‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 66 sur 117 · LE EILTOUR DE VARENNES · texte numérisé non relu

LE EILTOUR DE VARENNES

Le triste cortège avançait toujours plus lentement; c'était comme un convoi funèbre. Au delà d'Épernay, il est

rencontré par les commissaires de l'Assemblée constituante. Barnave et Pétion montent dans la voiture; c'étaient des ennemis, déjà presque des juges. Mais les captifs espéraient d'eux au moins un secours contre la foule; les premiers mots furent une prière de garantir la vie des trois gardes du corps exposés au dehors à tous les coups.

Si l'on veut voir combien le même spectacle peut avoir des effets absolument différents sur deux hommes jetés dans les mêmes circonstances, il faut s'en rapporter à Barnave et à Pétion. Au premier mot, Barnave est conquis par la pitié, il ne sent que du respect à la vue de tant d'infortune. Mais qui pourrait imaginer les pensées de Pétion, s'iln!eût pris lui-même la peine d'en instruire la postérité? Quel Tacite, quel Shakespeare eût deviné jamais ces choses monstrueuses, et qu'est-ce que la nature humaine qui peut renfermer ces gouffres?

La plaine était couverte d'armes étincelantes. De longues imprécations partaient çà et là de la foule ; un roi revenait prisonnier, une monarchie était aux abois ; chez quelquesuns des instincts sanguinaires luttaient avec l'obéissance jurée à la loi. Au dedans de la voiture, deux femmes, une reine et la sœur d'un roi, les yeux humides de larmes, s'efforçaient d'attendrir leurs gardiens sur leur avenir plus redoutable encore que le présent. Madame Elisabeth, presque enfant, mêlait à ses muettes supplications plus d'ingénuité et de piété. Pendant ce temps-là, Pétion, que faisaitil? Dans ces regards désolés, dans ces mains suppliantes, dans ces sanglots étouffés, Pétion ne voyait que les marques d'un amour subit et impudique pour sa personne; en lui-même il mesurait, il calculait toutes les chances de plaisir qui s'offraient à lui dans la solitude, s'il répondait aux amours, aux caresses do cette pieuse princesse. Nonseulement voilà de quelles pensées Pétion était occupé, mais il a osé les écrire, et les écrire en longues pages. Qu'était-ce donc que Pétion?

Du moins il n'a pas été jusqu'à souiller de ses paroles la Révolution qu'il représentait. Madame Elisabeth n'a jamais rien su de ces indignités; ce supplice-là lui a été épargné.

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Dans ses conversations avec le roi, Pétion se montrait encore royaliste; il disait à son prisonnier que la république conduirait plus fatalement au despotisme qu'à la liberté. A ces paroles, Louis XVI restait impassible et le plus souvent silencieux. Il ne contredisait pas, il n'approuvait pas, il se renfermait dans l'inertie, sa seule défense. On eût mieux aimé un commencement d'indignation qui eût légitimé la colère. Sourd aux injures, indifférent même aux cris d'effroi du Dauphin, il semblait revenir d'une partie de chasse. Je* ne puis m'empêcher de croire que sa piété, qui était sincère, l'aidait à conserver ce calme. Il sentait son impuissance absolue et s'en remettait au Roi des rois.

Au reste, s'il y eut des injures, elles furent rares, et s'adressèrent presque toutes à la reine. Une partie de Paris se porta sur la route de Meaux au-devant des fugitifs. Un silence de mort les accueillit à l'arrivée et les accompagna dans ce long circuit, jusqu'aux Champs-Elysées. De cette mer d'hommes s'élevait par intervalles le cri de: « Vive la Nation !» A ce cri tressaillaient la reine et madame Elisabeth, comme si déjà le roi était retranché de la vie publique. Chacun restait la tête couverte; les gardes nationales portaient leurs fusils la crosse en haut, comme au cortège d'un mort. On n'insultait point par les paroles, mais on omettait tout ce qui eût pu être une marque de l'ancien respect. Les sentiments de cette foule étaient indéfinissables. Elle ne rejetait encore ni la royauté ni le monarque, elle voulait que son accueil fût à la fois une menace et un châtiment.

Il paraissait plus de haine dans les objets que dans les hommes, car les hommes ne savaient point où ils allaient. Nul ne songeait encore que ces têtes royales pussent tomber et que c'est par là que finirait ce cortège. Beaucoup, au contraire, pensaient qu'un appareil si nouveau après tant de choses nouvelles, ce triomphe du peuple traînant un roi captif, ces fusils renversés en signe de funérailles, et la mort montrée de si près, et sur un chemin si long pendant cinq jours, corrigeraient le prince et l'enchaîneraient par la crainte à la Révolution. D'autres, en petit nombre, con-

tents d'avoir signalé leur toute-puissance, inclinaient à pardonner. Ils se montraient indulgents à force de mépris, répétant que Louis XVI n'était pour rien dans son entreprise, que d'autres avaient pensé, calculé et agi à sa place. Comme il fallait que la fureur se déchaînât sur quelqu'un, les pointes des baïonnettes se tournèrent contre les trois gardes du corps assis sur le siège de la voiture. Pourtant ils furent épargnés. Barnave, Pétion, La Fayette qui accourut, les protégèrent.

Le roi descendit le premier de voiture à la porte des Tuileries, et il se fit un grand silence ; la reine descendit au milieu d'un frémissement de haine, les enfants au milieu d'un murmure d'attendrissement, tant la foule passe vite de la colère à la pitié ! La porte du palais se referma. Tout Paris servit de geôlier.

Quand La Fayette se présenta devant le roi, pour lui demander ses ordres, chapeau bas, Louis XVI éclata de rire.

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