‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 69 sur 117 · LOUIS XVI NE POUVAIT PLUS QUE MOURIR OU SE VENGER · texte numérisé non relu

LOUIS XVI NE POUVAIT PLUS QUE MOURIR OU SE VENGER

On soutint encore quelque temps cette fiction, « que le roi avait été enlevé malgré lui » ; dernier subterfuge pour s'empêcher de l'accuser de ce que l'on appelait un crime de lèse-nation.

Au reste, mé^me en ce moment, l'Assemblée craint tout ce qui peut ressembler à une dictature, nom qui, en France, ramène si aisément l'esclavage. Elle veut tout sauver par le principe de liberté. Les lois ne seront pas suspendues. Jamais la foi dans la puissance légale ne se montra plus entière. On venait de trouver une lettre adressée à la reine ; l'Assemblée refuse d'ouvrir la lettre par respect pour l'inviolabilité des correspondances.

Était-ce illusion, ou tactique? Comment la Constituante a-t-elle pu croire que Louis XVI oublierait ce long martyre, cette nuit de Varennes, cette boutique de M. Saulce où va échouer la fortune de l'ancienne royauté, cette agonie de l'attente, et ce retour pas à pas où il a sa-r vouré la honte, le mépris, la menace, la mort entre deux haies de peuple rassemblé sur le chemin pour le voir passer prisonnier, et cette tête coupée portée en avant du cortège, et cette marche de trois jours entre Barnave et Pétion; et la compassion de l'un, et la morgue de l'autre, et cette entrée dans Paris, ce silence, ces regards qui le per-

çaient lui et les siens de mille morts à la fois, et ces respects insultants, et cette arrivée aux Tuileries qui, auparavant, étaient déjà une prison? Comment penser, croire, espérer qu'un homme, je ne dis pas un roi, pût oublier tout cela? Ce fut certainement la plus grande des illusions de cette époque.

Louis XVI ne pouvait plus que mourir ou se venger.

L'Assemblée avait beau dire qu'elle voulait la monarchie parce que c'est la meilleure forme de gouvernement ; elle ne faisait plus une seule chose qui ne renversât cette maxime; il n'était pas dans son pouvoir de relever la royauté en accablant le roi. La position devenait si fausse pour tout le monde, que l'Assemblée, assurément la plus sincère, la plus loyale qui se verra jamais, était entraînée aux sophismes.

Les royalistes avaient parfaitement raison de dire : « que les derniers événements et les décrets qui s'y étaient ajoutés équivalaient à l'abolition de la royauté. » Les constituants n'échappaient à cette conclusion qu'en niant la lumière.

FAUX JUGEMENTS PORTÉS SUR L'ÉVASION DE LOUIS XVI. ERREUR DU ROI ET DU PEUPLE.

Depuis le 6 octobre 89, Louis XVI, conduit par force de Versailles à Paris, n'est plus roi que de nom. Il ne dit plus sa pensée ; il ne règne plus, il n'ordonne plus. Il conspire au dedans; et, de bonne foi, que pouvait-il faire autre chose?

Après Varennes, il ne lui resta plus qu'à conspirer, au dehors, avec la coalition étrangère. Le roi est poussé à la trahison, la nation au régicide. Telle est l'époque nouvelle qui commence.

Ainsi s'acheva cette tentative d'évasion qui reposait sur une illusion par laquelle les hommes de nos jours ne se laisseraient plus abuser. Elle fut aussi funeste au prince qu'au peuple; car tous les deux se laissèrent aveugler par une erreur commune, l'un mettant son espoir, et l'autre sa crainte dans cette pensée démontrée fausse aujourd'hui, que le roi retrouverait sa force en sortant du royaume.

La plupart croyaient encore que le roi emportait avec lui la fortune de la France, reste d'idolâtrie que tout le monde devait payer cher; surtout, ils pensaient que si Louis XVI atteignait l'armée de Bouille, ce serait là un grand foyer de guerre civile. Tout au contraire, les troupes, choisies par Bouille parmi les plus fidèles, assistèrent à l'arrestation du roi, complices inertes de la municipalité de Varennes. Elles firent de même défection à Sainte- Menehould, à Clermont. Bouille se sentit perdu au milieu du régiment de Royal-Allemand, seules troupes sur lesquelles il comptait. On ne savait pas que l'on entrait dans un ordre tout nouveau, où l'armée se ralliait à Paris, dès que Paris avait prononcé. Et ce n'était pas seulement Paris qui se soulevait; c'était la France entière, avec une unanimité écrasante dont l'ancienne France ne pouvait donner aucune idée.

