si leur bonté n'avait pas fait tout le mal et s'il était vrai que la nation fût soulevée.
Le Dauphin et la Dauphin e avaient retrouvé la gaieté de leur âge ; ils riaient à ces vastes campagnes qui leur faisaient oublier les tristes murs des Tuileries. Madame Elisabeth était pieuse et recueillie. Elle remerciait Dieu d'avoir béni les commencements de l'entreprise, et arraché le roi, la reine et sa famille à tous leurs ennemis.
Voilà quels étaient les sentiments des fugitifs, lorsqu'ils entrèrent dans Sainte-Menehould, le 21 juin 1791, à sept heures et demie du soir. Là tout se passe aussi heureusement qu'aux autres relais; même la présence d'un ofiieier et de quelque» dragons annonce déjà la main vigilante du
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marquis de Bouille. Les chevaux changés, on repart à la hâte.
Mais un homme, sur le seuil (c'est le maître de poste, Drouet), a cru reconnaître le roi à sa ressemblance avec les effigies des assignats. D'abord incertain, il se précipite bientôt à cheval à la suite de la voiture qui, partie pour Verdun, s'est brusquement détournée vers Varenn es. Pour la devancer, cet homme, avec un compagnon, prend un chemin de traverse. Mais le chemin est mauvais ; d'ailleurs un dragon, qui a deviné son projet, le suit au galop, prêt à l'arrêter ou à le sabrer.
Continuerai-je ce récit répété tant de fois? Il le faut bien, si l'on veut voir à quelles imperceptibles causes tiennent souvent les plus grandes catastrophes. A onze heures de la nuit, la famille royale entre dans Varennes; on s'arrête. Le relais que l'on croyait à l'entrée de la ville ne se trouve nulle part, il avait été placé à l'autre extrémité. Le roi et la reine le cherchent inutilement de porte en porte.
Pendant ce temps Drouet arrive ; il gagne huit minutes sur le roi, et ces huit minutes liîi suffisent pour barricader la rue, jeter l'alarme, placer des hommes armés, éveiller les municipaux. L'histoire est faite de ces minutes qui changent la destinée des rois et des peuples. Une charrette remplie de meubles se trouve à côté du pont; Drouet la renverse, le passage n'est plus possible.
Quand enfin la voiture du roi se présente au pont, elle s'arrête brusquement devant la barricade; le procureur de la commune demande le passeport; la reine lui tend d'une main assurée celui de la baronne de Korf. — Il fait obscur, les voyageurs ne perdront rien à attendre dans la maison voisine; ils descendent, ils entrent dans la boutique d'un marchand de chandelles; fis la traversent et montent dans une chambre délabrée.
C'était la maison du procureur de la 'commune, M. Saulce ; ils se sentent prisonniers, ils le sont, mais ils affectent encore une sécurité entière ; d'autre part, leurs gardiens, se voyant si peu nombreux, ne laissent paraître aucun projet de les retenir.
Cependant tout Varennes est sur pied. Ces mots : « Le
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roi est ici! » sont dans toutes les bouches. On s'arme, on se barricade, le tocsin sonne. Une poignée de hussards de Lauzun débouchent enfin sur la place, ils se forment devant la maison; mais ils sont cernés parle peuple, qui croit tenir dans ses mains l'otage, la fortune de la Révolution.
Des officiers pénètrent jusqu'au roi. « Sire, ordonnez î Que faut-il faire? — Je suis prisonnier. » Un de ces officiers court se remettre à la tête de ses cavaliers. Le major delà garde nationale le blesse d'un coup de pistolet. Les cavaliers restent immobiles, la contagion les a gagnés, eux aussi crient : Vive la Nation! et ils remettent leurs armes.
On a prétendu que Louis XVI aurait dû s'élancer à cheval, le dauphin dans ses bras, Marie-Antoinette et sa fille, et sa sœur à ses côtés, et qu'il eût pu se faire jour. Les historiens royalistes ont été les plus ardents à l'accuser d'avoir manqué de résolution. Je crois que celui qui examinera de près l'état des choses portera un jugement moins sévère. Une partie de la ville était déjà barricadée, impraticable aux chevaux, pleine de gardes nationaux à pied, tous hostiles. A moins d'un miracle, la famille royale eût péri misérablement dans les ténèbres.
Le moment était venu où il n'était plus possible de dissimuler. Les fugitifs avouent à leur hôte qui ils sont; et sans doute l'heure la plus cruelle fut celle où ils se réduisirent à supplier. Marie-Antoinette plie en vain le genou devant madame Saulce, elle n'en tire qu'un refus obstiné. Alors, n'espérant plus rien ni de la feinte .ni de la pitié, ils essayent ce que pourrait un reste de religion monarchique dans le cœur des assistants. Louis XVI dit : « Oui, je suis le roi. » Il y gagne une captivité moins familière et moins offensante.
Dans l'intervalle, l'aide de camp du général La Fayette perce la foule, il arrive avec l'ordre de l'Assemblée de ramener le roi à Paris; funeste message, que les détachements de Bouille n'ont pas même réussi à retarder.
De ce moment toute irrésolution cesse. La famille royale, entourée de cinq ou six mille hommes armés de fusils, de faulx, de fourches, qui pensaient sauver la France, remonte dans cette fatale berline, et reprend le
chemin de la veille, mais lentement, de manière à sentira chaque pas tout ce qu'il y avait de péril et de désespoir dans le retour.
Du milieu du peuple on n'entendait sortir que ce cri : Vive la Nation ! comme si elle venait d'échapper à un mortel danger. Le silence gardé sur le roi était déjà la plus terrible des menaces ; si l'on eût voulu se faire illusion sur ce silence, il eût fallu fermer les yeux; car la colère, l'orgueil de la victoire, la volonté de ne pas lâcher la proie vivante, se montraient dans tout l'immense cortège. Un gentilhomme à cheval s'approche respectueusement de la voiture et salue les cajrtifs; cette marque de pitié envers le roi passe pour une insulte envers la foule; il est renversé, massacré ; sa tête portée au-dessus d'une pique précède la voiture royale.
Pendant ce temps. Bouille attendait des nouvelles du roi à la porte de Stenay. Comptant sur les précautions prises, il se préparait à recevoir les fugitifs avec l'acclamation de l'armée. A trois heures et demie de la nuit, l'officier commandant le détachement de Varennes arrive seul; il a pu se dérober de sa personne et il apporte la nouvelle que le roi est arrêté à Varennes. Bouille enlève le régiment de Royal-Allemand et s'élance à toutes brides sur la route de Varennes ; il y touchait, quand il apprend que le roi a été emmené il y a deux heures. Il n'espère pas pouvoir forcer le passage ni délivrer le roi vivant; il s'éloigne, et, se jugeant lui-même perdu, même au milieu de son armée, il passe la frontière et émigré sans retour.