‹ La Révolution; rev. et augmentée de la Critique de la RévolutionChapitre 8 sur 117 · T. Il, p · texte numérisé non relu

T. Il, p

ne fallait pas la tolérance ; si l'on voulait la tolérance, il ne fallait pas la Terreur. »

« Le moyen et le but s'excluaient réciproquement : le système n'était pas seulement barbare, il était faux. •»

Quoi de plus net et qui marque mieux qu'il s'agit d'une hypothèse? Mais effacez un moment. Transformez ce moment en une durée indéfinie; supprimez le si; changez l'hypothèse en affirmation , et l'homme de la liberté devient l'homme de la tyrannie de conscience. Le secret à trouver n'est pas plus difficile que cela.

Ici une chose frappe; ceux qui ont montré le plus de pieuse colère sont ceux que l'on appelle les « mangeurs de prêtres ». Vous vous rappelez leur langage. Quoi donc? persécuter les fidèles, renverser les églises, les autels, n'en pas laisser pierre sur pierre, et sans doute aussi disperser les reliques; quels excès, quel scandale, ô mon Dieu ! Et toute leur critique sur ce môme ton indigné et contrit.

N'est-ce pas assez pour donner à croire qu'il y a eu un peu de déclamation dans ce grand zèle ecclésiastique? Ils ont eu beau dire aux ultramontains : Nous vous livrons l'impie ! Grâce au ciel, nous n'avons rien de commun avec lui ; le voilà meurtri de nos anathèmes; achevez-le.

Ceux-ci, en gens expérimentés, se sont défiés du stratagème; et avec raison, je pense. Ils ont vu et compris que dans ce jeu de mes adversaires manquait un peu le vrai zèle du Seigneur.

La vérité est que la tolérance est écrite à chaque page de mon livre. Mais il est difficile, pour ne pas dire impossible, de parler philosophiquement de religion dans un pays qui n'a pas fait de Révolution religieuse. Tout y est cendre brûlante. Souvent les athées mêmes y conservent tous les préjugés historiques des croyances [u'ils n'ont plus.

Parlons donc enfin, s'il se peut, froidement une fois de ces choses ardentes.

Qu'ai-je fait? Qu'ai-je voulu faire? La religion était le nœud gordien. Je l'ai traitée sous des faces trèsdifférentes.

Historiquement, j'ai montré comment les Révolutions religieuses se sont accomplies au seizième siècle. On n'a pas manqué de dire que raconter le passé, c'est vouloir le refaire; et que l'expliquer, c'est donner un programme pour le présent et l'avenir.

Pratiquement, j'ai établi que la seule solution possible pour nos temps est la séparation de l'Église et de l'État.

L'illusion serait de croire que l'on remédie à tout par ce moyen, et que ne plus s'occuper d'un problème ou le supprimer, c'est le résoudre.

Il fallait aller plus loin. Pour démanteler la Terreur, il fallait entrer dans son esprit, supposer un moment le système. C'est ce que j'ai fait.

J'avais donné la théorie des coups d'État, de la contre-révolution, de l'ancien parti royaliste; personne n'avait imaginé de m'accuser d'être un contre révolutionnaire, un partisan des coups d'État, un fanatique de l'ancien régime.

Cette même méthode, je l'ai appliquée à la Terreur. Mais ici les clameurs ont commencé. Pourquoi? La raison en est simple. Si l'on reproche aux Terroristes d'avoir été cruels, cela ne les gêne en rien, puisqu'ils mettent une partie de leur gloire à faire peur.

Cette observation, qui date de loin pour moi, m'a montré qu'il fallait faire du Terrorisme une critique plus neuve et plus profonde.

En quoi consiste-t-elle? Le voici.

Le vrai moyen, le seul qui pût aboutir à une démonstration certaine, était d'entrer à fond dans le système et d'établir quelles en étaient les conditions nécessaires.

