Bertrand de Molle^ille, t. II, p
lui à en user comme il lui conviendrait. » Déjà on s'inquiétait de savoir par quels juges seraient punis tant de coupables.
Ainsi délibérés et fixés, les articles de cette convention sont rapportés à la fin de mai 1791, écrits avec du lait, à Louis XVI et à la reine qui en témoignent toute leur joie à leur affidé. Et c'était le moment où ils montraient le plus de confiance à l'Assemblée! Jamais il n'y avait eu tant de promesses et de caresses échangées que dans ce mois de mai 1791 où se tramaient, en pleine paix, l'envahissement de la France et le châtiment des Constituants.
L'arrestation de Varennes et surtout l'expérience que l'on venait de faire de la fidélité des troupes françaises à la Révolution empêchèrent l'exécution de ce premier plan. Il fallut en changer, et, comme nous le verrons bientôt, l'occasion ne se fit pas attendre. Quand Louis XVI, en avril 1792, déclarait ostensiblement la guerre à l'empereur, il lui envoyait en secret son affidé Mallet-Dupan, avec un projet de manifeste pour endormir la France et ouvrir la porte à l'invasion.
Ainsi, la connivence avec l'ennemi est avérée. Elle est avouée par ceux-là mêmes qui en furent les principaux agents, et qui, l'ayant niée d'abord, s'en sont glorifiés plus tard. « Toutes mes espérances s'attachaient aux succès des armées étrangères, » répète le ministre de la marine, Bertrand de Molleville. Pourtant , lorsqu'il parut un moment suspect à l'Assemblée, il repoussa le soupçon comme une injure.
De cette trahison de chaque instant suspendue sur la Révolution , que pouvait-il arriver? Ce complot, cette menace d'en haut qui se dérobait sur le trône, devait allumer toutes les imaginations. Le roi se confiait dans une pensée qui a trompé une foule d'hommes, en des circonstances équivoques, qu'il ne donnerait prise contre lui par aucune preuve légale. En effet, les pièges étaient assez adroitement tendus pour que les traces matérielles fussent en partie effacées. Les hommes du pouvoir, les Constitutionnels, se contentèrent de cette assurance; ils se gardé-
rent bien de chercher les preuves légales qu'ils étaient trop sûrs de découvrir.
C'est par là que l'instinct populaire fut excité. Comme les pouvoirs publics se contentaient de mots, il fallut bien qu'il y eût, dans la foule, des yeux et des oreilles pour veiller. Un grand malheur sortit de ce mensonge continu et d'abord insaisissable : les Français furent obligés de se défier de toutes les autorités qu'ils avaient mises à leur tête. La trahison est indubitable. Pourtant les plus éloquents, les plus judicieux s'obstinent à ne pas la voir. Etaient-ils donc complices? Première accusation grave contre ceux-là mêmes qui ont commencé la Révolution. Une partie des Révolutionnaires devient suspecte à l'autre.
Cette trahison de la cour fut comme un de, ces fléaux qui se répandent partout, sans qu'on en sache la cause. On la cherche longtemps où elle n'est pas. On croit que les fontaines sont empoisonnées. Mais par qui? Ce vague désespérant jette les peuples hors d'eux-mêmes. De cette première panique à la fureur aveugle, il n'y a pas loin.
Les Lameth, les La Fayette montraient encore une sérénité entière ; elle achevait d'exaspérer les hommes d'instinct qui, en de telles circonstances, saisissent le mieux la vérité cachée. En la leur disputant, on donna raison aux esprits les plus ombrageux. Suprême malheur! les modérés, les sages se font aveugles; les violents ont la sagesse pour eux.
Dès lors c'était à eux, et à eux seuls, de gouverner, puisque les autres se.trompaient à plaisir. \
Fallait- il, parce que les expérimentés, les habiles étaient dupes, que la nation le fût aussi? Fallait-il qu'elle s'abandonnât aux puissances étrangères; qu'ayant à peine entrevu la lumière, elle y renonçât, et, avec la liberté nouvelle, à l'ancienne indépendance? le fallait-il?
Pour le roi et la reine, M. de La Fayette était un scélérat; M. de Narbonne, un incapable; madame d? Staël, une folle; M. le duc de Liancourt, le plus dangereux des hommes. Ils ont néanmoins consenti à sacrifier leur renommée au prince qui les vouait à la haine de tous ses partisans. Cela est généreux, dit-on; soit! mais uns nation
peut-elle consommer de semblables sacrifices, et renoncer à elle-même pour la satisfaction de celui qui la trompe? Peut-elle se vouer à la duperie éternelle?
C'est ainsi que se pose la question en 1792 entre les Constitutionnels et les Girondins, derrière lesquels les Montagnards commencent à paraître.
Encore, s'il ne se fût agi que de liberté ! On a vu des peuples y renoncer sans peine ; mais il s'agit maintenant d'indépendance nationale, c'est-à-dire de l'existence même. Dira-t-on qu'il fallait que la France eût le Ion goût de cesser d'exister pour entrer avec le roi dans le traité de Pilnitz et la convention de Mantoue ?
Louis XVI a jeté dans la Révolution un élément de fraude qui a servi de levain au milieu des passions, et a fait, de la révolution la plus enthousiaste, une sombre fureur où il ne pouvait guère manquer de périr.
Je dirai seulement à la décharge de sa conscience, que la France et lui n'avaient plus aucune idée commune. Il croyait que partout où il était, là était le droit. Il ne comprit jamais ce droit nouveau en vertu duquel la nation prétendait exister indépendamment de lui ; il ne vit là qu'une chimère ou un crime. À ses yeux comme à ceux des Royalistes purs, tout ce que faisait la Révolution pour se défendre était illégitime; et c'est là le système qui a été presque toujours appliqué, en France, à la liberté. C'est une coupable, il est beau de l'attaquer. Elle est en flagrant délit, sitôt qu'elle se défend.
Voilà pourquoi, avec la conscience la plus méticuleuse en matière de religion, Louis XVI en eut si peu en matière de constitution et d'indépendance nationale. Il ne se fit jamais le moindre scrupule de livrer la France aux étrangers. Combien . son confesseur l'eût étonné s'il lui eût appris que c'était là un crime !
Voici les conséquences qui sortirent de cette confusion :
Les Royalistes purs voulant livrer la France, et les Royalistes Constitutionnels ne pouvant ou ne voulant la sauver, il fallut nécessairement avoir recours à une autre forme de gouvernement; et comme ces formes ne sont pas innombrables, la république devint la nécessité du temps.
Plus tard, nous verrons de quelle bouche le nom en sortit pour la première fois. Mais avant le mot, la chose se montra. Ses premiers auteurs furent ceux qui la haïssaient le plus. Louis XVI et les émigrés la firent par leur obstination à tout perdre.