Même arrivé à Montmédy, Louis XVI n'eût pu s'y maintenir une semaine; il eût été "bientôt forcé de sortir de France. Mais ce que l'on ignorait alors plus que toute autre chose, c'est combien un roi émigré, fugitif, errant chez les rois étrangers, leur devient promptement incommode; combien il est dépouillé et mis à nu par l'adversité; avec quelle rapidité sa force, son prestige, sa dignité l'abandonnent; qu'en un mot, il cesse d'être, sitôt qu'il mendie un refuge.

Charles X, Louis-Philippe, n'en avaient pas encore fait l'épreuve.

On s'imaginait que le malheur est une dignité, une puissance d'imagination aux yeux des hommes modernes; et, sur la foi de cette fiction du moyen âge, le plus grand nombre voyait déjà la royauté de Louis XVI retrempée dans l'excès de l'infortune. Ni Louis XVI ni la nation ne

pouvait savoir ce que nous avons si bien appris, rois et peuples, à nos dépens.

La seule inquiétude des constitutionnels fut que le roi aurait quelque peine à recouvrer la confiance publique. Ce n'était là pourtant que la moitié de la question. Louis XVI donnerait-il sa foi à cette révolution qui le ramenait sur les piques? Prendrait-il goût à cette couronne d'épines et s'en contenterait-il? Voilà l'autre côté de la question qui reparaissait comme après le retour de Versailles ; et personne n'y songeait. L'expérience des deux dernières années était perdue pour tous.

Louis XVI, en essayant de sortir de France, avait suivi un conseil sinon magnanime, au moins raisonnable. Le pis, s'il réussissait, était de perdre la couronne déjà perdue et de sauver sa tête.

Mais le peuple, en le retenant, se créa des difficultés qui ne pouvaient être compensées par aucun avantage. Il se vit obligé de forcer de régner un homme qui ne pouvait plus régner, c'est-à-dire que l'on se trouva embarqué dans un système qui allait contre la nature des choses. Il fallut la vaincre. De là des efforts gigantesques pour faire triompher l'impossible, et des haines irréconciliables, parce que les partis reprochèrent aux partis de ne pas exécuter ce qu'un Dieu même n'eût pu faire.

Si la nation française eût su ce que nous savons aujourd'hui de l'impossibilité de lier au trône un prince humilié ou rebelle, elle eût laissé le prince porter au loin son adversité dans les cours étrangères. Il n'y eût pas été plus puissant ni plus redoutable que ne le fut Monsieur. Mais combien tout eût été simplifié ! On n'eût pas été obligé de le juger; l'échafaud du 21 janvier ne se serait pas dressé, et de là que de conséquences 1

La fortune se serait chargée du soin de le punir ; c'est un grand avantage quand on peut lui abandonner ce droit de justicier, et qu'elle consent à l'accepter.

Personne ne se demandait si l'on ne plaçait pas Louis XVI dans une situation où la fraude était inévitable ; il semblait que l'on fût assez avisé, si, ayant trouvé un coupable, on se réservait la force de le châtier.

On supposait alors que ce qui nuit à un parti sert nécessairement à l'autre, maxime dont nous avons éprouvé vingt fois la fausseté, sans en être entièrement revenus.

Cette faute était sans doute inévitable, puisqu'elle fut partagée par tous, Assemblée, bourgeoisie, peuple; mais ce ne fut pas moins une faute, et jusqu'à ce moment la plus grave de la Révolution. On se trompait sur l'esprit des temps.

En 1648, la Fronde avait été consternée à la nouvelle que le roi était sorti de Paris. Cette crainte, alors légitime, ne l'était plus en juin 1791. Les temps étaient bien autres, depuis le Mazarin- La Révolution n'aurait pas dû offrir ce point commun avec la Fronde. Au reste, ce fut le seul; nos frondeurs de 1793 rachèteront bientôt leur panique d'un moment par d'assez terribles audaces.

Les conséquences de cette erreur ne tardèrent pas à se montrer. Pourquoi rétablir ce roi en juin 1791, pour le décapiter en janvier 1793? Est-ce le fait d'une Révolution qui eonnaît son chemin?

N'était-ce pas plutôt le signe d'un grand désordre d'esprit? D'autant plus que le roi était censé abdiquer, dès qu'il sortait de France. C'est donc cette abdication qu'on voulait empêcher? Jeu cruel! A qui doit-il profiter? Ce ne sera ni à la royauté, ni à la liberté.