Dans cette vue, j'ai montré que si l'on acceptait le système de la Terreur, la logique voulait qu'on allât jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à l'extirpation de l'adversaire ; mais qu'il était illogique, illusoire, et nécessairement stérile de faire de la Terreur pour aboutir à consacrer son ennemi. Voulait-on les barbaries du seizième siècle? Il était contradictoire de proclamer la liberté des cultes. Voulait-on la liberté des cultes? Il était contradictoire de vouloir les barbaries du seizième siècle. Les Chrétiens du temps d'Arcadius et d'Honorius abattaient les temples païens pour renverser le Paganisme. Ils étaient d'accord avec eux-mêmes. Les révolutionnaires l'étaient-ils lorsqu'ils abattaient les églises pour établir dans la loi les droits du catholicisme? Non, sans doute. Qui oserait dire que les héros du dix-huitième siècle, Montesquieu, Buffon, Voltaire, Rousseau, auraient accepté le régime de 93 comme la conséquence légitime et l'instrument nécessaire et incontestable de leurs doctrines? Personne ne le soutiendrait.

De tout cela, j'ai pu conclure qu'il y avait incompatibilité absolue entre les moyens de 93 et le but, entre les barbaries jacobines et la philosophie du dix-huitième siècle, entre la théorie et la pratique, entre la forme et le fond, entre l'instrument et l'idée. D'où s'explique naturellement la stérilité des échafauds, et par une suite nécessaire, cette dernière conclusion, que les Terroristes n'avaient pas eu le secret de leur système et que la grandeur qui s'attache à Marius ne pouvait s'attacher à Robespierre.

Eh bien ! voilà ce qui a fait bondir ses adorateurs. Ils se sont sentis entamés dans leur esprit; c'est ce qu'ils auront peine à me pardonner. J'ai ôté au fétiche son auréole d'épouvante. Ils m'auraient passé toutes les accusations ordinaires ; une seule les exaspère, parce qu'elle est sans réplique. C'est d'avoir montré

que les chefs des Terroristes n'avaient pas eu le génie <le la Terreur.

Franchement, croyez-vous que dans un temps tel que le nôtre, où l'instinct moral est si faible, il eût suffi d'attaquer le système par une prédication morale? Pensez-vous qu'il suffisait de répéter pour la millième fois qu'il est défendu de verser le sang, que c'est une .chose contraire aux Commandements de Dieu et de l'Église : Homicide point ne seras?

J'avais vu ce genre de preuves échouer mille fois. C'est dans un autre ordre d'idées que j'ai dû chercher mes démonstrations. Il fallait un levier plus puissant que les lieux communs ordinaires pour extirper des habitudes d'esprit qui, retrempées dans une fausse théorie .du succès, avaient été jusque-là invincibles.

Cette méthode, où l'ai-je trouvée? Dans l'hypothèse à laquelle j'ai soumis les questions religieuses, assez hardiment, je l'avoue, et de manière à déconcerter quelques esprits sincères et même bienveillants. Mais qu'ils se persuadent qu'il fallait un peu de hardiesse d'esprit pour entamer un système aussi fortement défendu que le fatalisme terroriste, et trouver le défaut de son armure.

C'est à cette méthode seule que le Terrorisme a rendu les armes. C'est à elle que Ton doit de le voir disparaître comme principe. Ne dites pas tant de mal d'une démonstration qui seule a réussi à rétablir les droits de la conscience humaine.

Ma méthode, pure hypothèse, a pu étonner d'abord; mais sa valeur se montre par les conséquences qu'elle entraîne; l'échafaudage disparaît, l'édifice subsiste.

Il y a, en effet, des hypothèses par lesquelles on arrive à des effets certains. C'est un besoin de l'esprit d'envisager une question sous toutes ses faces *.

