DÉCOMPOSITION DU PARTI CONSTITUTIONNEL
La constitution, à la fin de 1*791, est un noble vaisseau construit avec infiniment d'art et de génie, qui, à peine lancé à la mer, au milieu des applaudissements du peuple, fait eau de toutes parts, s'affaisse, sombre; il est déjà presque submergé que l'on ne sait encore où il faut porter secours. Enfin, comme il allait disparaître, on s'aperçoit que c'est le pilote lui-même qui travaillait au naufrage. Le pilote y périt, et avec lui le parti qui s'était fié à sa sincérité ou à sa fortune.
Quand Louis XVI eut accepté la constitution, il jugea que c'était là un assentiment contraint, et que sa conscience ne le liait en rien à un système qu'il n'avait pas été libre de refuser. Sur ce principe, il crut sincèrement que ses devoirs de chrétien ne l'empêchaient pas d'opposer la dissimulation à la violence; puisque la ruse lui était encore possible, il résolut de l'employer, en attendant l'occasion d'user de la force ouverte. C'est ainsi que se concilièrent chez lui, avec les scrupules de la piété, les détours, les subterfuges, les duplicités dont Mirabeau lui avait tracé le plan.
Les suites de cette politique du roi entraînèrent, dès le commencement, les constitutionnels à leur ruine. Tout leur échafaudage reposait sur le roi; mais ce point d'appui leur manquant d'abord, ils furent précipités dans le système le plus opposé au leur. Ils croyaient édifier une monarchie libérale; au contraire, comme ils s'étaient mis dans la main du prince, ils le servaient, sans le vouloir, à rétablir le pouvoir absolu.
Voilà pourquoi les chefs des constitutionnels refont en 1791 et 1792 ce qu'ils ont le plus blâmé, en 1790, dans les partisans de l'ancien régime. Alexandre Lameth revient au système de Cazalès ; La Fayette recommence Bouille. La Révolution leur échappe; ils se sont donné un problème insoluble : laisser les rênes de la Révolution à celui qui est décidé à la renverser. Tous ceux qui montent sur le char de l'ancienne dynastie ont beau y porter des pensées différentes; après quelques efforts, ils sont ramenés au point de départ.
Comme les contemporains ne tenaient pas assez de compte de la force à laquelle cédaient les constitutionnels, ceux-ci ne pouvaient tarder à provoquer les soupçons. Au commencement de la Législative, ils étonnèrent; bientôt on les jugea impuissants, enfin traîtres. Les héros de 89, les Chapelier, les Thouret, furent voués aux mêmes haines que leurs adversaires, les Maury et les Breteuil. Avertissement aux partis qui ne savent pas ou n'osent pas vouloir les conditions de leur existence : ils se trouvent acculés à l'impossible, et cet impossible leur est tenu à crime. On en était là à la fin de 1791.
Dans ce jeu où s'abîmaient la fortune et l'honneur des royalistes libéraux, Louis XVI avait une pensée qui ne le quittait jamais. C'était, comme il le disait lui-même à ses familiers, « de ne pas se mettre en prise ». Tel fut à cet égard le plan de conduite auquel il s'attacha avec plus de persévérance et de suite qu'on n'est tenté de le croire : obéir au dehors à la constitution, la rujner au dedans; en maintenir la lettre, en paralyser l'esprit.
De là, il composait son ministère avec un art. singulier, ayant soin de laisser toujours au cœur du gouvernement un
de ses affidés, chargé d'entraver et d'empêcher ce que les autres avaient mission de faire. Aussi peut-on dire qu'à travers les immenses changements qui s'accomplissaient au dehors, un seul point ne changeait pas, c'était le ministère. Après avoir perdu tout le reste, Louis XVI conservait au moins. une image et comme un gage du passé dans le secret du cabinet.
On le vit clairement, lorsque M. de Narbonne, jeune, entreprenant, amoureux de gloire, prêt à la payer au prix de toutes les nouveautés, d'ailleurs aiguillonné par madame de Staël qui déjà rêvait pour lui une renommée de héros, entra, en décembre 1*791, dans le conseil du roi, comme ministre de la guerre. Louis XVI lâche les brides à cet impétueux. Narbonne croit un moment entraîner le roi, la cour, la noblesse libérale, les constitutionnels, dans ses vastes projets.
Il avait, disait-il, refait Farmée, visité les frontières, approvisionné les places. Tout était disposé pour la grande guerre d'opinion qui devait illustrer et sauver la monarchie constitutionnelle. On n'avait plus qu'à prendre l'essor. Mais au moment de se déchaîner, un léger embarras se fait sentir, un fil retient le héros; et ce fil, c'est le ministre Bertrand de Molleville, que. l'on avait à peine entrevu, enseveli qu'il était dans son obscurité, et qui soudain se révèle et empêche tout, en levant ce petit doigt qui, dans l'ancien régime, avait déjà tant de fois fait rentrer en terre l'audace et le génie des fortes entreprises sous le poids de la volonté et de l'autorité royales. De ce moment M. de Narbonne disparaît de la Révolution. Dernière victoire de la royauté ; mais cette victoire fut entière ; elle rappela, en 1791, un reste des grands jours du pouvoir absolu.
