LES GIRONDINS AU MINISTERE
Quand Roland fut imposé à Louis XVI comme ministre et qu'il entra, le 15 mars 1792, dans le cabinet, je suis persuadé que ce fut pour le roi un des moments les plus sinistres et qui fit une révolution dans son esprit.
Jusqu'à ce jour, Louis XVI, opprimé au dehors, s'était dû moins réservé un refuge dans le cabinet; ce refuge lui est ôté à ce moment.
Depuis 89 jusqu'en mars 1792, il avait, malgré tout, continué de régner avec les hommes qui appartenaient à l'ancienne société. De M. de Breteuil à M. de Montmorin, à M. de Narbonne, à M. de Molleville, la transition était insensible; il n'avait eu autour de lui que des membres de sa vieille noblesse , tous ses anciens familiers , plus ou moins ses confidents. Ils servaient à lui faire illusion sur les changements sociaux du dehors. La Révolution n'était que dans la rue; elle ne s'était point encore assise en face de lui à la table du conseil. Ce pouvait n'être qu'une émeute.
Quoique les choses fussent bouleversées, Louis XVI ne désespéra pas entièrement, tant qu'il se vit entouré d'anciens noms dans le gouvernement. Ces anciens noms lui
voilaient les idées nouvelles. Mais en mars 1792, les hommes de gouvernement étaient aussi nouveaux que les choses. Cette révolution dans le ministère effrayale roi plus que toutes les révolutions précédentes. Le rivage du passé f disparut irrévocablement à ses yeux.
Il avait subi Necker, parce que sa renommée le rattachait encore par quelques liens à l'ancien régime. Mais des hommes tels que Roland, Servan, Clavière et même Dumouriez, qui ne rachetaient l'obscurité de leur origine par aucune gloire personnelle, ne pouvaient manquer d'être insupportables. Ils le furent dès qu'ils se montrèrent.
Quand ces inconnus entrèrent dans le gouvernement, ce changement fut le plus odieux de tous, parce qu'il sembla irrévocable. La Révolution, jusque-là, ne s'était montrée qu'au dehors, parmi les députés ou dans quelques séditions passagères. Il fallait donc désormais la subir, à toute heure, jusque dans le secret du conseil!
L'étonnement du maître des cérémonies, à la vue des souliers sans boucles de Roland, fut au fond le sentiment de toute la cour. On y reconnut l'avènement 'd'une nouvelle classe d'hommes que l'on n'avait encore aperçue que de loin et à travers de rapides tragédies. La révolution sociale entrait par toutes les portes. Les murailles du palais de Médicis en frémirent.
Tels furent les sentiments les plus intimes du roi; et, comme ce sont souvent les petites choses qui font perdre à l'âme l'équilibre, parce qu'elle ne s'arme point d'avance contre leur atteinte, il est certain que c'est à ce moment que Louis XVI fut jeté hors de lui-même.
Il avait vu avec patience et d'un visage presque indifférent les mouvements des peuples, les armes, les piques, son palais investi. Maintenant, il ne peut voir sans indignation et sans colère les trois ministres girondins qui se présentent au conseil. La pensée que ces yeux ennemis seront toujours ouverts sur lui et ses actes secrets le bouleverse ; son visage , son langage, en furent changés, il n'essaya pas de se contraindre.
C'est alors que le pressentiment de la mort l'envahit. Il s'attendait à être assassiné, et il répétait aux siens :
« Deux mois plus tôt, deux mois plus tard, qu'importe! » Ce dégoût de la vie, ce profond désespoir lui inspira ce qui lui avait manqué et ce qui était le contraire de sa nature, une résolution inébranlable. Se jugeant perdu, il crut inutile de céder davantage.
Les caractères les plus faibles ont leur moment de crise où ils se fixent dans l'obstination aveugle. Ce moment était venu pour Louis XVI. L'indignation, l'irritation de chaque heure se joignant à la lassitude de tant de concessions, il se reposa pour la première fois dans un refus arrêté.
Les deux décrets, l'un contre les prêtres insermentés, l'autre sur le camp des vingt mille fédérés, lui fournirent l'occasion de résister. Le premier était, selon lui, un attentat à sa foi; l'autre, un moyen de l'assiéger, comme si ce n'était pas assez d'être prisonnier.
Ayant épuisé la faiblesse, il en vint à omettre toute prudence; car, une fois sorti de son inertie habituelle, il passa à la menace, et bientôt aux injures, répétant à Dumouriez : « Délivrez-moi de ces trois factieux insolents. » S'il n'allait pas jusqu'à la violence, c'est la reine qui prenait ce rôle. « Vous sentez, disait-elle à son tour à Dumouriez, que nous ne pouvons souffrir ni ces nouveautés, ni cette constitution. Cela passera; prenez garde à vous. »
Ainsi, au fond de ce désespoir il y avait encore des révoltes. Le long ouvrage de la dissimulation était détruit dans un moment de colère. Tant que le roi et la reine avaient été entourés de leurs anciens familiers, les paroles imprudentes n'avaient pas dépassé le seuil du cabinet. Désormais ils étaient sur la place publique. Un seul instant de sincérité les perdait.
Il ne fallut pas longtemps au ministère girondin pour pénétrer ce qu'on cachait si mal. Roland, Servan, Clavière, virent l'intérieur du palais; ils achevèrent de divulguer ce qui n'était plus un secret pour personne. Ils racontèrent ce que publiaient les murs et les échos des Tuileries, ce qui se lisait dans les yeux et sur les lèvres des courtisans; quoique personne n'eût plus rien à apprendre, ces récits passèrent pour des révélations.
262 LA EÉVOLLTION
Madame Roland, qui avait d'abord percé d'un coup d'œil ces mystères de haine, écrivit cette fameuse lettre au roi, qui, lue dans l'Assemblée, parut s'adresser bien plus à la nation qu'au prince. A travers les conseils hautains donnés à Louis XVI , on vit surtout la volonté de divulguer ses projets et ses embûches. Et comme ce qui est officiel a toujours en France, même dans les révolutions, une puissance extraordinaire, cette lettre d'un ministre changea les soupçons en, certitudes.
Ainsi les Girondins n'entrent dans les conseils de la monarchie que pour lui surprendre son dernier secret. Ils voient, éprouvent, manient les instruments du règne; ayant pu les premiers s'assurer de leurs yeux que la royauté n'est plus qu'une ombre, ils seront aussi les premiers à en appeler à la république.
Louis XVI se donne ce dernier plaisir, de renvoyer Roland, Clavière, Servan; il en jouit' sans mélange, comme d'une bonne partie de chasse.
Du mouriez crut un moment que beaucoup d'esprit de ressources, sa bonne étoile d'officier de fortune, nulle conscience, nul principe, une grande intelligence de tacticien, Ja ferme volonté de surgir par tous les moyens bons ou mauvais, nulle passion que celle de parvenir au premier rang, dans un temps où chacun était comme ébloui par la passion de la chose publique, lui feraient heureusement traverser la Révolution pour dernière aventure, et qu'à lui seul il tiendrait la place de tous les partis. Cette fortune ainsi complète dura trois jours. Il ne put vaincre la volonté du roi d'opposer son veto aux deux décrets; il se retire à son tour.
Désormais Louis XVI est seul, et contre lui se lève tout un peuple.