Il me semble pourtant qu'après la fuite du roi, La Fayette eût pu se dégager davantage de l'ancien homme , et qu'il fit à Louis XVI un triste hommage de joyeuse entrée, en lui rendant la couronne. Cette chevalerie n'était plus de saison; elle devait coûter trop cher au prince.

La France, dit-on, était pour cette royauté captive. Oui, sans doute, elle voulait aujourd'hui cette ombre, et elle allait la décapiter demain. Mais les grands hommes sont faits pour montrer aux peuples ce qu'il y a au fond de leurs volontés confuses. Ce n'est pas tout que de partager leurs troubles d'esprit; on n'est vraiment grand qu'à condition de percer ces énigmes vivantes. Personne ne le fit à ce moment. La royauté disparue sur la route de Varennes, un autre gouvernement naît de la nécessité : la république était là; les républicains la reniaient encore.

Les jacobins eux-mêmes protestent contre elle en masse. Un membre déclare oxue l'idée de l'établir est une scélératesse. Danton propose un conseil d'interdiction qui sera changé tous les deux ans; il ne voit pas au delà d'une régence indéfinie.

Bonneville, Brissot, colportent une pétition pour l'abdication. Les jacobins en votent le rejet pur et simple. Ainsi toujours le même système; on torture le roi, et Ton veut, en maintenant la royauté, qu'elle prenne goût à sa torture.

Les embarras, les périls dans lesquels on se jeta par ces fausses vues allèrent croissant. La Révolution faillit y périr vingt fois. On remet officiellement à la tête des armées le prince, à qui il est impossible de ne pas souhaiter leurs défaites. Pour l'empêcher de réaliser ses vœux, on suscite des journées terribles; ces journées déchaînent de nouveaux dangers. On se trouve lancé dans un système de contradictions; pour le soutenir, il faudra sortir de la nature humaine.

Jours funestes que ceux où une nation ne sait pas clairement ce qu'elle veut! Dans ce trouble d'intelligence, elle prend son indécision pour l'effet de la perfidie ; elle ne peut agir et elle se sent liée par une force qu'elle ignore. Moment où tous les soupçons commencent; les fantômes envahissent les révolutions de ténèbres.

MASSACRE DU CHAMP DE MARS, 17 JUILLET 1791. FIN DE LA CONSTITUANTE, 30 SEPTEMBRE.

Après le retour de Varennes, la Constituante prend une résolution étrange. Ayant fait la faute de ramener le roi de vive force, elle est entraînée à une faute plus grande encore qui la jette dans la pure utopie.

Les constitutionnels imaginent de mettre à néant les événements de la veille, comme si l'homme avait ce pouvoir sur lui et sur les faits. Le peuple oubliera la fuite à Varennes, le roi oubliera le retour. Des deux côtés, on effacera la réalité; sur cette table rase, on inscrira la Constitution, sans s'inquiéter de savoir si elle n'est pas illusoire entre les mains du prince. Voilà la substance des discours de Barnave, dé Salles et des constitutionnels.

Ainsi cette admirable Assemblée qui avait montré tant de sagesse, commence à perdre terre et à se jeter dans la chimère; elle s'engage dans la voie opposée à celle de toutes les révolutions modernes; ou plutôt elle n'est» plus ni dans le passé, ni dans l'avenir, elle se précipite dans le vide pur.

La pensée de changer la personne du prince, résolution qui dès le 14 juillet était déjà une nécessité, fut repoussée après le 21 juin 1791, avec plus de véhémence que jamais, par les constitutionnels. C'était même, à leurs yeux, un crime que d'en parler. Et comme il arrive que, plus on entre dans l'erreur, plus on y porte de passion, l'Assemblée nationale, jusque-là si obéie, s'indignait que les événements lui résistassent. Elle voyait partout de mauvais citoyens, où elle rencontrait la moindre hésitation à embrasser sa chimère de convertir Louis XVI, après Varennes, en apôtre ou complice de la Révolution. Barnave, nouvellement amoureux de cette idée, accuse ses adversaires, les jacobins, de faire du roman; mais quel roman plus impraticable que le sien? Celui des jacobins, en comparaison, était la nécessité même.