Ce fut aussi la dernière chute des constitutionnels. Dupes, ils passèrent pour complices Quelques-uns continuèrent à soutenir leur politique, en dépit de la royauté, à laquelle ils devenaient plus odieux à mesure qu'ils prétendaient la sauver.
Nul ne mit dans cette chimère une persistance plus obstinée que La Fayette. Sa fidélité à cette dynastie rappelait l'amour des chevaliers pour les belles qui ne leur ré-
pondaient que par le mépris ou par la haine. Le gros du parti ne pouvait s'en tenir à cette chevalerie. La Fayette lui-même allait bientôt être acculé à toutes les extrémités qu'il avait le plus accusées chez les royalistes purs. Pour les" uns et pour les autres, il n'y allait plus seulement du système, mais de la vie.
Les premiers temps de la Législative montrèrent la décomposition du parti royaliste constitutionnel. Cinq mois suffirent pour le faire disparaître.
A mesure que ce parti disparaissait, c'était l'avènement des Girondins. Ils avaient alors tout pour eux, principalement la nouveauté. Ils s'élancent dans la vie publique, avec une ardeur incroyable, comme à la poursuite de ce parti constitutionnel ou feuillant qui, désarmé, livré d'avance, ne pouvait leur opposer aucune résistance. Leur première apparition dans la Législative eut ainsi l'effet d'une victoire.
Vergniaud, Guadet, Gensonné, maîtres de la Législative dès le premier jour, se montrèrent pour triompher. Ils balayèrent devant eux les ombres constitutionnelles qui ne savaient plus où trouver un terrain solide. Jamais parti ne débuta avec tant d'éclat que les Girondins. Comme tout leur réussissait contre des partis usés, et qu'ils semblaient en disperser les cendres, l'acclamation les suivait. On voyait en eux les possesseurs de l'avenir. Us n'eurent rien du long apprentissage, des débuts incertains, des tristes humiliations répétées de Robespierre et de son parti. Ils entrent couronnés de fleurs dans la Révolution, populaires aussitôt que connus. La palme précède pour eux le combat.
Les constituants leur ayant laissé la place vide, ils l'occupèrent. Pleins eux-mêmes d'illusions, ils nourrissaient chez les autres cette illusion, que la Révolution était finie et qu'ils en avaient cueilli le fruit. Semblables à ces coureurs qui apportaient avant l'heure, au peuple, la nouvelle prématurée de la .victoire, eux aussi devaient tomber hors d'haleine avant d'avoir achevé leur message.
Au reste, jeunes, avides de gloire plus que de conquêtes, ils plaisaient à tous les novateurs; élégants, brillants de génie, ils rassuraient ceux .qu'effrayait l'austérité autantque la barbarie. Au plus grand nombre, ils semblaient être les tribuns de je ne sais quelle royauté démocratique, dernier rêve que la France nouvelle avait gardé de la France ancienne, et dont elle ne pouvait encore s'arracher.
Ce qui achevait de séduire, on disait que ce parti recevait l'inspiration d'une jeune femme, madame Roland; tout ce qu'on racontait de sa beauté, de son génie, allumait la curiosité et servait à la gloire des Girondins. Car il était sans exemple que tant d'hommes jeunes, passionnés, fussent enchaînés à une femme par le lien seul du respect et de l'admiration.. Les uns voyaient en elle la Julie de Rousseau, mais sans faiblesse et sans chute; pour les autres, c'était un homme de Plutarque. Elle était faite pour l'histoire, non pour le roman, deux mondes qui resteront éternellement opposés, quoi qu'on en dise de nos jours.
La force d'âme était chez madame Roland le trait le plus apparent. Son génie politique venait après, et il fut étonnamment servi par son besoin de franchise. La vigueur de son caractère lui permit la sincérité avec elle-même, première condition pour ne pas être dupe d'autrui. Jamais, quoi qu'on ait pu imaginer, ni trouble ni obscurité dans cette conscience. C'est pour cela qu'elle vit si clair autour d'elle dans le monde d'intrigues qui l'entourait; elle y porta un regard plein, lucide, tranquille, et sut juger ses amis comme ses ennemis.
Il y a des natures de cristal auxquelles l'approche du faux se révèle immédiatement par le contraste. Ces
natures peuvent servir de pierre de touche. C'est le diamant qui éprouve toutes les autres pierreries.
Madame Roland sentit, dès l'origine, le degré de force, de faiblesse, d'énergie, de courage des uns et des autres. En cela, elle fut non-seulement l'âme, mais l'oeil de la Gironde. Sévère pour tous, injuste pour quelques-uns, implacable dans ses aversions, elle était, en ce moment, tout occupée des manœuvres de la cour. Personne ne vit mieux qu'elle à travers l'épaisseur des murs des Tuileries.