Mémoires inédits de Baudot
main du roi. Mais l'indépendance de la nation, cette chose sans laquelle il ne reste rien, était-elle moins impossible avec eux?
A les considérer les uns après les autres, il semble qu'ils aient voulu détourner leurs yeux du péril, y «jeter du moins un regard vague qui suffit à tenir leur conscience en paix sans les obliger à voir et à dénoncer le mal. Aussi leur manque de pénétration nous est-il aujourd'hui inconcevable.
M. de Narbonne a visité les places fortes, et rien ne l'avertit qu'un tel délabrement est volontaire. Madame de Staël, qui écrit vingt ans après, croit encore ou veut croire à la parfaite bonne foi de l'empereur Léopold, dans toute l'année 1791. Son génie, sa propre sincérité, l'expérience, ne parviennent pas à lui montrer l'évidence, que le piège est partout au dedans et au dehors.
A la prière de la reine, Barnave et Duport composent une lettre que l'empereur Léopold signe et envoie en son nom à la Législative. Par là, Barnave et Duport deviennent, sans le savoir, les agents de l'invasion; ils travaillent à endormir l'Assemblée, le peuple, non point par une volonté formelle de trahison, mais par le désir qui saisit quelquefois les honnêtes gens, de ne pas voir, de ne pas entendre, quand la vérité les harcèle et leur fait peur. Ils se retranchent alors dans la duperie, parce qu'elle concilie à la fois l'honnêteté à laquelle ils sont accoutumés, et l'inertie à laquelle ils aspirent.
Aucun des Constitutionnels ne jeta le cri d'alarme; ils employèrent, au contraire, toutes leurs faculté^ oratoires à s'aveugler. Quoiqu'ils fussent encore, par leur situation, au premier rang, et qu'ils dussent être les sentinelles, ils ne découvrirent pas, avec tous leurs talents, ce qui bientôt ne devait échapper à l'œil d'aucun homme du peuple.
Rien de plus triste que la duperie portée à ce degré chez les honnêtes gens. Elle déconsidère la vertu; elle autorise tous les soupçons; car personne ne peut supposer que l'homme ait en lui cette faculté d'endormir, quand il lui plaît, ses sens et sa vigilance.
Telle était la situation d'esprit des Constitutionnels et
des Feuillants à la fin de 1*791. Ils laissaient glisser la France aux mains de l'ennemi et tournaient d'un autre côté leurs regards.
Il en arrivera ainsi toutes les fois que les hommes se trouveront entre deux maux immédiats; ils n'auront des yeux et des précautions que contre celui qu'ils craignent le plus, et ils seront insensibles et sourds à l'autre. Les Constitutionnels redoutant par-dessus tout la chute de Louis XVI, le reste ne pénétrait pas jusqu'à leur cœur. Ils ne voyaient pas, parce qu'ils ne voulaient pas voir et que leur pensée était ailleurs.
Je ne croirais pas moi-même à la possibilité d'un pareil assoupissement de tous les sens de pénétration, si je n'avais été témoin d'une catalepsie de ce genre en des circonstances bien différentes.