Si nous ne savions comment une assemblée, une fois entrée dans le faux, s'y abandonne sans retour et sans mesure, on aurait peine à comprendre l'obstination de la Constituante. Dans ce défi à la force des choses, quelle popularité eût pu résister? Celle de l'Assemblée s'affaiblissait et tombait chaque jour, et c'était là pour elle un motif de se roidir davantage. Dès lors, son tempérament parut changé ; sa fin fut celle de tous les pouvoirs qui se brisent contre la raison publique.

Les anciens favoris de l'opinion, Chapelier, Thouretr

Duport, Barnave et même les Lameth, se «sentant abandonnés, n'accusent que l'inconstance populaire. Ils ne voient pas que c'est leur foi à l'ancienne dynastie qui est repoussée par la logique des faits encore plus que par les hommes. A mesure qu'ils tombent, d'autres commencent à s'élever; Pétion, Rœderer, Buzot, Brissot apparaissent. Robespierre sort de la nuit.

Ceux-ci, en effet, avaient trouvé un terrain solide dans l'incompatibilité qu'ils découvraient entre le prince ancien et le régime nouveau. Car, alors, ils n'allaient pas plus loin dans leur espoir; et ils avaient la raison pour eux.

Selon l'ordinaire, les constituants, qui par de fausses vues perdaient l'autorité, essayèrent de la recouvrer par la force; les moins sanguinaires des hommes furent conduits à verser le premier sang de la Révolution.

Il était, en effet, inévitable que la situation sur laquelle l'Assemblée voulait fermer les yeux éclatât, en dépit de toutes les subtilités. Ce furent les sociétés populaires, et parmi elles les jacobins, les cordeliers, qui prononcèrent le mot vrai, la déchéance. Il sortait de chaque chose; il était lsf réalité même. Rien au monde ne pouvait faire que Louis XVI,.' après tout ce que nous venons de raconter, ne fût déchu.

Les hommes d'instinct, Danton, Camille Desmoulins, demandaient que ce qui était un fait désormais irrévocable fût reconnu par la loi. Au contraire, les constituants voulaient que la loi ne tînt aucun compte des événements» Ainsi la guerre est entre la réalité et l'utopie, la première représentée par le peuple, la seconde par l'Assemblée. De ce divorce sort le massacre du Champ de Mars, le 17 juillet 1791.

La Constituante faisait garder le roi à vue, comme un criminel; dans le même temps, le 15 juillet 1791, elle décrète qu'il est inviolable, ce qui eût pu paraître une ironie» Contradictions trop violentes pour ne pas soulever l'instinct du peuple : il proteste contre ce qu'il lui est impossible de comprendre. Dès lors, les royalistes constitutionnels perdent le gouvernement des esprits.

Vouloir régner par des fictions au milieu des tempêtes, c'était revenir à l'esprit des parlements.

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Après un bouleversement inouï qui n'avait rien laissé subsister du passé, comment les Lameth, les La Fayette purent-ils croire que le même prince pourrait représenter les anciens intérêts et les nouveaux? C'était détruire euxmêmes tout ce qu'ils avaient fait.

Fallait -il donc périr par respect pour ces idées fausses? Voilà ce que l'on n'obtiendra jamais d'aucune nation.

L'Assemblée avait mis l'obéissance du peuple à une trop dure épreuve; il commençait à reconnaître quelques chefs. Ceux-ci le convient au Champ de Mars, pour signer une pétition contre le décret d'inviolabilité. Car la foule n'avait pas encore appris à passer le seuil des assemblées et à leur imposer ses volontés sous les piques. Tout atteste la spontanéité d'un mouvement populaire. C'est au Champ de Mars même que la pétition est composée. Cinq ou six mille personnes de tout âge la signent, hommes, femmes, enfants. Ils demandent « l'organisation d'un nouveau pouvoir exécutif ».

On sait comment cette journée fut souillée de sang. Deux fcommes s'étaient cachés sous les planches de l'autel, poussés par une curiosité cynique. La foule les découvre, les entraîne, et, sur un soupçon de complot, les décapite. Bailly, et La Fayette, à la tête du corps municipal et d'un déta-i chement de gardes nationales, se présentent au Champ de Mars pour dissiper le rassemblement; le drapeau rouge marche devant eux. Réunis autour de l'autel, les pétitionnaires se confient dans leur droit; ils résistent aux injonctions de la municipalité. Pour la première fois, le peuple, jusque-là soumis à ce grand nom de l'Assemblée nationale, reste sourd. On le presse; il s'obstine. On le réduit par la force. Les troupes font feu sur cette masse d'hommes et de femmes désarmés, en plaine, sans aucune défense, et qu'il était aisé, il semble, de cerner de tous côtés. On diffère sur le nombre des morts; les uns le réduisent à douze, les autres l'élèvent à quatre cents. Mais quel que fût le nombre, cette journée eut des suites incalculables. Elle acheva de brouiller l'Assemblée et le peuple. Il n'y eut plus de frein pour le régir.

