‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 70 sur 117 · LES RÉVOLUTIONNAIRES DEVAIENT-ILS FAIRE OBSTACLE · texte numérisé non relu

LES RÉVOLUTIONNAIRES DEVAIENT-ILS FAIRE OBSTACLE

a l'émigration?

Par sa fuite à Varennes, Louis XVI avait donné le signal de l'émigration. Elle devint générale dans la noblesse; depuis qu'il eut accepté la constitution des mains de l'Assemblée, cela parut aux royalistes le dernier terme de la servitude royale; ils avaient hâte de protester. D'ailleurs la Révolution s'étant constituée, le moment sembla venu de courir de tous côtés aux armes pour la détruire.

Les émigrés se trompèrent en tout, principalement en ceci : ils ne savaient pas alors que, chez les Français, disparaître de la scène, c'est perdre la partie. Ils se figurèrent qu'ils composeraient au dehors une France extérieure et que le monde ne verrait qu'eux.

Au contraire, en passant la frontière, ils faisaient tout ce que pouvait désirer le plus la Révolution ; ils laissaient la place nette à leurs ennemis, ils se proscrivaient euxmêmes. En se frappant d'exil, ils dispensaient leurs adversaires de sévir.

Mais les révolutionnaires ne se trompèrent pas moins. La même faute qu'ils avaient faite en retenant le roi à Varennes, ils la refirent en retenant les émigrés. La Constituante agit contre eux dans la loi du 1er août 1791 par le triple impôt sur leurs biens; la Législative, en novembre 1*791, par la menace et par la mort. Au lieu de requérir les émigrés de rentrer, il eût fallu bien plutôt leur ouvrir toutes les portes pour sortir.

Puisqu'on voulait l'égalité, pourquoi empêcher la sécession en masse de la noblesse? Si les gentilshommes quittaient la partie, c'était une grande faute au tiers et au peuple de les retenir malgré eux.

Mais l'imagination se joignait à l'inexpérience; on croyait alors que cette noblesse, réunie à l'étranger, serait une force redoutable. On se forgeait un spectre effrayant de ces rassemblements de Worms et de l'armée de Condé» Tout au contraire, cette armée embarrassa ses alliés beaucoup plus que ses ennemis. Après un simulacre de campagne sur le Haut-Rhin, ces rassemblements furent dispersés par les cours étrangères. Ils allèrent se perdre misérablement dans les rangs des Autrichiens, puis des Russes. Bientôt ils ne furent plus que les copies des exilés de la Ligue.

Quelles difficultés n'eût pas créées au régime nouveau cette masse de gentilshommes, s'ils eussent continué à entourer le roi et à commander les troupes! En émigrant, ils rendirent leur épée.

D'autre part, ce fut le salut de la Révolution que ses lois contre les émigrés aient été éludées. Supposez-les tous rentrés, qu'en eût-elle fait? Elle se crut obligée de déclarer une guerre d'échafauds à ceux qu'elle empêcha de partir. Qu'eût- elle fait de Louis-Stanislas, de Charles-Philippe, du prince de Condé et de leurs compagnons, s'ils eussent obéi à sa sommation? Pensez au sang qu'il lui eût fallu verser si elle avait réussi à maintenir, comme elle le voulait aveuglément, tous ses ennemis rassemblés et armés dans son giron!

Hors de France, ils ne nuisaient qu'à leur causé. A quoi ont servi les émigrés?' à rendre impossible toute transaction entre la royauté et la France ; ils empêchaient surtout que le peuple pût donner aucune créance à la parole et aux serments du roi. Toute politique lui était rendue impraticable par ces hommes qui avaient jeté le masque. Sans crainte pour eux-mêmes, ils ne gardaient aucune mesure dans leurs déclarations de haines.

Louis XVI avait beau jurer la constitution; ses amis, pires pour lui cent fois que d'ardents ennemis, publiaient partout que ce serment n'était qu'un leurre. Avec une franchise désespérante, ils déployaient le drapeau du passé sur les frontières; sans servir le roi, ils provoquaient le peuple; ils excitaient de loin le taureau déchaîné, en lui présentant les couleurs abhorrées de leurs petites ban-

nières; ils lui dardaient leurs traits émoussés, ils le mettaient en fureur sans lui nuirevComment n'aurait-il pas fini par donner le coup de corne?

Ici se montre ce qui se vérifiera plus tard à chaque page de cet ouvrage. La Révolution française, dans son grand et légitime instinct, ne pouvait être abattue par la force ouverte; on ne devait la vaincre qu'en lui prenant son langage et jusqu'à son nom, et en se masquant de ses principes. La ruse seule devait prendre avantage sur elle : il fallait endormir, par de menteuses caresses, le Samson invincible, et lui couper traîtreusement sa chevelure. Mais il n'y avait alors personne qui connût ce secret si bien divulgué aujourd'hui.

Chateaubriand raconte qu'au siège de Thionville, il avait un fusil qui ne pouvait faire feu; ce fut là le rôle de tous les émigrés; leurs armes de si loin étaient impuissantes; elles ne portaient pas. C'est de près qu'ils eussent dû attaquer la Révolution en se mêlant à ses rangs. Dès qu'ils se furent mis à part, on les compta; ils perdirent à la fois le prestige et la force ; ils combattirent franchement, ouvertement, bannière déployée, en gentilshommes; ils furent vaincus dès qu'ils se montrèrent, avant d'en venir aux mains.

Ainsi les émigrés favorisèrent la Révolution en sortant de France; et la Révolution favorisa les" émigrés en les sommant de rentrer; chaque parti faisait ce qui convenait à l'autre.

Page 1