I. Je trouve dans l'un des plus célèbres critiques de notre temps,

La lumière se fait, l'hypothèse tombe, le résultat demeure. Renoncer à cette méthode des plus grands maîtres, serait renoncer à l'un des instruments les plus puissants pour arriver à la vérité. On en trouve des exemples et des modèles dans tous les temps où l'esprit humain a fait un pas.

Thucydide l, en divers passages, proclame le droit du plus fort. Attachez-vous à ces lignes, vous pouvez l'accuser de corrompre l'histoire. Creusez mieux sa pensée, vous trouverez la justice. Combien de fois Platon ne semble-t-il pas se convertir à l'école des sophistes! Il prend leur forme, leur ton, leur esprit, leur langage. Est-ce, croyez-vous, pour glorifier la Sophistique ? C'est pour la mieux détruire par ses propres armes. Descartes part du doute absolu. Le tenez-vous pour un sceptique? Montesquieu fait en. plusieurs cas la théorie du pouvoir absolu. Est-il absolutiste? Il a tracé les lois de la polygamie ; et l'on n'a pas manqué de lui prouver qu'il est polygame. Que reste-t-il aujourd'hui de cette démonstration? Rien. Les géomètres de tous les temps se sont servi de l'absurde pour arriver à des théorèmes sans réplique. Direz-vous qu'ils veulent établir l'absurde? De même, j'ai pu marquer les conditions du Terrorisme pour mieux combattre l'esprit du Terrorisme.

Il est des erreurs trop élémentaires pour qu'un écrivain donne à ses adversaires la joie de les lui voir

Otfried Millier, un sentiment tout pareil, appliqué à l'antiquité : « Disons-le, la vraie histoire serait impossible sans cette faculté de l'historien de se placer tour à tour à des points de vue différents, opposés même. Ce n'est qu'en épousant momentanément les idées de ses adversaires qu'il peut comprendre et faire comprendre quelle en est la raison d'être, etc.... »

Otfried Millier, Histoire de la littérature grecque, trad. par Hillebrand, t. II, p. 561.

1. Thucydide, III, 37, 40, 84, V. 105. Cf. Otfried Millier. Histoire de la littérature grecque, t. II, p. 563, 564.

commettre. Écrire à chaque page d'un livre le mot de liberté, en faire l'âme de chaque parole et, au détour d'une page, proclamer en dogme le salut par le sang, cela est trop grossier. Je ménagerais ainsi une victoire trop facile à mes adversaires. Ils auraient dû être avertis par un tel contraste, que l'auteur ne se tend pas à lui-même des pièges si ingénus.

Aussi vous avez vu que c'est sur ce point que les apologistes systématiques, aveugles de la Terreur, se sont retranchés et ont .poussé des clameurs de ligueurs. Ils auraient été trop heureux de passer le reste de leur vie à avocasser sur le verre de sang de mademoiselle de Sombreuil. Frappés dans leur esprit, ils appellent assez grotesquement le clergé à leur aide.

Que de foudroyants non-sens, quelle accablante rhétorique contre ce que l'auteur n'a pas dit ! Quelles péroraisons contre des moulins à vent ! Surtout quels pieux accents en faveur de Notre-Dame, contre le renverseur de tous les cultes ! Je croyais connaître par expérience les foudres ecclésiastiques. Vraiment on m'a bien prouvé que je n'y entendais rien et qu'en fait de prédications et d'anathèmes, il y a des sceptiques qui dépassent V Univers et le Monde. Prenez garde pourtant, mes frères. Ne donnez pas aux méchants le prétexte de dire que vous voulez abriter la guillotine dans l'Église É.

1. Est-ce bien sérieusemant que l'on me demande de prouver l'antipathie du catholicisme pour l'a liberté moderne? Voyez les Jésuites, l'Ultramontanisme, le Christianisme et la Révolution française, les Révolutions d'Italie, V Enseignement du peuple. J'ai tiré les conséquences de cette démonstration dans la Lettre sur la situation religieuse et morale en Europe et dans la Révolution religieuse au dix-neuvième siècle

Page 1