Elle mit à néant les popularités les mieux acquises.

Bien ne fut désormais plus facile que de ranimer le sang versé et de le reprocher à ceux qui en avaient les mains nettes.

Depuis ce moment, La Fayette entre de plus en plus dans une voie sans issue. Il veut affermir l'autorité d'un roi qui l'exècre; il se fait garant de la couronne de son prisonnier; attirant ainsi contre lui, au profit d'une chimère, l'aversion du prince et celle du peuple.

Le jour vint où toutes ces impossibilités se montrèrent à la fois : ce fut celui où l'on leva les arrêts de Louis XVI pour lui présenter la constitution. Il fut libre, un moment, de l'accepter, sous la menace de vïng-six millions d'hommes; les constitutionnels se contentent de cette apparence. « Son acceptation nous parut sincère, » dit l'honnête La Fayette.

Mais l'époque était trop sérieuse pour se satisfaire à ce prix; et la royauté, avec son expérience de mille ans, ne pouvait faire entrer l'ingénuité dans sa politique.

Comme dans tous les temps de crise, chacun chercha sa force où elle était réellement : le roi dans la coalition étrangère, le peuple dans une révolution nouvelle.

Après l'évasion du roi, les royalistes renoncent à la parole dans l'Assemblée ; ils s'abstiennent. Système faux dans tous les cas! Par là, les royalistes précipitent la ruine de la royauté. Dans un pays tout d'impression extérieure et de surface, une cause qui ne se produit plus au dehors cesse bientôt d'exister au dedans. Au contraire, qui tient l'homme extérieur tient presque toujours l'homme tout entier.

Déjà l'Assemblée constituante paraissait étrangère à ce monde nouveau qu'elle avait fait. Quand elle se sépara, le 30 septembre FÏ91 , il y avait déjà deux mois qu'elle n'était que l'ombre d'elle-même. Enfin elle disparut, presque rebelle à ses œuvres, et malgré sa grandeur et son génie, laissant un héritage de faiblesses et de ruines à tous ceux qui imiteront ses fictions ou sa crédulité.

Elle croyait, en se retirant, laisser un roi après elle; de toutes ses illusions, ce fut la plus grande. Celui qu'elle laissait aux Tuileries était le seul homme, en France, qui ne

fût pas libre. On lui avait, il est vrai, levé les arrêts; mais la mort seule devait le délivrer.

La Constituante n'avait osé détrôner le roi; par respect, elle lui légua l'éehafaud.

Louis XVI ne pouvait vouloir la constitution; et les constitutionnels ne voulant pour roi que Louis XVI, leur œuvre devenait impossible. La république arrivait à grands pas, sans être encore dans les esprits.

Robespierre et Saint- Just se croyaient royalistes. Le duc d'Orléans, seul prince qui eût pu, pour un instant, servir à un changement de dynastie, manquait à sa fortune; les temps n'étaient pas de ceux où la couronne va chercher ceux qui affectent de la fuir.

Beaucoup s'imaginaient que la Révolution était finie. Ils oubliaient que, dan s le contrat entre la nation et le prince, la première avait seule accepté le pacte. Ce moment est peut-être le point le plus haut où aient atteint les Français. Ils s'étaient élevés au-dessus d'eux-mêmes, ils avaient vaincu leur ancien tempérament. Les réformes matérielles et civiles, déposées en principe dans les lois de la Constituante, devaient seules durer quand il ne resterait plus aucun vestige réel ni de la constitution, ni des garanties politiques qu'ils se figuraient avoir gravées sur l'airain. Mais ils se sentaient libres, et surtout dignes de l'être. Ils. n'avaient pas à braver l'avenir, ils croyaient le posséder.

Si un homme a personnifié chez nous ce court moment d'espérance et d'illusion, c'est le général La Fayette. Nul n'est plus persuadé que la liberté est entrée dans le cœur des Français, et qu'elle n'en sortira plus. Il se retire à la campagne, pour jouir de ce qu'il appelle « la philanthropie de ses espérances ».

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