‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 68 sur 117 · COMMENT SE REVELA LE NOUVEAU ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

COMMENT SE REVELA LE NOUVEAU ROBESPIERRE

L'évasion du roi fait apparaître le nouveau Robespierre. La royauté de moins, le 21 juin 1791, voilà pour luil'épouvantail. Je crois que c'est dans cette heure de panique que l'âme de Robespierre perdit pour jamais son équilibre, et que naquirent ces monstres de soupçons, d'ombrages, de craintes, qui l'envahirent tout entier et avec lui son parti. Qui peut voir, en ce moment, un homme d'État dans cet esprit éperdu?

Des hommes de sang-froid, avec l'expérience que nous avons acquise, auraient conclu de ce que Louis XVI fuyait hors de Paris, qu'il s'y sentait impuissant, désarmé, et qu'il voulait échapper à sa dépendance. Robespierre, avec son imagination qui s'effarouche, en conclut, au contraire, que la fuite du roi est la preuve qu'il est très-puissant et invulnérable dans Paris, que les patriotes y courent les plus affreux dangers.

« Partagez mon effroi! » s'écrie-t-il.

« Frémissez I » ajoute Camille Desmoulins. Marat se voit déjà brûlé vif dans un four ardent. Au milieu de ce délire, l'épouvante s'accroît; et cette première panique enfantera la terreur.

Si la comédie pouvait se joindre à de si terribles tragé-

dies, ne serait-il pas risible de voir des hommes si hardis, si débordés, jeter de pareils cris de détresse et se juger déjà morts parce qu'ils s'appartiennent un jour à euxmêmes? Et tous de se hâter de remettre un sceptre de roseau à ce roi prisonnier, qu'ils décapiteront demain. Il leur fallait encore une royauté, fût-elle crucifiée.

Par là ils montraient combien la monarchie vivait profondément en eux. Rien n'était préparé dans leurs esprits. Ils n'avaient jamais pressenti la chose même qu'ils devaient idolâtrer dans quelques mois. Étranges républicains ! c'était donc les trahir que de déserter le trône 1 « Il ne reste plus à Brutus et à Cassius qu'à se donner la mort, » répétait lamentablement Robespierre dépouillé de son roi.

La vérité est que Marat et lui se firent alors une idée absolument fausse du peuple ; ils ne prévirent en rien l'ardeur que les habitants des campagnes mettraient à désarmer les détachements de Bouille, à Varennes,Menehould, Clermont ; ils se trompèrent sur les actions, sur les hommes ; nulle vue, nul pressentiment de ces nuées de gardes nationales qui devaient sortir des sillons, pour la défense de l'Assemblée. Ce n'est pas la seule occasion où l'on a pu voir que les chefs du peuple sont quelquefois les derniers avertis de ses instincts, à un moment de crise.

Dans ces journées, je crois surprendre le fond de la nature de Robespierre. Il fit alors ce qu'il a fait dans toutes les occasions suprêmes où il fallait agir : il vit partout des traîtres.

Ses discours, encore contenus dans Y Assemblée, sont d'autant plus effarés au dehors. Il dénonce, au club, tous ses collègues de la Constituante.

S'il eût pu, le 22 juin 1*791, mettre ses paroles en pratique, en sortant des Jacobins il aurait dû faire arrêter tous les membres de l'Assemblée et les mener à Téchafaud, puisqu'il les tenait pour complices. Ainsi, le principe de terreur qu'il renfermait en lui, se manifeste à ce moment. Terreur sans motif, sans fondement, sans raison, comme l'événement le montra dès le lendemain.

Mais cette même crise de panique que Robespierre a subie par l'évasion du roi, il la subira plus tard en d'autres

circonstances ; devenu plus puissant, il pourra alors réaliser ses paroles et ses menaces, sans qu'il soit mieux démontré que l'établissement de la Terreur ait eu sa nécessité ailleurs que dans l'esprit ébranlé et les imaginations ombrageuses de celui qui lui a donné son nom.

Jusqu'ici, nous l'avons vu, Robespierre avait été surtout un esprit abstrait qui semblait composer une dissertation plutôt que fomenter une révolution. A partir de cette époque, voici le changement qui se fait en lui. Ce qui n'était qu'une abstraction devient une crise de tempérament. Son caractère, enveloppé, qu'il ne connaissait pas, éclate. Il se croyait un philanthrope épris de la nature.

Le 21 juin renverse ce personnage artificiel, et fait apparaître un tout autre homme. Le fond du naturel se montre : pour la première fois, sur cette figure livide, on voit errer de sombres lueurs involontaires. Il se révèle à lui-même et aux autres par le soupçon; l'immense effroi le jette dans une méfiance sans bornes; sa vue se trouble, c'est un délire. Déjà il se croit percé de poignards; il prend l'accent du mourant, comme à la veille du 10 thermidor. Au lieu de l'imagination solide de l'homme d'État, il a l'imagination convulsive du visionnaire. Il ne propose pas une seule mesure efficace qui réponde aux nécessités du moment, mais il dénonce, il dénonce; c'est là son unique remède. Quand il faudrait être homme d'action, il n'est qu'accusateur.

Ce changement ne fut pas, sans doute, l'ouvrage d'un seul jour, mais c'est le 21 juin qu'il apparaît. De ce moment, le Robespierre de l'histoire existe tout entier; il est formé pour la tâche qui s'approche. Vienne seulement l'occasion propice, et ce Robespierre, que Mirabeau n'avait pas connu, surgira tout armé de terreur! Qu'arrivera-t-il, s'il parvient à donner, pour un temps, son tempérament à la Révolution même?

Il étonnera, il épouvantera ses amis, ses proches; ils auront d'abord peine aie reconnaître. Ils se demanderont, comme madame Roland, si c'est bien là celui qu'ils ont connu. Lui-même avait-il jamais pressenti l'homme qu'il portait en lui? J'en doute.

Après Robespierre, le plus effrayé de la fuite du roi fut le grand théoricien Sieyès, qui avait tant osé dans les lois. Lui aussi ne pouvait encore affronter l'idée d'une France sans monarque.

Avouons que Danton ne montra point ce délire d'épouvante; il parla, il agit en homme.

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