LIVRE HUITIÈME
UNE CONVENTION MODEREE.
En partant, Louis XVI avait laissé une protestation écrite contre les actes émanés de lui depuis sa captivité du 6 octobre 89. Dans cette pièce, où Louis XVI parle avec l'autorité d'un roi qui croit avoir retrouvé son indépendance et s'être mis à l'abri des revers, il ne laisse pas échapper un mot de regret sur les changements accomplis dans l'ordre civil : l'égalité de tous devant la loi, le renversement des classes, la destruction du régime féodal.
Ce qu'il accuse et répudie, c'est la révolution politique, les nouvelles formes de gouvernement, le roi diminué, l'Assemblée toute-puissante, les justiciables élisant leurs juges, le peuple ses magistrats. Voilà le monstre auquel il ne saurait se résigner.
Quant aux décrets de la nuit du 4 août, à tout ce que l'on appelle aujourd'hui les conquêtes matérielles, économiques, sociales, rien de cela ne figure dans les griefs du roi. Louis XVI accepte ces réformes comme les acceptera Napoléon ; elles ne gênent et ne contrarient, en quoi que ce soit, le pouvoir absolu ni dans l'ancien régime ni dans le nouveau. Ainsi se confirme que le litige entre la couronne et la nation n'était point là, mais seulement dans
l'établissement du droit politique. C'est pour reprendre les concessions politiques, et non pour autre chose, que Louis XVI, sur le chemin de Varennes, allait chercher une armée aux frontières et des alliés sur les trônes de l'Europe.
A la première nouvelle de l'évasion du roi, quelle avait été l'attitude de la Constituante? On recourut au serment, comme dans tous les moments de crise ; l'idée ne venait à personne que l'on pouvait s'en jouer. Celui de Dambly mérite d'être rapporté : « Ma patrie a été ingrate envers moi; je jure de lui rester fidèle. »
L'Assemblée envoie des commissaires aux armées, premier précédent des commissaires de la Convention.
Pendant que la panique était dans les clubs, la Constituante montra un sang-froid admirable. Cette même Assemblée, si grande dans les délibérations générales, le fut aussi lorsqu'il fallut agir ; elle occupa sans s'émouvoir le trône vacant, elle sut régner.
On vit neuf cents hommes penser, administrer, décréter, agir, jour et nuit, comme un seul homme. Enfin, une voix s'écrie : Il est arrêté ! et le lamentable récit de la nuit de Varennes met fin à cette longue incertitude d'un peuple qui tombe dans la république, sans que le nom en soit prononcé. Ce fut comme un vertige de toute une nation ; elle se sentait précipiter dans l'inconnu et ne pouvait se retenir. Tous les pouvoirs dans l'Assemblée et le roi prisonnier, qu'était-ce, sinon la république? Mais, phénomène singulier qui devait se prolonger quinze mois, la république était partout, et personne ne la voyait encore.
La soumission, la tranquillité du peuple, furent extraordinaires. Son imagination n'était pas remplie de fantômes; la France entière, au moment de la crise, chercha des yeux la Constituante; et la Constituante, par sa présence d'esprit, rendit l'équilibre à la France.
C'est ainsi qu'après le retour de Varennes achevèrent de se former dans l'Assemblée deux tempéraments absolument opposés, qui justifient tous les jugements contraires que l'on a portés sur elle.
Nous l'avons vue détruire, dans les lois, la centralisa-
tion, qui avait été l'œuvre applaudie de la monarchie pendant des siècles.
Maintenant, la Constituante prend sur elle toutes les affaires; elle juge, elle administre, elle gouverne; elle tient la place de l'immense monarchie; elle refait, en pratique, la centralisation qu'elle a détruite en théorie. Par son comité des recherches, elle établit une inquisition d'État. C'est déjà la Convention, mais modérée.